Rimbaud, photographe en Abyssinie #CulturePrime

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Rimbaud, photographe en Abyssinie

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Vous connaissiez Rimbaud le jeune poète sulfureux ? Découvrez Rimbaud le photographe en Abyssinie, en compagnie du photographe et chercheur Hugues Fontaine. Il a enquêté sur ses traces, et a peut-être retrouvé trois clichés inédits d'Arthur Rimbaud.

"Les trois seuls autoportraits que nous connaissons de Rimbaud en Afrique sont des photos où son visage est presque illisible. Et c’est probablement ça qui fait leur véritable valeur." Hugues Fontaine, photographe, chercheur, a longtemps vécu en Afrique. Il est parti sur les traces de Rimbaud le photographe en Abyssinie, où le "poète maudit" a vécu le dernier tiers de sa vie. 

En 12 ans, le même, et un autre

En savoir plus : Hugues Fontaine : "Arthur Rimbaud c'est la liberté libre. C'est tout faire à toute vitesse, toujours fuir vers autre chose"

Rimbaud photographié par Carjat. L'épreuve a appartenu à Paul Claudel
Rimbaud photographié par Carjat. L'épreuve a appartenu à Paul Claudel
- Carjat, reproduction des années 1910 / BNF

Sur ce portrait iconique, Rimbaud a 17 ans. Beau comme un diable, il s’abîme dans le Paris bohème et révolutionne la langue française par sa poésie fulgurante, en moins de 10 ans. À 20 ans, il quitte la littérature, pour toujours. 

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Le revoilà, à 29 ans, en 1883. Ce n’est plus le même homme. Il est en Abyssinie, seul, négociant, commerçant de café, d’armes, et un temps photographe. Cet autoportrait est l’un de ses premiers essais. Il lave mal les épreuves, elles blanchissent. À sa mère il écrit : “Je vous envoie deux photos de moi-même par moi-même.” Lapsus intéressant, puisqu'en fait il en envoie trois, les trois autoportraits qu'il nous restent. 

Autoportrait d'Arthur Rimbaud aux "bras croisés dans un jardin de bananes", 1883
Autoportrait d'Arthur Rimbaud aux "bras croisés dans un jardin de bananes", 1883
- Arthur Rimbaud / BNF

Hugues Fontaine : "Je trouve particulièrement intéressant que ces trois images justement montrent cet autre Rimbaud. C’est le même et un autre. D’autant plus qu’il le dit lui-même : “Une année ici équivaut à cinq ans. On vieillit très vite sous ces latitudes.” Au fond, l’image photographique enregistre cette réalité de Rimbaud l’Africain sous ce mode de l’illisibilité. Comme si au fond Rimbaud à Harar était devenu inphotographiable."     

La soif de photographie

Quand il arrive en Afrique, Rimbaud a une soif de savoir encyclopédique. Il commande des dizaines d’ouvrages techniques, et veut tout comprendre : ponts, locomotives… “Il faut être absolument moderne” écrivait-il dans Une Saison en enfer. Lors de son deuxième voyage, il se fait envoyer de Lyon un “bagage photographique”, passé par l'Océan indien, et par miracle resté intact.    

En 1880 à Aden, deux rencontres décisives le mènent à la photo : celle d’un explorateur photographe et celle d’un aristocrate en rupture de ban dont le studio photo marche bien. Rimbaud, qui cherche à gagner sa vie, est séduit par l’idée. Mais l'appât du gain est loin d'être la seule motivation de Rimbaud. Hugues Fontaine : "Mais aussi peut-être y a-t-il ce projet d’un ouvrage qu’on qualifierait aujourd’hui d’ethnographique, c’est-à-dire de faire un compte rendu accompagné de cartes et d’images. L’intérêt de Rimbaud est à la fois proprement pratique et correspond à cette idée, peut être, de poursuivre l’écriture sous une autre forme, qui est l’écriture documentaire, et c’est ce qu’on va avoir de lui après." 

Trois des sept photos aujourd'hui reconnues prises par Rimbaud
Trois des sept photos aujourd'hui reconnues prises par Rimbaud
- Arthur Rimbaud / Musée Arthur Rimbaud Ville de Charlesville-Mézières

On a de Rimbaud aujourd'hui ses descriptions de contrées inexplorées envoyées à des journaux, à la Société de géographie… Mais il ne nous reste que sept photos certifiées de sa main. Certaines témoignent de ses tâtonnements, d’autres, de ses indéniables compétences techniques. "Je pense qu’il a fait beaucoup de photos. Il a photographié les officiers égyptiens de la caserne. Il a photographié des commerçants yéménites, probablement des commerçants indiens. Quelques Européens qui étaient là, mais il y en avait peu. Simplement : où sont ces photos ? La question est là. Je crois qu’il y en a au Yémen, il doit y en avoir en Égypte, au Caire. Et puis, si on les trouve, comment savoir qu’elles ont été faites par Arthur Rimbaud ?"

Trois inédits, peut-être

Au fil de ses recherches, Hugues Fontaine en a peut-être retrouvé trois, inédites. Exhumant les archives du "Weltmuseum" de Vienne, il découvre un fascinant registre tenu par un savant voyageur, Paulitschke, qui attribue trois photos de sa collection à Arthur Rimbaud. Ces images sont prises en 1887, au retour d’une vente d’armes, lors d’un voyage que Rimbaud fait avec Borelli, un compagnon explorateur photographe. L’attribution à l’un ou l’autre est délicate. Pour Hugues Fontaine : "Ça ne peut encore être qu’une hypothèse : Rimbaud aurait utilisé le matériel de Jules Borelli pour prendre ces trois photographies-là. C’est moins une intuition qu’une hypothèse poétique. Je vois bien Arthur Rimbaud photographier cet enfant qui lave les pieds du jeune noble éthiopien. Parce que je repense aussi à ses premiers poèmes Les Effarés : l’intérêt d’Arthur Rimbaud pour les enfants chétifs, cette compassion fondamentale. Et les photos que fait Borelli ne sont pas de ce genre là."  

Deux des trois photos que le savant Paulitschke attribue à Rimbaud
Deux des trois photos que le savant Paulitschke attribue à Rimbaud
- Arthur Rimbaud ? / KHM-Museumsverband, Weltmuseum, Vienna

Contraintes techniques ,faibles gains, lassitude... au bout de quelques années, tout comme il avait abandonné la littérature, Rimbaud abandonne la photo. "Rimbaud était toujours dans la fulgurance. Il est toujours en avant. Il est toujours dans une fuite. Il fait toujours autre chose." Redevenu négociant entre Harar et Aden, puis rentré d’urgence à Marseille, malade, Rimbaud meurt à l’hôpital, à tout juste 37 ans.

À lire :
Arthur Rimbaud photographe, de Hugues Fontaine (2019, Textuel) et le site Internet "Rimbaud photographe"

À écouter :
“Le réveil culturel”, avec Hugues Fontaine, 9 mars 2020