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Révolution de 1917 : ce que sont devenus ces Russes exilés en France

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"Battez les Blancs avec le triangle rouge", célèbre affiche de propagande
"Battez les Blancs avec le triangle rouge", célèbre affiche de propagande
- Lazar Lissitzky via Wikicommons

Ils ont vécu l'émigration après 1917 dans des conditions difficiles. Issus de l'aristocratie (ou pas), tsaristes (ou non)... les Russes exilés après la révolution étaient une pléiade. Aujourd'hui, même diversité sociale et politique chez leurs descendants, qui ne souhaitent pas être "uniformisés".

Souvent issus de l'aristocratie, ou de la moyenne bourgeoisie, zélateurs du tsar, ou - très rarement - acquis à certaines idées révolutionnaires... Dès l'année 1917, marquée par la Révolution qui fit d'eux des émigrés, ceux qu'on a appelés "les Russes blancs" parfois un peu vite avaient des profils sociaux ou politiques très variés.

Nous sommes allés exhumer plusieurs témoignages dans les archives, afin de savoir comment ces exilés avaient vécu cette année 1917. Nous les avons croisés avec des témoignages de leurs descendants, héritiers de cette mémoire collective. Des descendants aux orientations politiques toujours très variées, voire diamétralement différentes... et souvent rétifs à toute tentative "d'uniformisation".

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Elsa Triolet, Georges Adamovitch... : entre nostalgie de l'euphorie révolutionnaire et désenchantement dû à la Russie de Staline

Ils étaient étudiants à Moscou ou Saint-Pétersbourg en 1917, et racontaient, dans les années 1960, sur la radio française, leurs enthousiasmes, déceptions, la violence et l'euphorie de cette année de révolution. La Fabrique de l'histoire du 21 février 2017, intitulée "Le jour où nous sommes devenus camarades. La révolution russe par ceux qui l’ont vécue", redonnait à entendre leurs témoignages.

Parmi lesquels, celui de la femme de lettres Elsa Triolet : celle qui embrassait les idées de la révolution, quitta la Russie en 1918, désenchantée.

Le 27 février 1917 marqua le début de la révolution russe : le gouvernement provisoire révolutionnaire était proclamé. Quelques jours plus tard, le tsar abdiquait. Elsa Triolet se souvenait de cette période :

On entra dans une nouvelle ère. La rue présentait évidemment un spectacle absolument insolite. Il y avait toujours les barricades qui étaient là, qu'on n'avait pas encore enlevées. Des camions passaient. On jetait des tracts du haut de ces camions. On ne comprenait pas grand chose, les mots d'ordre, les drapeaux rouges... On marchait en foule. On chantait. Enfin, c'était très beau. Et là, surgit ce très beau mot, "camarade", qu'on appliquait à n'importe qui. On voulait acheter des pommes on disait : "Camarade marchand, donne moi des pommes, pour deux kopeks", [...] Il était déjà depuis longtemps employé à l'intérieur du parti, mais pour nous, il était neuf.

Puis les premiers sons discordants se font entendre, continue de témoigner Elsa Triolet. Traquage de policiers, des "ennemis de classe" etc. :

J'habitais au sixième étage, et face à moi il y avait une petite église. Et tout en haut, dans le clocher, s'étaient cachés deux policiers travestis en femmes. Et j'ai assisté à ce spectacle affreux... je n'avais aucune sympathie pour eux, bien sûr, mais on les cerna, et on les jeta du haut du clocher. [...] Les taches roses sur la neige étaient restées pendant plusieurs jours, et chaque fois, on détournait les yeux. On savait bien que c'était des ennemis... c'était difficile.

Même son de cloche du côté de l'écrivain Georges Adamovitch, exilé en France en 1923, qui témoignait lui aussi pour la radio française dans les années 1960, et que l'on peut réentendre dans cette Fabrique de l'histoire. Il avait 22 ans en ce début d'année 1917, et était étudiant en lettres, à Saint-Pétersbourg. Il racontait avoir été particulièrement impressionné par une période ayant précédé la révolution et marquée par l'assassinat de Raspoutine.

Je me souviens très bien de la nuit où on l'a appris [nuit du 16 au 17 décembre 1916, NDR]. [...] Tout le monde se demandait : "Est-ce vrai ? Qui a tué Raspoutine ?" [...] A vrai dire, je crois qu'on se réjouissait de l'assassinat de Raspoutine, uniquement dans la très haute société, à laquelle je n'appartenais nullement. J'appartenais à la bourgeoisie moyenne. La très haute société, l'aristocratie, était très heureuse, parce qu'on détestait la tsarine. On croyait que tout irait bien. Je me souviens d'une histoire qu'on racontait le lendemain de l'assassinat, qui a jeté un désarroi dans le pays : une de ces grandes dames qui avaient énormément d'argent, qui possédaient un hôpital où les soldats blessés à la guerre étaient soignés, a dit sur un ton douceâtre, faussement amical : "Mes chers amis, vous avez appris cette heureuse nouvelle..." Un silence glacial a accueilli cette déclaration. Et les soldats se sont tus et l'ont regardée avec une certaine méfiance. L'un d'eux a dit : "Oui Madame, il n'y avait qu'un seul moujik qui est parvenu jusqu'au tsar. Et celui-là même, vous l'avez tué."

La très grande bourgeoisie : une émigration dans "des conditions désastreuses"

En 1966, la radio française recueillait aussi le témoignage de Serge, lycéen à Saint-Pétersbourg au moment de la révolution. Lui venait d'une famille de la très grande bourgeoisie. Il témoignait n'avoir pas assisté aux débuts des mouvements, ni aux émeutes de juillet 1917 qui avaient éclaté à Saint-Pétersbourg, car il était à ce moment-là en Crimée avec sa famille. C'est en septembre 1917 qu'ils sont rentrés. Grâce aux archives, on pouvait l'écouter raconter la manière dont lui et sa famille avaient vécu la révolution, dans cette Fabrique de l'histoire, du 22 février 2017 intitulée "Installer la Révolution" :

On a constaté que la vie est devenue très difficile, surtout pour le ravitaillement, les transports, le chauffage... Donc on a commencé déjà à subir les effets désagréables de cette révolution. Mon père avait pris le parti de nous expédier, avec ma mère, mon frère, ma sœur, et une bonne encore, car on voyageait à l'époque avec des domestiques, dans le Caucase, où nous avions une maison. C'est là où je suis entré au lycée, dans une petite ville. Après le lycée de Saint-Pétersbourg, c'était quelque chose d'absolument navrant. Beaucoup de membres de la bourgeoisie russe se sont réfugiés dans cette même ville de Kislovodsk, où c'était un spectacle absolument extraordinaire parce qu'on peut dire que tout ce que la Russie comptait, Saint-Pétersbourg et Moscou compris, de gens en vue, riches, étaient tous concentrés là-bas, parqués dans cet immeuble. Et ça a fini d'une manière assez tragique : nous avons dû quitter Kislovodsk dans des conditions assez dramatiques, c'est à dire en laissant tout, tout, tout. On est parti sans une brosse à dents. Parce qu'il y avait d'abord l'armée blanche. L'armée blanche ayant dû reculer, ce sont les communistes qui sont venus, et il y a eu des représailles très graves. On a pendu des gens, on les a fusillés, on a massacré, donc c'était vraiment pas très drôle.

Serge racontait ensuite qu'ils avaient dû fuir le Caucase. Une partie de la famille était allée à Rostov, et l'autre (lui et son père) à Kiev, en Ukraine, pays riche où il a vu "de nouveau, tous les bourgeois, tous les capitalistes, tous les millionnaires" qui s'y étaient réfugiés. Il se souvenait avoir assisté à "une débauche fantastique", avant une nouvelle débâcle. Ils poursuivent leur trajet à Odessa, où "ça sentait déjà très mauvais". Puis finissent par gagner Constantinople sur un bateau très chargé, dans des conditions désastreuses.

Henri Troyat : une fuite à travers la Russie en wagons à bestiaux

Enfin, en 1968, un autre écrivain était venu raconter la manière dont, enfant, il avait perçu la révolution russe de 1917, et le très difficile exode familial vers la France. À l'écouter, on a la sensation de tourner les pages d'un livre... Il s'agit d'Henri Troyat, qui se souvenait notamment comment sa mère avait préparé le départ de la maisonnée, cousant billets de banque et bijoux dans les doublures de vêtements de peu de prix, "pour ne pas attirer l'attention des nouvelles milices". L'écrivain se rappelait de la fuite à travers la Russie, en zigzag selon le mouvement des armées blanches, en wagons à bestiaux, de nuit, et pimentée par la grippe espagnole…

Entretiens avec Henri Troyat_21/11/1968

21 min

Descendants de Russes blancs : quel héritage aujourd'hui ?

Nous en avons contacté plusieurs, et force est de constater qu'aujourd'hui, les descendants de Russes blancs sont rétifs à témoigner... Certains nous encouragent à nous tourner vers les intellectuels, les historiens, comme Hélène Blanc, Michel Eltchaninoff, ou Nicolas Ross... D'autres au contraire, comme George (qui souhaite rester anonyme) dont le grand-père fut fusillé au goulag et dont la grand-mère émigra dans les années 1930, estiment qu'il faut se méfier de témoignages qui tendraient à uniformiser une réalité extrêmement composite :

La Russie c'est une constellation de nationalités. C'est très difficile d'uniformiser tout ça. Le vocable spécialiste de la Russie n'existe pas. Quand on entend les spécialistes de la Russie, je suis extrêmement sceptique. Et je me méfie des couleurs politiques données à tout ça. Déjà, les Russes blancs étaient des gens de la mode, du théâtre, de la sphère politique... tout une pléiade ! Le spectre est extrêmement large, aujourd'hui encore.

George souligne le fait que les décennies suivant la révolution furent vécues extrêmement différemment par ceux restés en Russie, et par les émigrés. Il insiste sur "le traumatisme violent de la Grande guerre. Son impact sur la civilisation, la fin de l'URSS il y a 20 ans... n'ont pas été vécu de la même manière là-bas qu'ici". Celui qui retourne régulièrement en Russie depuis 1975, souligne que pour d'autres Russes blancs, la révolution de 1917 est la dernière attache avec la Russie, le dernier écho qu'ils ont eu de leur pays d'origine.

Enfin, aujourd'hui, les descendants de Russes blancs se déchirent sur l'attitude à adopter vis-à-vis de Moscou, comme le rapportait Le Monde le 12 octobre 2017, livrant une analyse des différents courants scindant la communauté des "blancs" en France, et de la querelle des patriarcats :

Ces divers "courants" sont longtemps restés enfouis au sein de la communauté, estimée à quelques 30 000 membres en France. Au fil des générations, celle-ci a su maintenir une forte cohésion, entretenir sa mémoire et ses traditions. Mais la détestation de la révolution de 1917, son principal ciment, ne suffit plus, un siècle plus tard, à donner une cohérence à des lectures divergentes de l’histoire nationale et à une appréciation tout aussi contrastée du rôle de Vladimir Poutine.

Quant à George qui se définit d'"extrême-centre" , il préfère prendre ses distances par rapport au débat, et à la politique russe actuelle :

Vis-à-vis de mes aïeux, je suis prudent. Je ne veux pas que mes propos soient perçus comme une orientation politique.

Pour terminer, et appréhender la diversité de la communauté des Russes blancs aujourd'hui, vous pouvez réécouter ce documentaire de LSD du 22 février 2017 qui donnait la voix aux descendants d'émigrés russes, installés à Boulogne. Où l'on croise "les nobles exilés déchus, les opposants, les apatrides, et des descendants qui entretiennent le souvenir, la colère et la nostalgie"... :

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