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Revenu universel : pourquoi il divise la gauche

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© Getty - ToolIX

Au-delà des critiques sur sa faisabilité éventuelle, le revenu universel divise l'ensemble de la gauche. Le débat illustre des fractures idéologiques profondes sur la place du travail, les politiques pour l’emploi et l’avenir de la protection sociale.

Verser à tous les citoyens un revenu, de manière individuelle et inconditionnelle, quelle que soit leur situation : c’est ce que défendent tous les promoteurs du revenu universel (ou “de base). Rappelons que l’idée, très ancienne, est portée par des courants aux généalogies idéologiques et aux projets politiques très différents : il n’y a pas un mais des revenus universels.

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Selon les objectifs - assurer un minimum ou permettre de vivre - les montants proposés vont de 450 à plus de 1000 euros par personne et par mois. Ce qui pose la question du financement d'une telle mesure.
Au-delà de la critique sur sa faisabilité, le revenu universel est devenu un marqueur au sein de l’ensemble de la gauche. Les écologistes le soutiennent, l’extrême-gauche et au PS, le sujet divise. Il faut dire qu’en bousculant le cadre qui lie actuellement le travail aux revenus et à la protection sociale, le revenu universel met en lumière des clivages profonds.

Valeur travail : émancipation ou société de "surfeurs à Malibu"?

"Outil d’émancipation individuelle”, ce revenu aurait, pour Benoît Hamon, vocation à “libérer nos concitoyens de la peur de l’avenir et de ses aléas financiers” et “faciliter les reconversions”.
C'est ce qu'il développe dans son programme :

Il y a urgence à repenser le travail et la place que nous souhaitons lui accorder dans notre vie. Nous ne pouvons plus accepter que des milliers de Français soient contraints de sacrifier leur santé physique et mentale pour des emplois précaires et éreintants.

C’est également au nom de l’épanouissement personnel que l’écologiste Yannick Jadot le défend. Un revenu universel déconnecté du travail est une manière de libérer l’individu.

Derrière ces positions, on retrouve l’idée qu’un revenu universel ferait évoluer la relation entre salariés et employeurs. L’individu ayant réellement les moyens de faire des choix et de négocier, il n’aurait plus à accepter n’importe quel emploi pour gagner de quoi vivre. C’est ce que défend le philosophe belge Philippe Van Parijs, pour qui une allocation universelle est un facteur d'émancipation.
A la fin de sa vie, le philosophe André Gorz défendait ce revenu comme condition d’une société qui ne soit pas centrée autour du travail.

Écouter : André Gorz, un penseur pour le XXIe siècle (Le journal de la philosophie 31/05/2012)

C'est du coup, dans le même temps, un moyen de valoriser d’autres activités utiles à la société. Par exemple en reconnaissant “le rôle du bénévolat dans la société” estime l’écologiste Yannick Jadot. Ou pour exercer d’autres activités comme « se former, élever ses enfants, soigner un proche », souligne Benoît Hamon.

Or c’est précisément au nom du rôle du travail dans la vie des individus qu’une partie de la gauche s’oppose au revenu universel. Avec l’idée que c’est le travail qui inclut dans la société. La critique est donc portée au nom de la “dignité”, terme récurrent. Pour Vincent Peillon :

Le revenu universel est une erreur philosophique, anthropologique et politique. C’est une idée très libérale qui consiste à dire que nous renonçons à ce que chacun soit inclus dans la société. La dignité de chacun passe par un travail.

Même critique chez Arnaud Montebourg, qui défend "la société du travail, parce que c'est l'outil de la dignité du citoyen". Et n’hésite pas à citer en interview "Victor Hugo qui 'exaltait le travail fier'."
Pour l'extrême-gauche justement, c’est le travail qui donne une place dans la société. La défense de la centralité du travail est au cœur de son opposition au revenu universel.

Manuel Valls, lui, s’est dit opposé à une “société de l'assistanat ou du farniente (...)", estimant que "les citoyens ont besoin de travail et de dignité”. Une critique traditionnellement portée par la droite.
Avec l’idée que des gens se contenteraient d’un revenu très faible pour aller assouvir leur passion. C’est l’image, déjà utilisée par le philosophe John Rawls et régulièrement reprise, du “surfeur à Malibu”.

Autre objection : décorréler le travail des revenus pourrait pénaliser les plus exclus. Le risque, c’est qu’ils ne bénéficient plus de l’attention spécifique dont ils ont pourtant besoin, soulèvent certaines associations comme le Secours populaire et ATD Quart-Monde :

En déconnectant le revenu du droit au travail, ne court-on pas le risque de voir encore condamner davantage les plus démunis à l’inactivité forcée ? Il faut veiller à ne pas donner l’impression d’avoir réglé le problème avec le revenu universel. La lutte contre la stigmatisation et l’exclusion doit aller bien plus loin.

Emplois : accompagner la raréfaction ou renoncer à en créer ?

Le travail se raréfie : voilà le postulat que lequel s’appuient Benoît Hamon et Yannick Jadot pour défendre le revenu universel. Pour eux, il est nécessaire d’accompagner les transformations de l’emploi : ils mettent en avant la fin de l’horizon du plein-emploi, notamment sous l’effet de la transition numérique.
C'est ce qu'avait expliqué Benoît Hamon sur notre antenne :

L’impact de la révolution numérique sur le travail, c'est maintenant. Je pense que le travail va se raréfier et qu’il va falloir accompagner les transitions.

Le candidat à la primaire cite régulièrement un étude publiée en 2014 par le cabinet Roland qui estime à plus de 3 millions le nombre d’emplois qui seraient menacés d’ici 2025. Une analyse qui est souvent contestée, que ce soit sur les chiffres ou parce qu’elle ne distingue pas la disparition de tâches et celle des emplois.

Face à ceux qui présentent le revenu universel comme une preuve de lucidité et une réponse à la transformation du travail, toute une partie de la gauche y voit au contraire une défaite et une forme de renoncement à des objectifs de création d’emploi. Au sein du PS, cette critique vient des tenants d’une ligne plus productiviste. Depuis le début de la campagne des primaires, Arnaud Montebourg (et l’un de ses porte-paroles Christian Paul) dénoncent une manière d’accepter le chômage de masse.
L’argument de la bataille pour l’emploi unit également le PCF, le NPA ou encore Jean-Luc Mélenchon : pour eux, l’objectif doit rester le plein-emploi et la réduction du temps de travail.

Droits sociaux : une nouvelle “Sécurité sociale" ou sa mort ?

L’emploi est, depuis 1945, au cœur de notre modèle social : il fonde le principe de solidarité sur le partage des gains du travail. La Sécurité sociale repose sur un système de cotisations issues en grande partie du travail. Un revenu universel et inconditionnel bousculerait ces fondations.
Or la critique d'un État Providence épuisé et inefficace dans sa forme actuelle rassemble de nombreux promoteurs du revenu universel. Pour certains, ce serait aussi une réponse à la complexité du système de prestation sociales et à ses ratés. Car il repose sur 10 minima sociaux aux montants et règles différents. Et les taux de non-recours sont très importants.
L’idée est donc de lutter contre la grande pauvreté - en élargissant le nombre de bénéficiaires et en simplifiant le système. Et contre la stigmatisation actuelle de ceux qui perçoivent des minima sociaux.

C’est ce que Benoît Hamon décrit dans son programme comme la “nouvelle Sécurité sociale”.

Notre modèle social est de plus en plus inadapté pour protéger les travailleurs de la pauvreté. Le revenu de base renverserait la logique en créant une protection universelle, attachée à la personne.

"Arrêtons la démagogie ! Le revenu universel est le cache sexe de la destruction de notre modèle social” , répondait sur Twitter l’économiste Liêm Hoang Ngoc, soutien de Jean-Luc Mélenchon. Il résumait ainsi la position des économistes proches du mouvement Attac. Les auteurs de Contre l’allocation universelle (ouvrage dirigé par Daniel Zamora et Mateo Alaluf) y voient un projet intellectuel et politique qui vise à liquider une certaine conception de la justice sociale ainsi que l’héritage institutionnel de l’après-guerre.

Dans l'émission du Grain à moudre Revenu de base : une mesure de justice sociale ? , le sociologue Daniel Zamora expliquait :

Contrairement à l’idée que l’on peut entendre, spécialement à gauche, que l’allocation universelle pourrait être l’aboutissement de la Sécurité sociale, on essaye de montrer que sur beaucoup de points elle y est opposée. Elle s’est construite contre la philosophie de la Sécurité sociale et du projet d’après- guerre (... ) La question centrale est celle du marché. La Sécurité sociale est conçue comme un outil visant à limiter le marché, à le réguler et d’offrir des droits sociaux en dehors du marché. Dès qu’on instaure un revenu de base plancher, cela veut dire qu’au-dessus de ce plancher, le marché peut jouer comme il l’entend.

Crainte que l'on retrouve exprimée par la sociologue Dominique Méda

Écouter La Grande Table, Quel salaire pour quel travail avec Dominique Méda (26/04/2016)

Pour une grande partie de la gauche, le revenu universel serait donc un cheval de Troie pour une vision libérale.
Dans sa conception libérale, le revenu universel est censé remplacer la protection sociale (couverture maladie, allocation logement…). Or celle-ci est essentielle comme autant de filets de sécurité pour éviter de tomber dans l’extrême pauvreté.” insiste ATD Quart Monde.
Même si l’idée de remplacer l’État Providence - comme le préconise le libertarien américain Charles Murray- n’est défendue par aucun promoteur du revenu universel en France – même les plus libéraux.

Autre écueil, celui qui consisterait à verser un revenu pour "solde de tout compte", sans davantage se préoccuper des besoins des plus démunis. Une expression que l’on retrouve aussi bien chez Arnaud Montebourg, Gérard Filoche que chez Vincent Peillon. Pour ce dernier :

Cela n’est pas de solidarité puisque ce n’est pas destiné aux personnes en difficultés mais que c‘est pour tout le monde. Moi, je veux une solidarité qui inclue, pour amener dans la vie commune ceux que la vie a exclus. Pas juste ‘je te donne 750 euros et au revoir’.

Autre risque : un revenu universel pourrait être utilisé pour libéraliser un peu plus le marché de l'emploi car la société assurant un tel revenu, les employeurs en profiteraient pour baisser les salaires. C’est la thèse défendue par les économistes d'Attac, dont Jean-Marie Harribey, et que reprend notamment Jean-Luc Mélenchon.