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Roberto Beneduce : "Le seul vaccin efficace, c’est de conserver la mémoire de ce qui vient de se passer"

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Dans le métro milanais, un signal demande de "rester ici" pour assurer la distanciation sociale.
Dans le métro milanais, un signal demande de "rester ici" pour assurer la distanciation sociale.
© AFP - Miguel MEDINA

Coronavirus, une conversation mondiale. Pour l'anthropologue italien, le virus favorise la mise en récit. Dans son texte où la pensée chemine dans une histoire en train de se faire, des leçons sont déjà à tirer, que ce soit sur la science, la maladie, la vérité et finalement, notre époque.

Face à la pandémie de coronavirus, Le Temps du Débat avait prévu une série d’émissions spéciales « Coronavirus : une conversation mondiale » pour réfléchir aux enjeux de cette épidémie, en convoquant les savoirs et les créations des intellectuels, artistes et écrivains du monde entier. Cette série a dû prendre fin malheureusement après le premier épisode : « Qu'est-ce-que nous fait l'enfermement ? »

Nous avons donc décidé de continuer cette conversation mondiale en ligne en vous proposant chaque jour sur le site de France Culture le regard inédit d’un intellectuel étranger sur la crise que nous traversons. 

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Depuis le 24 avril, Le Temps du débat est de retour à l'antenne, mais la conversation se poursuit, aussi, ici. 

Aujourd'hui, l'anthropologue et ethnopsychiatre Roberto Beneduce, professeur à l'Université de Turin, nous parle du Coronavirus comme d'un conte de deux mondes. 

« Mal nommer un objet, c’est ajouter au malheur de ce monde », écrivait Camus en 1944 dans son essai Sur la philosophie de l’expression. Ces mots résonnent aujourd’hui d’une manière particulière, et ce pour plusieurs raisons. Si la situation actuelle nous oblige évidemment à la prudence, il est tout aussi urgent de réfléchir à la façon dont on parle du virus, dont on le nomme, à la façon dont a été défini et nommé un problème qui n’est pas uniquement un problème d’ordre sanitaire.  

C’est ce qu’illustrent les deux types de récits (antagonistes) de la pandémie : 

D’un côté, celui qui met en scène l’héroïsme des soignants, la solidarité inédite de certains voisins, les progrès dans la connaissance du virus et les mesures courageuses prises par certains gouvernements; de l’autre, les erreurs, approximations et retards ayant réduit l’efficacité des mesures en question et contribué à la diffusion de l’épidémie, l’entassement des corps anonymes dans les morgues, et même dans les fosses communes, autant d’images qui semblent appartenir à d’autres temps, d’autres lieux. 

Le débat de ces dernières semaines a donné lieu à une prise de parole tous azimuts et souvent désordonnée, d’homme politiques, de scientifiques, de journalistes et psychanalystes, d’anthropologues, le tout souvent dans une impression de confusion délétère. On pense alors à Félix Guattari écrivant dans Les trois écologies, essai proprement prophétique paru en 1989: « De même que des algues mutantes et monstrueuses envahissent la lagune de Venise, de même les écrans de télévision sont saturés d'une population d'images et d'énoncés dégénérés ».  

L’Italie ne manque pas d’experts « dégénérés ». Certains d’eux ont dû démissionner ou se taire à la suite de déclarations erronées ou hors lieu. Et on continue à parler, comme Tyndall en 1877, de « fléau invisible » à propos d’un virus dont nous avons créé une représentation 3D, isolé la séquence génomique et identifié les mutations… C’est pourtant tout aussi insupportable que d’utiliser le terme de « crise » pour désigner abusivement une situation qui n’avait rien d’imprévisible, puisqu’elle s’inscrit dans une succession tragique d’événements à laquelle les catastrophes d’Ebola, du SARS, de MERS, de Zika, auraient dû nous préparer.  

Outre le pullulement de ces soi-disant experts, un autre trait caractéristique de la situation actuelle est en effet le recours à des énoncés mensongers, ainsi que le cortège de fake news qui les accompagnent. C’est là le signe de quelque chose que nous devrions interroger dans son obscurité même, parce que les morts, la solitude et le deuil sont, eux, bien réels.  

Cette épidémie n’a pourtant rien de mystérieux : on sait depuis un moment que les virus se développent au cours du processus d’évolution des eucaryotes, que la déforestation et l’agrobusiness sont un facteur déterminant et aggravant des épidémies récentes. Les travaux de Rob Wallace sont à cet égard éloquents. Plus simplement, la fréquence croissante des épidémies met en lumière la « mutation écologique durable et irréversible », selon l’expression de Bruno Latour. C’est pourquoi nous nous devons d’être vigilants dans notre manière de nommer aussi bien les épidémies que les stratégies mises en oeuvre pour les interpréter ou les combattre : distanciation sociale, lockdown, confinement, autant de termes qui assimilent notre situation à celle des habitants de Gaza… 

Giorgio Agamben s’est attiré de nombreuses critiques pour avoir affirmé que la pandémie actuelle ne serait qu’une « supposée épidémie » et un prétexte idéal pour étendre ce qu’il appelle « l’état d’exception » au-delà de toutes les limites. Pourtant, comme il l’a lui-même rappelé dans un entretien publié dans Le Monde, il ne faisait que citer textuellement ce qui était à l’époque (fin février) l’opinion du Centre national de la Recherche italien, lequel soutenait alors qu’il n’y avait pas d’épidémie de Covid en Italie. A ce moment-là, la position d’Agamben était donc légitime à plus d’un titre, d’autant qu’il s’agissait pour lui de pointer la facilité et la rapidité avec lesquelles les citoyens ont non seulement accepté une restriction de leurs droits fondamentaux mais aussi intériorisé cette restriction, certains allant même jusqu’à dénoncer ou agresser des passants ou des joggers. Depuis, on parle même de surveiller nos comportements et nos déplacements par des drônes et des applications sur smartphone.  

Les discours sur le risque sanitaire, tout comme ceux sur le risque sécuritaire, sont de fait capables de transformer nos vies, notre conception des droits et notre perception de l’Autre à une vitesse ahurissante. Pour le dire avec les mots d’Agamben, « la vie nue n’est pas quelque chose qui unit les hommes, mais qui plutôt les aveugle et les sépare ». 

Le désaccord survenu ensuite entre Agamben et Jean-Luc Nancy, Slavoj Žižek et bon nombre d’autres philosophes est d’ailleurs bien plus complexe qu’il n’y paraît. L’erreur d’Agamben n’est pas d’avoir policisé une situation d’urgence, ni d’avoir accusé les personnes de ne penser qu’à protéger égoïstement leur « vie nue » : en Italie comme ailleurs, la solidarité et la générosité ont coexisté avec le cynisme aveugle, notamment celui des industriels refusant de fermer les usines sans pour autant fournir du matériel de protection à leurs employés, sans penser à l’environnement de travail. L’erreur d’Agamben, donc, c’est, paradoxalement, d’avoir fondé sa réflexion philosophique sur les positions du Conseil National de la Recherche. Mais la philosophie et l’anthropologie peuvent-elle se fonder sur le discours des scientifiques ? 

On se souviendra à cet égard qu’entre l’exigence de ne pas affoler l’opinion publique (pour des raisons qu’il faudra élucider un jour) et, plus simplement, l’ignorance, les experts du CNR, de l’Institut Supérieur de la Santé italien, les virologues, les épidémiologues et autres responsables locaux, tout autant que les sources officielles de l’OMS, ont élaboré des discours et des stratégies qui se contredisaient de jour en jour davantage, sur la transmissibilité du virus, sa résistance  dans l’air, la durée de l’immunité, la distance minimale à respecter avec autrui, la nécessité, légale ou non, de porter un masque (et quel type de masque ? pour, par qui et quand ?) etc. A ces hésitations paralysantes s’est encore ajoutée l’insupportable violence du nombre de morts, dont le total divise les experts et qu’on sait de toute façon être sous-estimé. D’où cette question : peut-on fonder une analyse critique sur les données des technocrates et des experts?  

Des leçons à tirer

Les leçons que nous pouvons tirer de la période actuelle sont multiples. La première est de toujours garder en tête que la médecine est une science qui hésite, une science « indiciaire », comme le rappelle Carlo Ginzburg, et tributaire bien plus qu’on ne le pense du politique et de l’économique.  

Après l’épisode de la grippe aviaire, Frédéric Heirat avait élaboré la notion d’hyperbiopolitique des catastrophes afin de dénoncer aussi bien l’usage du concept de « risque » par les experts que le fonctionnement politique des catastrophes, fondé sur une gestion occultant ou ignorant les conditions qui les rendent possibles. Cette réflexion conserve toute sa pertinence face aux mesures désordonnées et souvent contradictoires prises par les gouvernements, les préfets et les maires, les décisions n’étant pas homogènes d’une région ou d’un pays à l’autre. Partout, la lutte contre le coronavirus a pris une dimension nationale, comme si la pandémie avait réveillé un étrange et inattendu désir de différence. Le scénario pourrait paraître simplement grotesque, n’était-ce la tragédie des morts par milliers, celle des hôpitaux et des soignants impuissants.  

Dès lors, comment nommer le moment que nous vivons ? Quand on est un peu rompu aux trompe-l’oeil de la rhétorique, qu’on connaît l’ampleur des investissements dans le domaine du r_isk management_, il y a de quoi avoir la nausée. Certes, la notion de biopolitique, voire d’hyperbiopolitique, n’est sans doute pas plus adaptée pour décrire cet ensemble de normes et décisions confuses et contradictoires, typiques de l’ère néolibérale. Mais la pandémie opère à la manière d’un rappel de vaccin : elle nous remémore à quel point il est dangereux d’accueillir sans broncher les vérités du pouvoir et même – comme l’a fait Agamben lui-même – celles de la Science. Il sera dorénavant bien plus difficile de se fier aux déclarations de l’OMS, du CNR ou des experts.  

Du fond de cette perplexité, l’opposition entre les deux récits de la pandémie que nous mentionnions tout à l’heure apparaît plus nettement encore : d’un côté, l’invitation à la prudence et à se réapproprier son chez-soi, en modifiant nos rythmes et modalités de travail, de l’autre, le silence et la colère des mal-logés et des SDF, qui n’ont de travail que celui de survivre. Ces derniers, peu de gens les ont entendus et écoutés.  

La dernière leçon de la pandémie, est d’ailleurs liée aux soupçons de complots sur un supposé déclenchement de l’épidémie, mais aussi sur la possibilité de tester en Afrique le futur vaccin, comme on a pu l’entendre à la télévision française. D’ailleurs, dans leur diversité même, toutes ces questions n’ont rien d’inédit : elles réactivent notamment le spectre racial et ravivent le douloureux souvenir des pratiques de vaccination ou d’expérimentation pharmaceutique (en particulier de la lomidine) dans les colonies. Comme pour les écarts de revenus et l’impuissance des damnés de la terre face à la maladie,  toutes ces rumeurs nous font brutalement prendre conscience que l’écart entre science et politique, entre « les rapports de raison et les rapports de force », selon l’expression de Bruno Latour, était et reste une illusion insensée.
 

Pourtant, dans le silence de ces dernières semaines, dans la solitude de rues et parcs déserts, le désir de comprendre, de se documenter, d’aller à contre-courant, se fait plus pressant, impossible désormais à étouffer. Encore incertaine et balbutiante, se dessine une étrange « prise de parole » qui pourrait bien constituer une séquelle bénéfique de ce terrible moment.  

Cette étrange « prise de parole », encore incertaine et balbutiante, est peut-être la cicatrice la plus utile de tout ce dramatique moment. Slavoj Žižek a ainsi émis l’hypothèse de l’émergence d’une nouvelle solidarité et d’un contrôle croissant de l’action des gouvernements; il a été jusqu’à évoquer l’apparition d’un nouveau communisme. Perspective souhaitable, bien qu’obscurcie par l’arrogance du pouvoir et des lobbies, qui tenteront comme toujours de tirer toujours plus de profit du virus et de la souffrance des plus faibles. Pour Bruno Latour, l’unique espoir, impérieux mais plus fragile encore, est que nous ne revenions pas à la normale, cette normalité faite de rythmes épuisants de travail, de crise climatique, de consommation effrénée et de surexploitation des ressources et des hommes, qui nous a conduits là où nous en sommes.  

Une seule chose est claire néanmoins : 

quelle que soit la voie que nous prendrons, cela ne sera pas indolore. De ce bruissement de soupçons et de critiques envers le discours scientifique s’élève néanmoins, silencieuse, une note d’optimisme : la véritable immunité, le seul vaccin efficace, c’est, au fond, de conserver la mémoire du passé, de ce qui vient de se passer.  

Traduit de l'italien par Marion Lafouge.

Emmanuel Laurentin avec l’équipe du « Temps du débat ».

Retrouvez ici toutes les chroniques de notre série Coronavirus, une conversation mondiale.