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Rohingyas, Ouïghours... : la carte des musulmans persécutés dans le monde

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Des femmes rohingyas réfugiées au Bengladesh, février 2017
Des femmes rohingyas réfugiées au Bengladesh, février 2017
© AFP - Sushavan Nandy / NurPhoto

Carte. Avec les Rohingyas birmans, ressurgit la persécution des minorités musulmanes, pratiquée aussi dans d'autres pays, et depuis longtemps. Voici un état des lieux actuel de cette oppression en carte, contextualisation et réécoute sélective pour mieux comprendre ces oppressions communautaires.

Cette semaine en Indonésie, en Malaisie, au Pakistan, ou en Tchétchénie, des manifestants sont descendus dans la rue pour protester contre le traitement infligé aux Rohingyas. Avec le massacre de la minorité musulmane en Birmanie, ressurgit le spectre d'une oppression des populations musulmanes présente également dans d'autres pays, et depuis longtemps. En voici la cartographie actuelle, qui se fonde sur les conclusions du rapport 2017 de la Commission américaine sur la liberté religieuse (United States Commission International Religious Freedom), "un panorama extrêmement complet des dynamiques religieuses dans le monde qui, cependant, représente une vision dictée par les enjeux stratégiques de la diplomatie américaine", concernant la Russie ou Israël, selon Nicolas Kazarian, en charge de l’Observatoire géopolitique du religieux à l'IRIS, ainsi que sur l'expertise de Bernard Godard, ancien chargé de mission au Bureau Central des Cultes du Ministère de l’Intérieur, fin connaisseur de l'islam.

Carte des musulmans persécutés dans le monde
Carte des musulmans persécutés dans le monde
© Radio France - Camille Renard

Cette carte ne prend pas en compte les pays où une branche interne à l'islam - sunnite, chiite, alaouite, alévi, druze... - en oppresse une autre, comme cela peut être le cas en Syrie, Arabie saoudite, Iran... Cette carte ne concerne que les situations où les musulmans, toutes branches confondues, sont opprimés en tant que représentants de l'islam.

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Nicolas Kazarian voit dans cette oppression des musulmans dans le monde le recoupement de deux phénomènes :

D’une part, l’oppression des minorités musulmanes relève d’une instrumentalisation de la question minoritaire en général. Les minorités sont des leviers géopolitiques qui permettent la déstabilisation des états, la création de boucs émissaires, la formation de relais d’influence. Aussi, je crois que ce phénomène d’oppression n’est pas propre à l’islam, mais au statut minoritaire des communautés musulmanes. La seconde chose, l’oppression des minorités musulmanes participent aussi d’une tendance plus large que l’on caractérise aujourd’hui d’islamophobie.

Les Rohingyas en Birmanie

En Birmanie, les Rohingyas forment selon l'ONU la minorité la plus persécutée au monde. Ils ne sont plus que 800 000 dans un pays de plus de 51 millions d'habitants à majorité bouddhiste (89,3% de la population). Dès 1982, une loi leur retire la citoyenneté birmane. Après plus de 30 ans d'exactions, et une recrudescence régulière des violences, notamment en 2012, l'ONU compte fin août 2017 au moins 400 morts en une semaine lors de violences interethniques. Selon les estimations rapportées par le Haut commissariat aux réfugiés de l'ONU (HCR), 123 000 réfugiés Rohingyas sont arrivés au Bangladesh depuis l'éruption des violences le mois dernier. Le pays voisin croule sous les arrivées et les ONG, peu nombreuses, sont dépassées. L’une des raisons principales de ces violences tient à l'important potentiel de ressources en pétrole et en gaz naturel présent dans l’État Rakhine, où vivent les Rohingyas.

Bernard Godard met cependant en garde contre une lecture simpliste de cette oppression : "Attention à ne pas confondre identité musulmane, qui peut être associée à des composantes ethniques diverses, et islamité. Ce qui est attaqué chez les Rohingyas c'est aussi leur ethnie d'origine, bengali. Quelques autres musulmans d'autres ethnies vivent en Birmanie, sans forcément être inquiétés".

Ecoutez ce reportage de Sébastien Farcis, correspondant dans la région, diffusé dans le Journal de 8h du 5 septembre 2017 :

Urgence humanitaire chez les Rohingyas : reportage en Birmanie

1 min

L'émission CulturesMonde consacrait en 2015 une table ronde à la question des Rohingyas, avec notamment Habib Habiburahman, un cyberactiviste rohingya qui a fui la Birmanie pour gagner l’Australie, depuis laquelle il s’engage pour défendre la cause de sa communauté. :

Les Ouïghours en Chine

Des femmes ouïghoures passent devant une patrouille paramilitaire chinoise à Urumqi, capitale du Xinjiang, en juillet 2010
Des femmes ouïghoures passent devant une patrouille paramilitaire chinoise à Urumqi, capitale du Xinjiang, en juillet 2010
© AFP - Peter Parks

Dans la région du Xinjiang, au Nord-Ouest de la Chine, les imams, l'accès aux mosquées, l'enseignement du Coran, le port du voile par les femmes et de la barbe par les hommes ou encore les pèlerinages à la Mecque sont sous étroite surveillance. Dans cette région autonome vivent 9 millions de Ouïgours, la minorité turcophone et musulmane. Cette surveillance, sous forme de réglementations tatillonnes et parfois contradictoires, et les vexations qui lui sont associées, n'a cessé de s'accroître depuis des décennies. Les Ouïghours considèrent que leur territoire historique, le Turkestan oriental, est colonisé par les Han, qui étaient 6% en 1949 et dont le nombre s'élève à 41% aujourd'hui, alors que les Ouïghours, aujourd'hui 45% de la population de la région, en représentaient, eux, 75% en 1955.

Les années 1990-2000 ont vu se multiplier les mouvements de contestation au Xinjiang et les attentats dans le pays. Elles sont concomitantes d’une revitalisation de l’islam, de l’identité ouïghoure, et d’une montée de l’opposition nationaliste anticoloniale. Le gouvernement chinois dépeint quant à lui l’opposition ouïghoure comme une force terroriste exogène liée aux réseaux djihadistes transnationaux. Comme pour les Rohingyas Bernard Godard analyse l'oppression des Ouïghours par le pouvoir central en tant que peuple turcophone apparenté aux Ouzbeks, et musulman. D'autres musulmans non Ouïghours vivent en Chine et ne sont pas aussi stigmatisés que ceux-ci.

Dans Les Enjeux internationaux, Thierry Sanjuan (Paris IV), expliquait en juin 2014 la genèse et les implications du conflit :

Les Thaïlandais du Sud

En Thaïlande, la minorité musulmane correspond à environ 5 à 6% de la population. Elle est d'origine malaise pour les deux tiers, dans un pays de tradition bouddhiste. A la frontière malaisienne, dans un Sud pauvre et rural qui regroupe la quasi totalité des musulmans thaïlandais, des tensions éclatent régulièrement depuis la politique d'assimilation forcée menée dans les années 1960. Depuis 2004, le conflit séparatiste s'intensifie. Les victimes de ces violences se comptent aujourd'hui en milliers. Des villages de pêcheurs vivent sous la menace de massacres et de répressions de rébellions de groupes dissidents qualifiés de terroristes par le pouvoir central.

À réécouter : Où va la Thaïlande?
6 min

La minorité musulmane en République centrafricaine

Dans ce pays chrétien à 80%, les musulmans représentent environ 10% de la population selon le dernier recensement, qui date de 2003. En mars 2015, le Comité Islamique de Centrafrique estimait que 113 mosquées avaient été détruites sur les 377 du pays, durant deux ans de tensions et de conflits. L’opposition entre les milices chrétiennes et musulmanes continue à faire de nombreuses victimes. Malgré les tentatives du pouvoir politique centrafricain pour pacifier les relations interreligieuses, le coup d’État de 2013 a affaibli la présence étatique à l’extérieur de la capitale. "La population musulmane reste déplacée de manière disproportionnée et, dans la partie occidentale du pays, la communauté musulmane ne peut pas librement pratiquer sa foi" conclut le rapport 2017 de la Commission américaine sur la liberté religieuse dans le monde sur le cas centrafricain.

Ouzbékistan, Tadjikistan : l'instrumentalisation politique du terrorisme

Réfugiés ouzbek suite au massacre d'Andijan, mai 2005
Réfugiés ouzbek suite au massacre d'Andijan, mai 2005
© AFP - V. Oseledko

Dans ces deux pays de tradition musulmane, et suite à l'extermination soviétique du clergé, les termes de l'oppression ne s'expriment pas de la même façon qu'en contexte minoritaire. La religion en tant que telle est strictement contrôlée voire opprimée par l'Etat, l'islam figurant parmi d'autres, importante car majoritaire.

En Ouzbékistan, le gouvernement a emprisonné l'année dernière des centaines de musulmans qui ne se conforment aux pratiques religieuses officiellement admises, et sont considérés comme "extrémistes". La lutte contre le terrorisme est utilisée pour justifier la persécution de familles entières d'Ouzbeks et maintenir la population dans la peur. Des mosquées sont fermées ou interdites aux enfants. Les publications islamiques et des sermons des imams sont contrôlés. Pour les musulmans qui veulent faire le pèlerinage à la Mecque, le hadj, 5 080 permis ont été délivrés sur 28 000 demandes. Enfin, on estime à dix mille le nombre de musulmans condamnés à de longues peines d'emprisonnement pour le motif de tentative d'instaurer une théocratie.

Le Tadjikistan est un pays de tradition musulmane à 95%. Suite à la politique soviétique d'extermination massive du clergé musulman, puis à l'effondrement de l'URSS, l'islam est aujourd'hui plus largement pratiqué chez les jeunes, dans la sphère privée. La Commission sur la liberté religieuse a observé en 2017 que le gouvernement ne tolérait plus d'activité religieuse indépendante du contrôle de l'État, en particulier celle des musulmans, des protestants et des témoins de Jéhovah. L'Etat a emprisonné des individus sur des allégations criminelles non fondées en raison de leur identité musulmane.

Au Turkménistan, toujours selon le rapport, le gouvernement exige que les groupes religieux s'inscrivent sous de nombreux critères formels. L'Etat contrôle strictement les activités des groupes enregistrés, et interdit et punit les activités religieuses des groupes non enregistrés. Mais le pays est musulman à plus de 93% selon le Pew Reserch Center (ONG américaine, chiffres de 2009) et depuis les années 1990, des efforts ont été faits pour retrouver une partie du patrimoine culturel et religieux musulman perdu sous la domination soviétique. Depuis l'indépendance, globalement, le leadership islamique est de plus en plus affirmé, tout en répondant toujours au contrôle du gouvernement.

Israël et les territoires palestiniens

Le rapport de la Commission sur la liberté religieuse dans le monde ne mentionne Israël et les Territoires palestiniens que pour expliquer qu'elle n'a pas réussi à mettre l'oppression des musulmans dans cette zone à son ordre du jour, de façon rationnelle et dépassionnée. Le Vice-président de la Commission, James J. Zogby, mentionne en introduction du rapport les résultats récents du Pew Reserch Center sur la question de l'hostilité sociale à l'encontre de certaines communautés religieuses dans le monde. Israël est placé parmi les pires pays du monde au regard de ce critère, au même titre que l'Irak ou le Yémen. Le Vice-Président lui-même regrette amèrement que sa commission ne parvienne pas à traiter du sort des musulmans dans cette région.

En Europe, une oppression plus diffuse critiquée par le rapport

La Commission américaine sur la liberté religieuse dans le monde distingue les cas de pays pré-cités en tant que "country of particular concern" (CPC, ou pays particulièrement préoccupant), soit des pays où le droit international, et en particulier l_'International Religious Freedom Act,_ est bafoué. D'autres situations ne correspondant pas à l'ensemble des critères pour définir ce statut de CPC, l'oppression des communautés religieuses y est plus diffuse, moins grave, mais cependant bien prégnante.

En Russie : Selon le rapport américain, dont il ne faut pas oublier la lecture américano-centrée, influencée par le refroidissement diplomatique entre la Russie et les Etats-Unis, "le gouvernement russe considère une activité religieuse indépendante comme une menace majeure pour la stabilité sociale et politique, approche héritée de la période soviétique." Ne sont pas mis en avant en particulier les musulmans, mais la Russie est considérée comme un cas grave d'atteinte à la liberté religieuse en général. Par ailleurs, Moscou, qui s’était toujours opposé jusque-là à toute condamnation de la Birmanie, a fini par condamner dimanche "la violence contre les musulmans", enjoignant mêmes les autorités birmanes à "reprendre le contrôle de la situation".

5 min

Une partie du rapport est enfin consacrée aux pays européens dans leur ensemble : sont étudiées des questions liées à l’enregistrement des communautés religieuses, des lieux de culte, des abattages rituels et des exigences alimentaires, des droits parentaux ou des restrictions vestimentaires - l’affaire du "burkini", en France à l'été 2016, y est par exemple abordée - de la liberté d’expression, des législations anti-radicalisation, et des préjugés anti-musulmans. Il ressort de cet état des lieux européens une montée du sentiment anti-musulman, qui se manifeste par une forte progression des violences et des discriminations.