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Rêver : cette activité profondément intime qui en dit long sur la société

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"Saisir la façon dont le social et l'histoire travaillent souterrainement la structure, le matériau et les significations même du rêve, voilà donc qui pourrait dérouter bien des habitudes de pensée", écrivait Hervé Mazurel en 2018 dans "Sensibilités"
"Saisir la façon dont le social et l'histoire travaillent souterrainement la structure, le matériau et les significations même du rêve, voilà donc qui pourrait dérouter bien des habitudes de pensée", écrivait Hervé Mazurel en 2018 dans "Sensibilités"
© Getty - Nicolas Escobar / Eyeem

On se figure souvent notre vie de rêveurs comme une production subjective et désordre, un double désarticulé et fantaisiste de notre vigilance, détaché de tous les filaments qui organisent la vie. Mais des chercheurs poussent les murs pour envisager nos rêves depuis l'histoire ou la sociologie.

Alors que Bernard Lahire vient de sortir, ce mois de janvier 2021, La Part rêvée, la vie onirique s’ancre un peu plus du côté des sciences humaines et sociales. Ce livre est en fait le deuxième volet d’une vaste enquête dont la publication avait démarré trois ans plus tôt, à La Découverte déjà, avec L’Interprétation sociologique des rêves. Chez le sociologue, le rêve est un lieu de communication de soi à soi, c’est-à-dire un espace d’expression largement affranchi de la censure, même si elle est souvent implicite. L’activité onirique est encore, comme il l’écrit dans l’introduction de ce deuxième volet, ce lieu des “préoccupations, des soucis, des problèmes existentiels” dont il entend forger la sociologie.

Cette entreprise non seulement intellectuelle, mais aussi académique, a quelque chose de l’ordre de l’exploration en terre de friche. Mais elle tient aussi d’une expédition qu’on comprend moins bien si l’on n’en perçoit pas l’enjeu territorial. À l’amorce de cette publication par épisodes, Lahire décrivait le rêve comme un “château entouré de ronces et protégé par un dragon”. À l’heure où de nombreux médias en parlent, pour mieux mesurer en quoi ce projet sociologique serait innovant, et même transgressif, il faut avoir en tête que les rêves, mais aussi la vie psychique en général et l’inconscient furent longtemps une forme de chasse gardée. Un empire, même, qui est essentiellement celui de la psychanalyse, et auquel, le plus souvent, les sciences sociales n’ont accédé que par effraction : en façonnant, sur leurs flancs, de discrets édifices pareils à des annexes. En somme, des appentis pas très réglementaires ni toujours très charpentés d’un point de vue théorique ou empirique, qui ont vite pu donner l’impression d’empiéter sur le terrain des disciplines voisines. Et de rester hors sol du point de vue des canons de leur monde d’origine.

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Suspectes et braconnières, ces explorations des rêves en eaux extraterritoriales à l'heure où les neurosciences y vont elles aussi de leur incursion en terre psychanalytique ? L’idée tient largement au fait que les sciences sociales comme l’histoire ou la sociologie, et plus récemment la science politique, sont d’abord vues, lues, perçues, vécues et édifiées comme des disciplines aux objets collectifs. Là où psychanalyse et psychologie seraient celles de l’individu. Si tous les sociologues n’étrillent pas la psychanalyse avec la même énergie combattive, il n’en reste pas moins que du point de vue de la recherche et de ses outils, la sociologie ancre encore massivement le sujet dans le fleuve dans lequel il nage et parfois l'histoire de ses berges. Bien plus systématiquement, en tout cas, qu’elle n’éclaire son intériorité. Et ce, même si l’intériorité, elle aussi, peut être située socialement ou historiquement et que de plus en plus de travaux envisagent désormais les affects et ce qui peut bien charpenter les émotions.

La réticence à travailler sur le rêve tient aussi à la question du matériau disponible pour le chercheur : par définition, le rêve est relaté a posteriori par le rêveur. Il s’agit donc fatalement d’un discours que le rêveur tient sur ce qu’il peut distinguer du propos de son inconscient - ce à quoi il a lui-même pu avoir accès, donné un sens et qu’il a envisagé de restituer. Autant dire que cette pêche au filet implique de faire son affaire des multiples épaisseurs des tamis successifs qui s’imposent au chercheur ou à la chercheuse avant de commencer à en dire quelque chose. 

Objectif : saisir la part rêvée de l'existence

Chez Bernard Lahire, l’inconscient devient “l’ensemble du passé incorporé” : c’est ce qui affleure à la surface de l’activité onirique et prend la place d’un arrière-plan du rêve. Donc pas une évanescence qui flotterait sans être fondamentalement arrimée à la vie consciente du rêveur, à ses préférences, ses habitudes, ses héritages ou ses façons de faire ? C’est en tout cas cette double ambition que le sociologue a poursuivie pendant cinq années : construire un modèle théorique pour saisir “la part rêvée de l’existence”, c’est-à-dire cette activité onirique qui fait partie intégrante de la trajectoire de l’individu tout en la revisitant ; et, en même temps, recueillir et analyser d’un point de vue sociologique et avec les outils de sa discipline, des rêves et même des collections de rêves. Ce deuxième livre qui paraît présente ainsi l’analyse de l’activité onirique de huit rêveurs. Parmi eux, Gérard, 64 ans alors, qui lui transmettra un corpus de plus de mille rêves échelonnés sur plus de quarante ans. C’est après avoir écouté Bernard Lahire sur France Culture, le 13 janvier 2018, que Gérard avait contacté le sociologue. Ce jour-là à l'antenne, il évoquait L'Interprétation sociologique des rêves (le premier volet) dans La Suite dans les idées, l’émission de Sylvain Bourmeau :

44 min

Depuis, Bernard Lahire a rencontré Gérard pour mener des entretiens en sociologue, comme il a souvent reçu chez lui les sept autres dont il évoque les rêves comme autant de “messages codés”, et leur interprétation comme un “déchiffrage”. Il nous restitue ses rêves de musées, d’avions à ne pas manquer, de brossage de dents et de souillures, mais le tout éclairé par la trajectoire de Gérard, à laquelle Lahire accède grâce à ces entretiens. Son dernier livre, qui fut l’occasion d’une nouvelle émission, le 2 janvier 2021, toujours dans La Suite dans les idées, est tissé de l'histoire de ces huit enquêtés-là :

À réécouter : Rêve général
41 min

Il y a dans l’entreprise de Bernard Lahire quelque chose d’une conquête (“prouver qu’il est possible d’interpréter scientifiquement les rêves et montrer comment il faut procéder pour y parvenir”). Mais aussi d’une aventure impériale en terre psychanalytique. Le sociologue écrit par exemple que “Freud ne se rendait pas compte que les anecdotes, les petits faits humiliants, salissants, etc., ne valent pas en eux-mêmes mais pour ce qu’ils disent des fonctionnements psychiques”. Bernard Lahire poursuit, alors que le livre principal de Sigmund Freud portait sur ses propres rêves : 

Il n’était pas obligé de dire que c’était lui qui rêvait, ni de conserver les noms des personnages du rêve, ni même de livrer les détails des expériences.

Dans les années 1930, lectures croisées entre sociologie et psychologie

Dans ce deuxième volume, le sociologue raconte qu’il a été interpellé par plusieurs psychanalystes pour n’avoir pas considéré ses propres rêves dans l’équation. Et attendu de rêver des rêves de ses enquêtés ? Dans le même temps, il affrontait une réception critique dans les bornes de son champ disciplinaire et sans toujours convaincre. Bernard Lahire n’est toutefois pas le premier à envisager d’explorer l’activité onirique en sociologue, même si son objet reste iconoclaste et qu’il le fait dans une dimension, et avec une visibilité sans précédent. Dans les années 30, d’autres sociologues, qui avaient une lecture familière des travaux de psychologie, avaient esquissé une voie. On peut citer par exemple Roger Bastide ou encore Maurice Halbwachs, qui envisagera lui aussi d’étudier ce “langage intérieur” que peut être le rêve de soi à soi, et qui était lui-même un gros lecteur de publications dans le champ de la psychologie. Mais en France en tous cas, le chemin s’était comme refermé, resserrant davantage les barbelés entre des façons de chercher le sens. Cornérisant aussi l’inconscient dans la foulée, en l'isolant de tout ce qui peut le structurer et le déterminer socialement, et ce qui façonne, construit, marque d’une empreinte plus vaste cette activité que nous conduisons comme malgré nous “quand s’éteint la conscience vigile”, comme l’écrit l’historien Hervé Mazurel dans un emprunt à Michel Foucault, dans l’éditorial qu’il signait pour le numéro 4 de la revue Sensibilités en 2018.

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C’est à ce numéro qui s’intitulait “La Société des rêves” qu’il faut remonter pour comprendre en quoi les travaux publiés par Bernard Lahire sont à la fois iconoclastes, et innovants, et aussi, discutés par certains chercheurs. A l’époque, Lahire co-animait justement ce numéro de la revue semestrielle avec Hervé Mazurel, dont le grand public n’avait pas encore découvert l’exceptionnel Kaspar l’obscur ou l’enfant de la nuit (à La Découverte en 2020) et qui est l’un des co-fondateurs de la revue Sensibilités en 2016. Historien issu de ce qu’on appelle l’histoire sociale et culturelle, mais central dans ce qui se donne aujourd’hui à découvrir comme “l’histoire des sensibilités”, tout le travail de Hervé Mazurel surligne la dimension interdisciplinaire et défricheuse de cette recherche par les sensibilités, et la pertinence de nourrir le dialogue entre les sciences sociales d’une part, et la psychanalyse de l’autre. L’inconscient en général, mais plus particulièrement l’activité onirique y loge en bonne place. C’est d’ailleurs à Hervé Mazurel que s’était adressée la psychanalyste Élisabeth Serin pour recueillir et envisager sous toutes leurs coutures nos rêves confinés, dans une enquête menée durant le premier confinement, et dont l’exploration est encore en cours.

À réécouter : La nuit du rêveur
5 min

Dans ce numéro de Sensibilités où Bernard Lahire revient sur la genèse de ses travaux et son ambition (“Parvenir à constituer les rêves en objet d’étude pour les sciences sociales est une manière d’étendre le domaine d’étude de ces sciences en permettant de découvrir ce qui demeure aujourd’hui très largement une terra incognita”), Hervé Mazurel en appelle lui aussi à “une véritable science sociale des rêves”. D’autant plus féconde et indispensable, écrit-il en substance, qu’il constate en 2018 une “désaffection des plus sensibles de la psychanalyse pour les rêves” en même temps que “les neurosciences se préoccupent surtout d’une demande sociale visant les troubles du sommeil”. Il s’agit d’ouvrir l’interprétation des rêves à de nouvelles couches de sens. Pas seulement en explorant la manière dont nos rêves sont situés socialement - on ne rêve pas pareil, ni de la même chose, selon d’où l’on vient, ce qu’on a traversé et ce qui nous a traversés. Mais en allant plus loin : en historien, Hervé Mazurel mettait en exergue en 2018 la nécessité d’”insister sur les concordances nombreuses qui s’établissent, à chaque époque et dans des sociétés situées, entre l’imaginaire (dont l’imaginaire social) et les contenus oniriques eux-mêmes”. C’est-à-dire que les rêves sont non seulement le produit de la société dans laquelle on vit, et de ses linéaments. Mais que la société elle-même est un produit de l’histoire, ainsi donc que nos rêves. Dans les années 1930, l'Allemande Charlotte Beradt, journaliste, avait déjà montré l'impact de la montée du nazisme sur l'activité onirique d'une partie des trois cents compatriotes dont elle avait collecté les rêves. Pas loin d'un siècle plus tard, Mazurel de lancer l’invitation :

Aux historiens, en définitive, il revient de faire mieux saisir combien l’imaginaire est non seulement ce qui fait tenir les hommes entre eux, mais aussi ce qui donne sens, à un moment précis de l’histoire, à leurs actions comme à leurs rêves.

Quand le numéro de Sensibilités affirme “l’historicité du rêve”, il s’agit de dire que les rêves ont une histoire, et que cette histoire est liée à des conjonctures, des contextes et la manière dont tout ça peut s’emboîter, s’articuler, et se facetter. Mais aussi de rappeler que, non seulement on ne rêve pas des mêmes choses, ni de la même manière selon nos cultures et nos milieux sociaux. Plus encore, qu’on ne rêve pas au même endroit selon les époques. C’est à la fois nouveau de le dire aussi explicitement, et en même temps pas inédit en réalité : en 1973, un historien britannique, Peter Burke, avait publié un article pionnier qui s’intitulait justement “L’Histoire sociale des rêves”. Vous le trouvez en ligne et en français : après avoir échoué à le faire publier outre-Manche, c’est dans la revue des Annales que Burke avait trouvé à l’abriter.

A quoi rêve un archevêque

C’est cet article que republiait en 2018 la revue Sensibilités, rehaussé d’un bref texte inédit de Burke qui éclaire notre époque : l’auteur y revient à la fois sur la genèse de son projet centré sur l’analyse d’un corpus de 120 rêves consignés par William Laud, un archevêque anglais de l’Essex né dans le dernier quart du XVIe siècle ; mais encore, sur les travaux qui ont éclos depuis la parution de cet article iconoclaste et interdisciplinaire.

Et c’est cet article, et plus encore ce préambule, qu’il faut lire aujourd’hui pour comprendre dans quel jeu tectonique s'inscrivent aujourd’hui des travaux comme ceux de Bernard Lahire, que les lecteurs remarquent en librairie et qui font l’objet de nombreuses recensions dans la presse. Burke raconte par exemple que c’est en lisant des recherches plus anciennes, et notamment le même Roger Bastide, que l’idée d’explorer les rêves depuis une histoire sociale et culturelle lui était apparue comme autant de “liens” à tramer. L'historien britannique confie aussi qu’à l’époque, il ignorait totalement qu’un autre historien, français, entendait lui aussi envisager les rêves d’un point de vue social - c'était Jacques Le Goff. A quatre-vingts ans, Burke dresse une liste en encadré et note : 

Depuis, j’ai toutefois essayé de suivre les nouveaux travaux sur l’histoire des rêves, en particulier ceux qui s’intéressent à l’histoire sociale ou (comme je préfère le dire aujourd’hui) “culturelle” du rêve [...] On voit clairement apparaître l’intérêt croissant depuis les années 1990 pour l’histoire des rêves.

Mais l’historien britannique écrit encore ceci :

A ma grande surprise, je dois dire, l’une des questions que je considère comme fondamentale a été peu discutée, à savoir la manière dont les rêves, comme les plaisanteries, donnent des éléments de compréhension sur ce qui est réprimé ou refoulé de la conscience à une époque donnée. Il est certain que des découvertes peuvent encore être faites en s’intéressant aux rêves d’un point de vue social, culturel ou socio-culturel.

Si l'histoire des sensibilités est bien une histoire transfrontalière, on peut aussi prendre le texte de Burke comme un conseil de lecture. Après avoir aiguillé le lecteur francophone et curieux vers des travaux qui ont peu voyagé en France, et qui montrent l’état de friche des rêves comme objet de sciences sociales, Peter Burke achève ce texte de mise à jour en citant un article de Ronnie Po-chia Hsia, qui remonte à 2005 et s’intitule “Dreams and conversions”. Historien américain et grand spécialiste de la Contre-Réforme et des échanges culturels entre la Chine et l’Occident, Ronnie Po-chia Hsia compare en particulier des "cultures de rêve" chez les catholiques et chez les bouddhistes dans la Chine des Ming (du XIVe au XVIIe siècles) et la Chine des Qing (les trois siècles suivants). C'est l'un des rares travaux qui ouvre les fenêtres hors des rêves occidentaux. Son auteur est régulièrement mobilisé par des chercheurs français. Mais discrètement - et pas tellement sur les rêves.

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