Depuis la publication de "Gomorra", Roberto Saviano s'attaque à l'image romantique de la mafia
Depuis la publication de "Gomorra", Roberto Saviano s'attaque à l'image romantique de la mafia

Roberto Saviano, l'ennemi numéro 1 de la mafia

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Roberto Saviano, déconstruire l'image romantique de la mafia

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L'écrivain de la mafia ne décrit pas seulement les mécanismes modernes de la mafia. Il s'attaque aussi à ce qu'elle a de plus précieux : son pouvoir de fascination, notamment auprès des jeunes napolitains.

"Me retrouver toujours entouré de gardes du corps, comprendre que je n’ai pas d’échappatoire, où que j’aille ma vie sera toujours comme ça." C'est ainsi que Roberto Saviano décrit son quotidien devant les caméras de France 3 en 2009. 12 ans plus tard, l'épée de Damoclès qui surplombe sa tête n'a pas bougé d'un iota.

Roberto Saviano vit sous haute protection 24h/24 et ne dort jamais deux fois au même endroit. Son crime ? Avoir dénoncé la mainmise de la Camorra, l’une des organisations criminelles les plus dangereuses du monde. Mais l’écrivain napolitain ne se contente pas de dénoncer la mainmise de la mafia. Il s'attaque aussi à sa représentation, en voulant briser l’image romantique et glamour portée par le cinéma.

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Roberto Saviano a 12 ans lorsqu’il assiste à son premier meurtre en plein jour à Naples. Un homme, poursuivi par des tueurs de la Camorra, se cache sous une voiture. Pris de terreur, le fugitif s’urine dessus, ce qui alerte ses poursuivants, qui l’exécutent sur le champ. L'écrivain raconte : "Je vis avec l’idée de la mort, d’abord parce que j’ai grandi sur un territoire où des dizaines de personnes ont été abattues. Le premier mort par balle que j’ai vu, j’avais 12 ans. J’ai grandi sur un territoire où il y avait quatre morts par jour."

Né en 1979 d’un père médecin et d'une mère institutrice, Roberto Saviano suit des études de philosophie et écrit dans quelques journaux de sensibilité de gauche. Traumatisé par ces exécutions quotidiennes, il se met à cartographier méthodiquement les homicides commis dans la région de Naples. Après des années d’enquête, il publie en 2006 Gomorra, reportage sous forme de roman dans lequel il remonte les ramifications de l’organisation mafieuse qui touchent tous les secteurs de la ville.

Une tragédie grecque moderne

Gomorra est une fresque sociale, sur une région sinistrée économiquement : le Mezzogiorno, le sud de l’Italie, région traditionnellement plus pauvre et moins industrialisée, touchée par le chômage de masse et le trafic de drogue.

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Le livre est un succès mondial, vendu à des millions d'exemplaires, dans plus de 40 pays. La précision de son travail et la mention du nom de certains chefs mafieux attirent les foudres de la Camorra qui met à prix la tête de l’écrivain. Mais cette menace de mort, jugée très sérieuse par les autorités, ne fait que renforcer la détermination de Saviano.

Dans Piranhas, Saviano raconte le quotidien des “baby gangs”, ces bandes d’adolescents napolitains qui terrorisent le centre-ville. L’œuvre de Saviano est une tragédie grecque où les déterminismes finissent toujours par rattraper les personnages et les condamnent à une mort violente.  

Les membres du groupe de rap PNL qui ont tourné un clip à Naples, l’ont même qualifié “d’Homère de la merde”.

La mafia, un rouage du capitalisme moderne

L’écrivain raconte aussi comment ces organisations mafieuses s'intègrent parfaitement dans le capitalisme moderne et la mondialisation, comme il l'explique en 2007 à France 2, "leur force, c’est une force capitaliste parce que cette mafia, la Camorra, évolue sans cesse, parce que la concurrence est sans pitié, mais la concurrence, c’est aussi les tribunaux, les forces de police. La police arrive à démanteler un clan lorsqu’il est faible et en l’éliminant, on crée un espace pour un nouveau clan."

Saviano s’en prend aussi à l’extrême-droite et Matteo Salvini, ancien ministre de l'Intérieur, dont il critique la gestion inhumaine de la crise migratoire et qu’il accuse de complaisance envers la mafia. En dénonçant ces liens d’intérêt entre Mafia, capitalisme et pouvoir, Saviano s’inscrit dans l’héritage d’un autre grand écrivain italien : Pasolini, assassiné dans des conditions troubles en 1975.

Saviano plaît au cinéma et à la télévision. Plusieurs de ses livres sont adaptés en série, dont Gomorra qui connaît un succès international en cinq saisons. Avec son style réaliste, la série se veut l'antithèse des films de mafia : esthétique urbaine décrépie, lumière crue des néons, dialecte napolitain, etc.
 

Pourtant, la popularité de la série produit l’effet inverse et certains gangsters de Gomorra deviennent des icônes de pop-culture en Italie. Ce qui vaut des reproches à Saviano, dont le maire de Naples ou même un certain Silvio Berlusconi qui accusent l’écrivain “de faire son beurre sur le dos des Napolitains”.

L'auteur s'en défend : "Je n’essaye pas de faire de mes personnages des héros. Les mafieux sont tous des gens cupides. Décrire le mal est important pour le récit. Ce n’est pas mon but de dire “travailler pour la mafia, c’est mal”. Mon but c’est de montrer que tout cela vous conduit à une mort horrible."

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