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Revivez une histoire d’amour hors norme grâce à l’art délicat du théâtre de David Geselson

Par
Doreen
Doreen
- © Charlotte Corman

Culture Maison. Pour une nouvelle éducation sentimentale, (re)voyez "Doreen" mis en scène par David Geselson, d’après "Lettre à D.", ultime témoignage d’André Gorz.

Marie Sorbier, critique à La Dispute, raconte comment une captation de théâtre peut chambouler toute une vision du monde. Doreen, d’après Lettre à D. : Histoire d'un amour d’André Gorz, mis en scène par David Geselson est visible sur le site de la Compagnie Lieux-Dits, ainsi que le spectacle En route-Kaddish créé en 2014.

André Gorz et Dorine nous invitent à leur table

Dernier texte d’André Gorz, philosophe, journaliste, essayiste, penseur de l’écologie sociale et politique, Lettres à D. : Histoire d'un amour parait en 2006.

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Nous aimerions chacun ne pas survivre à la mort de l'autre. Nous nous sommes dit que si, par impossible, nous avions une seconde vie, nous voudrions la passer ensemble.

Ce sont les derniers mots du livre. Sur la porte de leur maison de Vosnon, dans l'Aube, où le couple s'était retiré depuis une vingtaine d'années, un simple message : "Prévenir la gendarmerie". Ils reposaient tous deux côte-à-côte. Cet ouvrage - qu’André Gorz racontait avoir écrit en pleurant - dit toute la passion et l’admiration d’un homme pour la femme qui a partagé sa vie, veilleuse bienveillante restée dans l’ombre : "Cette présence fut décisive dans la construction d'une oeuvre dont la visibilité ne porte qu'un nom alors qu'elle fut celle d'un couple, le fruit d'un long dialogue."

David Geselson, metteur en scène et acteur, choisit de restituer ce dialogue fondateur en pleine lumière, et redonne un prénom à cette présence essentielle. Une mise en scène qui tutoie la grâce et pousse loin les frontières de l’intime au théâtre.

Retomber amoureux

Tu vas avoir quatre-vingt-deux ans. Tu as rapetissé de six centimètres, tu ne pèses que quarante-cinq kilos et tu es toujours belle, gracieuse et désirable. Cela fait cinquante-huit ans que nous vivons ensemble et je t’aime plus que jamais.

Il y a des créateurs qui ont le don de combler par leurs mots les failles de nos existences. Et quand leurs phrases font écho aux vies et aux écrits d’autres auteurs, et que cette alchimie prend place sur un plateau de théâtre, c’est à un moment précieux et bouleversant que le public est convié. Le mariage Gorz / Geselson opère sous nos yeux pour le meilleur, malgré l’inéluctable arrivée du pire.

C’est donc une invitation à traverser les tourments et les secousses du siècle passé à travers le portrait de ce couple à la fois fusionnel et indépendant, qui n’a jamais cessé de tomber amoureux tout au long de sa vie. Oubliez rideaux, gradins et tout élément de distanciation, exit le quatrième mur, nous sommes dans leur salon, accueillis au coeur de leur vie quotidienne. Pourtant, nous sentons, nous savons que dans 1h15, après avoir goûté des fragments d’une vie partagée, quelques pages du livre, une danse, un débat, ils se suicideront ensemble.

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Simplicité désarmante

Doreen, c’est l’apogée du plaisir de la conversation au théâtre. Le plaisir d’un théâtre tout en délicatesse qui n’est pas dans le déni du texte. Aucune "guerre des sens" qui sature le plateau d’effets, l’inclusion de séquences vidéo se fait discrètement, dans la bibliothèque, les décibels sont mesurés, l’ambiance feutrée. Pas besoin d’affolements techniques, pas besoin de congédier l'exigence du discours pour captiver un public. La démonstration de David Geselson et de Laure Mathis n’est pas spectaculaire ; animés d’une pudeur à fleur de peau, ils laissent leurs corps et leurs voix devenir les véhicules d’une histoire qui convoque l’humanité dans ce qu’elle peut avoir de fragile, d’intense et de partageable. Et il est frappant de constater que cette sensibilité en commun se reçoit aussi fort via la captation du spectacle, que le metteur en scène a proposé sur son site pour ce temps de confinement. L’écran interposé ajoute même une dimension inattendue, une corde dramaturgique qui fait résonner l’absence de la présence physique des corps dès l’incipit comme un pressentiment de l’épilogue.

Une merveille de théâtre qui déploie, avec une infinie douceur, toutes les facettes de l’intime. Et du bonheur à deux, et de l’amour qui ne finit jamais, et de ce qu’écrire veut dire, et de ce que vieillir implique, et de la mort, et de Jean-Luc Godard aussi. On s’interroge parfois sur l’utilité du théâtre, sur sa capacité à mettre en mouvement ou à changer le monde, Doreen résout l’énigme avec une simplicité désarmante.

A voir pour y croire, sans hésiter, sans tarder, un verre à la main et les larmes au bord des yeux.

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