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Restitutions d'oeuvres d'art au Bénin et au Sénégal : un premier vote unanime des députés

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Le président sénégalais Macky Sall reçoit le sabre et le fourreau attribués à El Hadj Omar Tall du Premier ministre Edouard Philippe au Palais de la République à Dakar, au Sénégal, le 17 novembre 2019. Pièces jusque là au Musée de l’Armée à Paris.
Le président sénégalais Macky Sall reçoit le sabre et le fourreau attribués à El Hadj Omar Tall du Premier ministre Edouard Philippe au Palais de la République à Dakar, au Sénégal, le 17 novembre 2019. Pièces jusque là au Musée de l’Armée à Paris.
© AFP - Seyllou

L'Assemblée a adopté à l'unanimité en première lecture le projet de loi sur la restitution de biens culturels au Bénin et au Sénégal. Entretiens avec le rapporteur du texte, Yannick Kerlogot (LREM), l'historienne Bénédicte Savoy, coauteure d'un rapport de référence et le conservateur Julien Volper.

Un projet de loi pour un pan d'art et d'histoire à l'Assemblée. Le texte sur la restitution de biens culturels au Sénégal et au Bénin a obtenu l'unanimité des 49 suffrages exprimés ce mardi soir en première lecture (voir ici la vidéo des débats). Un texte composé de deux articles seulement : un pour chaque pays et les oeuvres concernées. 26 pièces du "Trésor de Béhanzin" pillées au palais d'Abomey en 1892 quitteront ainsi le musée du quai Branly pour le Bénin. Et le Sénégal doit définitivement récupérer un sabre et son fourreau attribués à El Hadj Omar Tall, grande figure militaire et religieuse ouest-africaine du XIXe siècle. Des pièces considérées jusqu'ici inaliénables que détenait le Musée de l'Armée à Paris et en prêt de longue durée au Musée des Civilisations Noires de Dakar depuis fin 2019. 

Le rapporteur du texte, Yannick Kerlogot (LREM), la coauteure d'un rapport de référence remis à Emmanuel Macron il y a deux ans, l'historienne Bénédicte Savoy, et l'historien de l'art, conservateur au musée royal de l'Afrique centrale à Tervuren en Belgique, Julien Volper ont répondu à nos questions.

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"Un message fort, positif. Nous sommes capables aujourd'hui de reconnaître un aspect peu glorieux du colonialisme"

Le député La République en Marche des Côtes-d'Armor Yannick Kerlogot voit dans ce texte un message fort, première traduction du discours de 2017 d'Emmanuel Macron à Ouagadougou, en vue de refonder le partenariat culturel franco-africain : 

"Ces deux articles renvoient à une volonté politique exprimée par le président de la République à Ouagadougou devant les étudiants. Il y avait clairement annoncé son intention de faire procéder à des restitutions. Trois ans après, nous y sommes avec deux premières démarches qui font suite à des demandes d'Etat à Etat et surtout à une étude scientifique et historique portée notamment par les professionnels des musées. Ces études sont venues finalement confirmer l'aspect mal acquis, dit autrement que ces biens ont été spoliés durant l'époque coloniale. 

C'est donc un message fort parce que, au-delà d'une forme de réparation - elle est impossible -, on est malgré tout sur un message positif. Nous sommes capables aujourd'hui de reconnaître un aspect peu glorieux du colonialisme. Et par la restitution, par cette volonté de rendre, de donner, on se projette sur le futur en direction de la jeunesse africaine. Par exemple, au Bénin, pays composé de 11 millions d'habitants, 40% d'entre eux ont moins de 14 ans. C'est aussi la possibilité pour eux d'accéder à des biens culturels faisant partie de manière intrinsèque de leur patrimoine. Et au-delà, cela marque une volonté portée par la France d'entamer une nouvelle démarche de circulation des biens. Peut-être aurez-vous noté la proposition faite par la France d'accompagner et de proposer son savoir faire, notamment par France Expertise, mais aussi par son soutien financier moyennant l'AFD, l'Agence française de développement, pour que, notamment au Bénin, puisse sortir de terre un musée qui réponde aux normes internationales. Musée dans lequel seront accueillis, d'ici fin 2023, les 26 objets qui font l'objet de la restitution. 

Cet accompagnement peut plaider pour une circulation des œuvres et faire qu'au final, non seulement en Afrique, notamment au Bénin comme au Sénégal, on puisse apprécier des objets du pays, mais également pouvoir apprécier des objets, je dirais de l'Occident et du monde entier à partir du moment où la dimension universaliste sera aussi portée par ses musées.  

Yannick Kerlogot : "C'est une démarche nouvelle qui demande du temps. C'est une première approche, une nouvelle culture notamment portée par les musées français et d'une manière générale les musées occidentaux, parce que nous sommes regardés."

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Comment expliquer ce délai finalement de trois ans ?

Nous sommes dans une toute nouvelle démarche. Elle doit être enclenchée, avoir ses habitudes, notamment en termes de vérification du lieu de provenance. Pour pouvoir peut être aussi répondre à de nouvelles demandes. Six Etats en ont fait aujourd'hui la requête. Je pense à la Côte d'Ivoire, à l'Éthiopie, à Madagascar, au Mali.

Il est important de se rappeler qu'en 2016 le Bénin avait fait une première demande, refusée par la France par la voix de son ministre des Affaires étrangères au nom de l'inaliénabilité. Ce principe, qui est le ciment de la législation patrimoniale en France, il est là, il n'est pas inscrit dans la Constitution, mais on peut y déroger finalement à titre tout à fait exceptionnel, au cas par cas. Et donc, pouvoir répondre à une demande bien précise d'objets inventoriés d'un Etat suppose au préalable une démarche scientifique et historique qui vient confirmer l'aspect mal acquis. Cette démarche demande du temps. 

Nous sommes quand même aussi sur une ligne de crête : un bateau dans lequel il faut que tout le monde reste à bord. Les acteurs et les protagonistes d'une restitution qui soit autrement plus ambitieuse, mais aussi les acteurs, notamment des musées à dimension universaliste que l'on trouve en Europe, qui nous rappellent que l'ensemble des collections abritées dans les musées européens ne sont pas des collections qui contiennent dans leur très, très grande majorité des objets spoliés mal acquis. Ce serait une erreur de le penser. Différentes contributions l'expliquent, comme celle de l'avocat Emmanuel Pierrat. Dans un livre édité il y a un an, il rappelait bien que la grande majorité des objets qui figurent aujourd'hui dans les collections des musées viennent du troc, du don, de la vente. C'est bien sûr des objets mal acquis, mais lorsque vous échangez notamment avec le président du quai Branly, Emmanuel Kasarhérou, il vous confirme qu'au final, concernant l'Afrique subsaharienne, 200, 250 objets relèvent de cet aspect mal acquis. 

Finalement, nous sommes regardés et je retiens notamment des auditions auxquelles j'ai pu procéder et de l'ICOM, cette Fédération internationale des musées, qu'une véritable réflexion est portée aujourd'hui dans le monde occidental et un devoir d'introspection patrimoniale qui s'établit sur cette légitimité ou non à pouvoir restituer les biens. Et on voit bien qu'il y a une forme d'examen de conscience tout à fait posé et tout à fait serein. Pour tout vous dire, je m'attendais à ce qu'à travers les auditions et peut-être le dépôt d'amendements on ait des revendications de part et d'autre, et au final, j'ai le sentiment qu'on a une position qui relève du bon sens. 

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"Il y a un immense progrès psychologique sur ces questions"

Bénédicte Savoy, le chiffre le plus cité est celui de 90 000 objets d'art d'Afrique subsaharienne présents dans les collections publiques françaises. 46 000 ayant été "acquis" pendant la période coloniale. Or, le projet de loi concerne une trentaine d'oeuvres et son rapporteur évoque un total de 250 objets spoliés. Comment expliquez-vous un tel écart de chiffres ?

C'est la magie des chiffres. Mais en tout cas, pour ce qui concerne les collections du musée du quai Branly, les deux tiers y sont arrivés non seulement pendant la période coloniale, mais en plus des régions coloniales françaises. En France, très peu d'œuvres sont venues par exemple des colonies britanniques. Il existe une vraie adéquation entre la nature des collections et la nature des colonies françaises et leur chronologie. 

Ensuite, les chiffres, ce sont des jeux. Et à vrai dire, si on s'inscrit dans une logique d'avenir, il faudrait dire que, finalement, il s'agit de répondre oui aux demandes. Quels que soient les chiffres. Alors si le député en évoque 250, peut être. Mais ce qui est important, c'est de renouveler la relation et de cesser de dire non comme les États européens, et pas seulement la France, l'ont fait depuis les années 1960, puisque un grand nombre de pays africains réclament des œuvres depuis les indépendances, en 1960.

Bénédicte Savoy : "Finalement, il s'agit de répondre 'oui' aux demandes, quels que soient les chiffres. Ce qui est important, c'est de renouveler la relation." Dans le journal de 12h30 de Thomas Cluzel du 6 octobre 2020.

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Bénédicte Savoy et Felwine Sarr, les deux auteurs du rapport sur la restitution du patrimoine culturel africain
Bénédicte Savoy et Felwine Sarr, les deux auteurs du rapport sur la restitution du patrimoine culturel africain
© Radio France - Audrey Dumain

En commission, la ministre de la Culture, Roselyne Bachelot, a reconnu que ces restitutions restaient "au cœur de vifs débats, qu'elles nourrissent de nombreux questionnements éthiques, philosophiques, politiques". La situation n'évolue pas ? Vous avez toujours autant de contradicteurs, de critiques toujours aussi virulentes. En février dernier, l'ancien patron du musée du quai Branly, Stéphane Martin, vous a encore critiqué en parlant d'"un cri de haine contre le concept même de musée". 

En France, le débat n'est pas très avancé. Il l'est beaucoup moins que dans d'autres pays, par exemple l'Allemagne, où on peut dire qu'il y a eu bizarrement, après l'intervention d'Emmanuel Macron, un effet de boule de billard transnational. Ainsi, en Allemagne, mais aussi aux Pays-Bas, en Belgique, en Suisse, le débat a fait un grand pas en avant. Et on peut dire qu'il y a un immense progrès psychologique sur ces questions. Les opinions publiques, les sociétés civiles dans ces pays et je crois qu'elles le font en France aussi, même si c'est moins visible, ont compris que les collections d'art africain, notamment présentées dans les musées européens, ne sont pas arrivées un beau jour par un hélicoptère. Elles ont une longue histoire et une histoire largement de violences. Ça, on le comprend. Et quand on le comprend, le pas à faire pour adhérer au projet de restitution est tout petit. En revanche, il est très grand quand on ne sait pas comment ces oeuvres sont arrivées. 

Jusqu'à présent, les directeurs de musées qui emploient volontiers ces termes de cris de guerre ou des termes bien hauts, forts, violents et qui font peur, s'étaient gardés de raconter cette histoire coloniale. Et dès qu'on la raconte, on comprend qu'on ne peut pas rester danser dans ces constellations.  

Le président du Bénin, Patrice Talon s'est dit "pas satisfait" du projet de loi dans l'hebdomadaire Jeune Afrique. Même s'il reconnaît des "petits pas" de la part de Paris, il souhaite une loi générale. 

C'est ce que nous avions proposé dans le rapport que nous avons soumis à Emmanuel Macron, Felwine Sarr et moi. Avec une équipe de juristes, nous avions proposé une modification du Code du patrimoine qui aurait permis à l'avenir de ne pas légiférer pour chaque groupe d'objets, mais pour avoir une attitude générale, une législation générale qui dirait oui plutôt que non. 

Je considère néanmoins que c'est un grand pas en avant, même si c'est un tout petit pas. Je comprends que Patrice Talon, qui a fait un énorme travail diplomatique, soit déçu et c'est son rôle. Néanmoins, on vient de très loin en France. Et le simple fait qu'Emmanuel Macron ait utilisé le mot de restitution, qui est un mot tabou dans le vocabulaire politique français depuis la Révolution française, était déjà un pas. Et ces déblocages psychologiques sont, à mon avis, un grand pas en avant.  

La réforme du Code du patrimoine que vous prôniez fin 2018 dans votre rapport reste envisageable ?

C'est difficile à dire pour moi qui ne suis pas juriste. Les juristes qui nous ont conseillé pendant tout ce travail, Isabelle Maréchal et Vincent Négri, ont monté une construction juridique qui semble plausible. Et j'espère qu'on y arrivera un jour. Mais ce sont des processus qui sont longs. 

Pour dire vrai, je pense que ce qui est en train de se passer en France va débloquer des situations dans le reste de l'Europe, où le terrain est très bien préparé. Et cela se passera ensuite par émulation réciproque pour les pays européens qui ont cette affaire en commun. C'est une vraie affaire de famille ces musées créés au moment de la colonisation. Aucun musée aux Etats-Unis, en Asie, nulle part ailleurs dans le monde, n'a autant d'oeuvres venues d'Afrique. C'est vraiment un héritage de la colonisation. Et la Belgique, la France, les Pays-Bas, l'Angleterre sont les plus riches en collections de ce genre là et sont aussi les plus sensibles maintenant, autour de 2020, 2021, à la nécessité qu'il y a à changer le régime de propriété. En tout cas, dans les sociétés civiles. 

Et je pense qu'on y arrivera, on y arrivera. Il faudra y arriver. C'est le sens de l'Histoire.  

L'idée que les pays africains au sud du Sahara seraient non seulement dépourvus de musées mais aussi d'un sens du patrimoine est une idée néocoloniale, méprisante, qui ne correspond pas à la réalité.

Un contre argument à la restitution est celui des musées, de l'état des lieux pour exposer ces pièces.

On a toujours tendance, de notre point de vue d'Européens, à penser que les pays africains n'ont pas de musée, que ce sont des espèces de désert culturel. C'est une erreur de perception très lourde. Le Musée des civilisations noires, qui vient d'ouvrir à Dakar il y a un an et demi, est un musée extrêmement moderne, avec toutes les facilités et toutes les conditions climatiques de température et d'humidité que l'on rencontre dans les meilleurs musées européens. Kinshasa a un nouveau musée. 

Bénédicte Savoy : "L'idée que les pays africains au sud du Sahara seraient non seulement dépourvus de musées mais aussi d'un sens du patrimoine est une idée néocoloniale, méprisante, qui ne correspond pas à la réalité."

9 min

On a recensé au moment de notre rapport 500 musées sur le continent africain au sud du Sahara. Bien sûr, c'est peu comparé à la densité de musées en Europe, mais ce n'est pas rien. Et le second pan de ma réponse est que ces objets n'ont pas été pris dans des musées. Ils ont souvent été pris dans des familles, dans des palais, ils appartiennent à des villages et à des communautés religieuses ou familiales. Et l'idée qu'il faudrait absolument les remettre dans des musées est une idée très européenne. On peut imaginer d'autres formes de retour de ces œuvres, d'autres formes de resocialisation, nous l'évoquions dans notre rapport. Le musée est une possibilité parmi d'autres et en tout cas, l'idée selon laquelle les pays africains au sud du Sahara seraient non seulement dépourvus de musée, mais ensuite aussi - ce qu'on entend parfois - dépourvus d'un sens du patrimoine, c'est une idée néocoloniale, une idée méprisante, et qui ne correspond pas à la réalité partout, en tout cas. 

Évidemment, sur cet immense continent, il y a des cas qui diffèrent d'un pays à l'autre, mais on ne peut pas généraliser. Et le désir de coopération et de faire circuler ces oeuvres d'art à partir des différentes capitales africaines et tout à fait présent. C'est ce que nous disaient les experts et expertes que nous avons rencontrés. L'idée serait, une fois que ces patrimoines seront retournés en Afrique, de les refaire circuler, mais autrement que le monopole de la circulation, de la décision de où on fait circuler, ce qu'on fait circuler. Ce monopole est pour le moment en Europe : le musée du quai Branly, les musées de Berlin, le British Museum décident où ils font circuler les collections africaines, en général vers les États-Unis ou parfois vers l'Asie. Mais ces pays africains ont un droit aussi à décider du sens de la circulation. C'est ça le vrai universalisme, c'est de penser qu'il y a d'autres circulations à partir du Sud possibles et que ce n'est pas à nous, pays européens qui nous sommes appropriés ces œuvres dans la violence au XIXe siècle, de continuer à décider de toute éternité où ces œuvres doivent circuler. 

C'est une remise en équilibre de la géographie du patrimoine artistique africain qui est à l'ordre du jour. Et il faut y aller. Il faut y aller tant qu'il est temps, avant que les frustrations, la colère, la violence ne l'emportent_._ Dans les histoires de spoliations artistiques, on voit que si l'on tarde trop, on suscite la colère. Parce que les blessures patrimoniales ne s'oublient pas, elles se passent de génération en génération.

"La morale ne peut pas faire une sélection dans son indignation"

Julien Volper, historien de l'art, conservateur au musée royal de l'Afrique centrale à Tervuren, en Belgique, s'est exprimé à titre personnel dans notre journal de 22h, invité de Stanislas Vasak. Citoyen français, il remet en cause la pertinence de ce projet de loi qui fragilise selon lui les musées français. Julien Volper est aussi l'auteur d'une note de l'Institut Thomas More sur le sujet.

Ce projet de loi est-il de nature à ouvrir un nouveau chapitre du lien culturel entre la France et l'Afrique comme l'affirme la ministre de la Culture Roselyne Bachelot ?

Effectivement, c'est ce qu'affirme la ministre, de même que monsieur Kerlogot à ce sujet. Je suis un peu plus dubitatif sur cette question-là. Si, par cette question d'ouverture vers les nouveaux rapports culturels avec l'Afrique, on peut imaginer une avancée par rapport à ces institutions, je ne suis pas forcément convaincu. De fait, par le passé, si l'on parle de partage de collections, de prêts, de présentation d'objets des collections nationales françaises en Afrique, cela a déjà eu lieu et d'ailleurs avec les deux pays concernés par ce projet de loi, à savoir le Sénégal et le Bénin. Puisque, par exemple, ce sabre dit de El Hadj Omar, j'insiste bien sur le dit parce que sa relation avec ce personnage historique est vraiment sujette à caution, a déjà été prêté à plusieurs reprises. Cela prouve bien que les collections circulent. Quant aux objets de l'ancien royaume du Dahomey, conservés au musée du quai Branly, un certain nombre d'entre eux ont été prêtés en 2007 je crois pour une exposition au Bénin à la fondation privée Zinsou. 

Donc, si on parle de questions de partage et surtout de possibilités de monstration d'objets des collections français dans des pays africains, la chose a déjà été faite. 

Moi, ce que je vois surtout avec un projet de loi que l'on présente comme un projet de loi d'exception, c'est d'abord de réfléchir à ce terme d'exception. Il faut montrer en quoi le cas concerné est exceptionnel. 

Est-ce une exception par rapport au fait colonial ? Mais dans ces cas-là, la colonisation ne concerne pas que les questions africaines. La France a eu des colonies dans d'autres parties du monde, je pense à l'Asie, à l'Indochine, et les pays actuels que sont le Laos, le Cambodge ou le Vietnam. 

Parle-t-on de l'exception d'un butin de guerre ? Là encore, le butin de guerre n'est pas une spécificité du fait colonial. Il dit des choses qui se pratiquaient, qui étaient légales, j'insiste là-dessus d'ailleurs, avant les conventions de legs de 1899. Une pratique régulière qu'on ne réserve pas simplement, comme on l'entend souvent, à l'Afrique. Non, cela s'est fait même entre Etats européens. Pour rappel, les troupes françaises, qu'elles soient révolutionnaires ou napoléoniennes, ayant agi en territoires italien ou belge actuels ont ramené des œuvres. Ce n'est donc pas non plus une exception dans ce sens là.

Julien Volper : "La morale ne peut pas faire une sélection dans son indignation"

13 min

Mais si l'on se place du point de vue moral, on peut considérer que cette loi sur la restitution a ses arguments ?

C'est la grande question du point de vue moral, qui est souvent mise en avant. Mais la morale, et même au niveau du droit et de l'histoire, où se trouvent ces notions de morale ? Si je reviens encore sur la question du droit, c'est que je me suis aussi intéressé à ces questions de pratiques similaires qui se faisaient du côté des empires. On pourrait dire : oui, mais on transpose des lois européennes qui autorisent finalement quelque chose, qu'en est-il du Dahomey ? Ce genre de pratique était tout à fait accepté et reconnu. Donc moralement, on condamnerait de telles pratiques qui se déroulent à la même époque, simplement en France. Mais on s’abstiendrait de condamner des pratiques similaires qui se déroulaient au Dahomey. 

Si l'on parle de morale, on peut être complètement, viscéralement, opposé à la notion de prise de guerre ou des choses comme ça. Mais on ne peut pas faire des crimes à la carte, même d'un point de vue moral. La morale ne peut pas faire une sélection dans son indignation.

La France pourrait-elle aussi réclamer des biens culturels à des pays étrangers ?

J'imagine, oui, il y en a quelques-uns. L'un des exemples pour moi assez parlant, qui touche à un symbole français assez important, est celui de ce que l'on considère comme le plus vieux drapeau tricolore français. Ce drapeau-là ne se trouve pas en France. Il se trouve en Angleterre, parce qu'il a été saisi lors de la bataille navale de Malte, en 1800. Et il est d'ailleurs de temps en temps exposé, étalé sur le sol, et même des citoyens anglais peuvent passer le voir, en marchant à ses côtés.

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Et la France ne réclame pas ce fameux drapeau ?

Mais non. De la même manière, la Belgique a perdu aussi pas mal de pièces avec le temps. Quand on discute avec des collègues qui sont spécialistes de ces questions, il y a approximativement 200 statues et tableaux qui ont été pris au tournant du XVIIIe siècle et du XIXe siècle par les troupes révolutionnaires et napoléoniennes françaises et qui sont dans les différents musées nationaux français. 

La Belgique s'y est récemment intéressé. Un texte a été voté par l'ensemble des partis belges, aussi bien néerlandophones que francophones, et qui concernent ces objets-là. Ce qui est très intéressant, c'est que justement, il s'appuie sur l'approche du président Macron concernant les restitutions à l'Afrique. Et grosso modo, si je simplifie les choses, cela va être : attendez, puisque on se met en tête de réparer des butins de guerre, pourquoi ceux du Bénin et pourquoi pas ceux de la Belgique ?

Julien Volper, considérez-vous qu'il y a une dimension morale dans ce projet de loi, que la France, quelque part, doit payer pour la colonisation en Afrique ? 

Je pense qu'il y a différentes choses qui se mêlent. Pour certains, il y a effectivement quelque chose qui s’inscrit dans la mouvance postcoloniale telle que des chercheurs comme Jean-François Bayart l’ont définie. Et cela inclut donc des questions liées à une réparation du passé, une réparation mémorielle. Je me méfie toujours de ce que tout cela peut amener.

Mais il y aussi parmi ceux qui soutiennent les restitutions des gens qui le font non pas par amour de l’Afrique, mais presque avec un mépris de l’art africain. Pour le dire clairement, dans l’esprit de ces gens, ces objets africains, ça ne vaut pas grand-chose, ce n'est pas du grand patrimoine, on n’est pas dans quelque chose comme Le Bernin ou autre, et c’est pourquoi finalement, on peut accepter de s'en défaire. 

Selon moi, ces considérations, qu'elles soient morales sous l'angle de la repentance, ou esthétiques en disant « ce n'est pas beau pour moi, et donc ce n'est pas important, et donc on peut s'en défaire », ces considérations n’ont pas à rentrer en compte dans la question de la protection du patrimoine 

Vous estimez que ce projet de loi est sous l'influence de certains groupes de pression? 

Ce sont des hypothèses, mais on ne peut pas le nier, notamment pour la question béninoise. Les premières apostrophes publiques sur le sujet remontent aux années 2000 avec madame Christiane Taubira qui était à l'époque députée. Elle appelait justement à réfléchir sur ces biens pris à Béhanzin, roi d’Abomey, qui avait lutté contre la colonisation.

Mais c’est le CRAN, le Conseil représentatif des associations noires de France, qui va vraiment s’emparer de la question en 2013, avec à sa tête son président de l'époque, Louis-Georges Tin. Le CRAN va pousser en faveur de la restitution avec des pétitions en ligne, notamment sur Change.org. Et puis, l’approche du CRAN va changer avec la création d’une antenne au Bénin. Et par le biais de cette antenne, le CRAN va inciter le Bénin à formuler une demande officielle de restitution à la France.

Cette demande va être faite sous la présidence de François Hollande, elle sera rejetée. Mais pour le CRAN, il s’agit d’une démarche régulière, car le sujet est très médiatique. Et donc, oui bien sûr, il y a certaines associations qui sont derrière ces demandes de restitution.

Et on le retrouve même très récemment avec cette action soutenue par la LDNA, la Ligue de défense noire africaine, où des militants panafricains se sont donné rendez-vous au Musée du Quai-Branly pour récupérer des objets africains. On peut dire que ce sont des actions coup de poing qui n'ont pas de valeur juridique. Mais si la méthode n’est pas la même que celle du CRAN, le résultat recherché est le même, le retour des objets en Afrique.

Selon vous, le texte remet-il en cause le principe d'un musée universel qui accueille des œuvres du monde entier ?

Beaucoup de gens me trouvent alarmiste sur cette question-là, mais je ne pense pas l’être. Je pense qu'effectivement il y a vraiment un risque. On pourra me dire, « oui, mais ce ne sont que 26 œuvres qui sont demandées et on en a des milliers ». Ce sont des choses que j'ai souvent entendues, mais qui pour moi sont des mentalités de boutiquier. Encore une fois, il y a le caractère inaliénable des collections françaises et on ne fait pas ce genre d’opération à la quantité. On ne dit pas, « il y a cinq pièces ou il y en a un peu plus, je vous les mets quand même, ou je vous les mets de côté ». Ce n’est pas comme ça que ça marche.

Et d’ailleurs, le Bénin ne veut pas en rester là, le président Patrice Talon a déjà fait savoir qu’il était prêt à demander plus. Aujourd’hui, au musée du Quai Branly, avec cette restitution, il ne reste plus rien de la collection Alfred-Amédée Dodds (le général métis français vainqueur de la campagne militaire du Dahomey en 1892). Il ne reste plus rien au niveau du Dahomey, hormis la grande statue du dieu Gou qui relève aussi d'ailleurs de cette même campagne d'Abomey, mais le Bénin réclame également cette statue. 

D’autres pays africains ont fait récemment des demandes de restitution. Le Tchad par exemple réclame l’intégralité des collections tchadiennes du Quai Branly, soit près de 10.000 pièces archéologiques

C’est donc l'essentiel de ce que l'on trouve aujourd'hui au musée du Quai Branly qui peut être menacé par ce projet de loi sur la restitution ?

Tout à fait, je n’extrapole pas, je m'appuie sur des demandes qui sont arrivées au ministère de la Culture et que la ministre Roselyne Bachelot a elle-même présentées. Je m’appuie aussi sur des déclarations faites par des instances officielles ou du moins des représentants de musées africains. L’an dernier, Hamady Bokoum, directeur du musée des Civilisations Noires de Dakar, avait dit que le Sénégal était « prêt à tout prendre ». Mais tout prendre quoi ? On se rend compte qu'avec ce genre de démarche, on n'est même plus dans la notion de « prise de guerre ». Il n’y a même plus de réflexion sur la question.

Madagascar veut récupérer une couronne de dais qui se trouve aujourd’hui au musée de l’Armée aux Invalides. Cette couronne a été présentée comme une prise de guerre alors qu’elle ne l’est même pas. Mais les autorités malgaches la réclament et la France semble prête à la renvoyer assez rapidement. 

Quelles solutions préconisez-vous pour que les musées français puissent garder l'ensemble de leurs collections ? 

Il y a la solution des projets d'expositions qui peuvent être réguliers avec différents pays. Mais comme il y a eu peu d’expositions, on a l'impression que ce sont les musées européens, et pas seulement français, qui freinaient des quatre fers pour monter des expositions en Afrique. 

On peut voir les choses différemment. Cela fait un peu plus de dix ans maintenant que je travaille au musée royal de l’Afrique centrale à Tervuren. Et je n'ai reçu qu'une seule demande d’emprunt d’objets d'un musée africain pour faire une exposition. Et c'est une demande d'emprunt assez récente qui suit l'actualité politique. Il s’agissait en l’occurrence du musée des Civilisations Noires de Dakar qui a formulé sa demande au moment de son ouverture (en 2018). Avec la question des restitutions, le musée a certainement voulu montrer cet intérêt culturel pour les objets africains exposés à Tervuren. Mais avant cette requête, je n'ai jamais eu une seule demande d'emprunt. Et je pense que pour beaucoup de collègues d'autres musées européens, la situation est la même. 

Il faut se méfier de l’idée selon laquelle les musées européens ne voulaient pas prêter. La vérité est tout autre. Il n'y a pas de demande. Il n’y a pas eu de demande.

Julien Volper, la question de la restitution est finalement très politique. Peut-on dire que c'est un instrument de la diplomatie française ? 

Cela peut être présenté ainsi, c’est-à-dire comme l’expression d'un soft power à une époque où, effectivement, la France perd beaucoup de son influence, alors que des pays très puissants, des rouleaux compresseurs comme la Chine, s'implantent. Mais est-ce que cette politique de restitution peut changer beaucoup de choses ? C'est la question que je me pose. Ce n'est pas comme si, en termes de soft power, la France n'intervenait pas énormément en Afrique. Selon ses propres chiffres, l’AFD, l’Agence française de développement, investit presque la moitié de ses fonds en Afrique. Au Bénin par exemple, le nouveau musée qui doit accueillir les objets que le président Macron souhaite restituer sera en grande partie financé non pas par le Bénin, mais par l’AFD. Et ce n’est pas un cas isolé. Il ne faut pas croire non plus que la France n'investit pas sur les questions culturelles et patrimoniales en Afrique.