Roberto Casati : "Ce que nous traversons se traduit en un sentiment : la désorientation"

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Roberto Casati : "Ce que nous traversons se traduit en un sentiment : la désorientation"

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Pour voir loin, s'aider d'une boussole.
Pour voir loin, s'aider d'une boussole.
© Getty - Ole Spata / EyeEm

Coronavirus, une conversation mondiale . La pandémie bouleverse nos perceptions. Si les effets du confinement sur notre rapport au temps ont été davantage traités par la recherche, c'est moins le cas de nos représentations de l'espace. Sommes-nous perdus, égarés ou à la recherche de fuites ?

Dès le début du confinement l’équipe du Temps du débat a commandé pour le site de France Culture des textes inédits sur la crise du coronavirus. Intellectuels, écrivains, artistes du monde entier ont ainsi contribué à nous faire mieux comprendre les effets d’une crise mondiale. En cette rentrée, nous étoffons la liste de ces contributions (plus de 70 à ce jour) en continuant la Conversation entamée le 30 mars. En outre, chaque semaine, le vendredi, Le Temps du débat proposera une rencontre inédite entre deux intellectuels sur les bouleversements qu'induit cette pandémie.

Roberto Casati, philosophe de la perception, chercheur au CNRS et directeur de l'Institut Jean Nicod propose de comprendre notre sentiment de perte de repères sur le plan de l'espace et de notre incapacité, en ce moment, à voir loin. Tout en métaphores ...

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Dans quelle direction aller ?

Ce que nous traversons aujourd’hui se traduit en un sentiment : la désorientation. Dans une société mondialisée qui sort et rentre de confinements, dans le sillage de centaines de milliers de morts et de dizaines de millions de chômeurs, face à un flot d'informations à évaluer sur l'épidémie et face à l'efficacité aléatoire des mesures appliquées dans les différents États, chaque jour, plusieurs fois par jour, on se pose des questions et encore des questions : quelle sera la prochaine étape ? Sur le plan personnel, de ma famille, de l'institution ou de l'entreprise pour laquelle je travaille ou que je dirige, de l'État dans lequel je vis, dans la ville où vivent mes proches? Dans quelle direction aller ? Si nous nous posons cette question, c'est parce que nous nous sentons désorientés.

La désorientation que nous connaissons relativement bien est avant tout une désorientation spatiale, le sentiment très particulier que quelque chose ne va pas comme il faudrait dans la manière dont nous « naviguons ». Un sentiment de blocage, une absence de fluidité dans nos mouvements, nous oblige à tâtonner, accompagné de la peur de faire des erreurs, là où, il y a encore une minute, nous allions vite, sans nous poser des questions, avec la perception d’être étrangers de lieux familiers. 

Dans mille situations, nous nous sentons désorientés, et la recherche sur le phénomène est encore fragmentée et cloisonnée. La désorientation est traitée par les spécialistes du vieillissement et des maladies neurodégénératives (c'est l'un des premiers symptômes de la maladie d'Alzheimer) ; par ceux qui étudient et tentent d'améliorer les opérations de recherche et de sauvetage en montagne ou en mer ; par les éthologues qui observent les extraordinaires capacités des animaux non humains à se repérer dans des environnements très différents (rongeurs dans des tunnels souterrains, oiseaux migrateurs sur des distances de plusieurs milliers de kilomètres) ; les architectes qui conçoivent un aéroport et les designers qui en font la signalétique ; les ethnologues et les historiens de la navigation, les entraîneurs de plongée sous-marine et du vol non instrumental.

Un signal

Les recherches que je mène avec Pablo Fernandez-Velasco montrent deux résultats contre-intuitifs. D'une part, être désorienté ne signifie pas l’absence de connaissance ou de reconnaissance d’un lieu. Le grand topos de la désorientation narre l’histoire du guide de montagne qui, dans le brouillard, rencontre des traces dans la neige et commence à les suivre, quitte à réaliser que ce sont ses propres traces : il tournait en rond ! C'est précisément le fait d'avoir reconnu un lieu qui provoque une désorientation : je sais pertinemment que je ne suis pas là où je pensais être.

D’autre part, s’égarer est différent de se sentir désorienté. Il y a des personnes qui se sentent parfaitement orientées et qui se sont en fait perdues, et des personnes qui sont sur le droit chemin mais qui se sentent perdues ; dans les deux cas, cela conduit à un comportement inadapté, à une inhibition à agir ou à une persistance dans l'erreur.

Si se sentir désorienté est différent de se perdre, et si la désorientation entraîne un comportement inadéquat, cela peut également être perçu comme une manifestation positive. Nous pouvons concevoir la désorientation comme un signal, un voyant qui nous dit que quelque chose ne va pas. 

Ce « sentiment métacognitif » tel que nous le nommons fait partie d’une famille comprenant aussi bien la surprise, le fait d'avoir un mot au bout des lèvres ou le sentiment d'être sur le point de trouver la solution à un problème algébrique. Autant d'exemples où il n'y a pas de véritable conscience articulée, avec un contenu précis, mais seulement un sentiment plus ou moins nuancé. Se sentir désorienté nous aide précisément parce que cela nous bloque, nous procure un sentiment d’erreur, et nous intime de ralentir, d’observer notre environnement avec prudence, d’y examiner les possibilités, d’étudier ce qui nous entoure, de prêter attention aux indices et aux informations que nous pouvons recueillir, et, finalement, de rechercher un point de vue élevé dans le but de se focaliser sur des repères lointains. 

Besoin de repères

Emmanuel Kant essaya à plusieurs reprises tout au long de sa vie de donner un sens à un problème simple en apparence se révélant d’une immense complexité. Comment distinguer, par le moyen d’une description verbale, votre main gauche de votre main droite, sans utiliser les concepts de droite et de gauche ? Précurseur des théories contemporaines de la cognition incarnée, il permit de comprendre qu’il n’y a pas moyen de distinguer la droite de la gauche, de s'orienter, sans une perception intuitive de son propre corps par rapport à un objet lointain et visible. Pourquoi donner cet exemple ? Puisque notre sens de l'orientation est visuel. Il y a un « sens » de l’orientation, mais c'est un sens de la situation de notre corps par rapport à ce que nous voyons.

Nous ne sommes pas des pigeons et nous ne sommes pas des souris. Les pigeons doivent parcourir de grandes distances et sont aidés par une sensibilité au champ magnétique terrestre. Les souris vivent dans des tunnels et gardent une trace des virages qu'elles effectuent tout le temps. 

Nous, les humains, avons évolué dans un environnement d'espaces ouverts où nous nous orientons souvent par des points de repère éloignés : un arbre isolé, une montagne, l'étoile polaire, la ceinture d’Orion … 

Nous organisons notre mouvement et notre orientation dans l'espace par un calcul implicite ou explicite qui prend en compte l'azimut, l’angle entre l'orientation de la tête et le point de repère éloigné. C'est ainsi que nous fonctionnons.

Tout cela nous permet de faire une prédiction très simple et puissante : nous nous perdons lorsque nous n'avons pas un accès visuel à des points de référence distants. C'est pourquoi nous nous perdons la nuit, dans le brouillard, les blizzards et les tempêtes de sable. Nous nous perdons également dans les bois et dans les villes modernes parce que les points de repère éloignés sont cachés, et parce que les villes ont des structures trop régulières et répétitives, dépourvues de saillance, comme c'est le cas dans les centres commerciaux et dans les rues de l'architecture moderne non organique.

Dissiper la nuit et le brouillard

Savoir où nous sommes est si important et si difficile que notre espèce n’a pas lésiné sur les moyens pour résoudre (ou espérer résoudre) le problème une fois pour toutes. On trouve sous le couvercle du récepteur GPS, si on le démonte conceptuellement, presque toutes les connaissances scientifiques humaines : relativité générale, physique quantique, mécanique rationnelle, trigonométrie, géographie physique, cartographie géodésique, géologie, science de l'atmosphère, optique, astronomie…la liste est incomplète. Si vous enlevez un de ces éléments de connaissance, un de ces "rouages conceptuels" de l'appareil, le GPS ne fonctionne pas comme il le devrait et vous localise mal - quelques centimètres, ou plusieurs kilomètres. Combien seriez-vous pénalisé si vous deviez retirer l'un après l'autre les "pièces conceptuelles" du système ? On finirait par faire le point sur la manière dont les capitaines de la Renaissance traversaient les océans et arrivaient en Amérique quand on pensait aller en Inde, ou sur la manière dont Ulysse s’en remettait à une divinité, la nymphe Calypso, pour diriger la proue de son bateau afin de retrouver Ithaque.

Mais le GPS peut se casser, et s'il est vrai qu'aujourd'hui la meilleure chose à faire, si votre vie dépend de la connaissance du lieux où vous êtes, est d'essayer de le réparer, plutôt que d'apprendre la navigation astronomique sur le champ, il est également vrai que ce n'est pas toujours possible, et nous savons maintenant qu'en s'appuyant trop sur la technologie, on diminue nos capacités cognitives. Je ne suis d’ailleurs pas seulement préoccupé par cela, mais par le fait que 

nous nous sommes privés du plaisir d'observer l'environnement qui nous entoure, et je dirais aussi du devoir de le faire : un environnement que nous n'étudions plus parce que cette étude ne sert plus l'orientation est simplement un environnement que nous n'observons plus. Et que nous finissons par perdre.

Tout ce que nous avons décrit peut en effet également s'appliquer à la désorientation en général, avec, il est vrai, une vision métaphorique de ce qu’est l’orientation. Si nous nous sentons désorientés aujourd'hui, c'est le signe que quelque chose ne va pas ; il est bon de s'en rendre compte ; c’est cela qui nous obligera à réfléchir à ce que nous faisons, et à essayer de changer de pas. Notre vie s'est déroulée dans une grande inertie, mais nous constatons que celle-ci à des limites, et les crises servent (si elles servent à quelque chose) à nous pousser à chercher un autre point de vue. Nous devons commencer à mieux observer ce qui nous entoure, à la recherche des ressources qui nous permettront de nous reconstruire. 

Mais -et c'est la principale leçon des études sur la désorientation - nous devons aussi essayer de regarder loin, pour éviter de nous perdre à nouveau. Comme pour la désorientation spatiale, il faut d’abord accueillir ce sentiment, aussi déplaisant qu’il soit; et chercher des points de référence lointains, s'assurer de les voir puis s'efforcer de dissiper la nuit et le brouillard.

Retrouvez ici toutes les chroniques de notre série Coronavirus, une conversation mondiale.