Roland Marchal : "En Iran comme ailleurs, il faut rappeler l'urgence et la nécessité du débat public"

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Roland Marchal : "On ne peut pas arrêter des gens sur des bases arbitraires"

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Entretien | Après plus de neuf mois de détention en Iran, le chercheur Roland Marchal, de retour en France, raconte l'arbitraire et l'isolement, mais aussi la difficulté de penser le changement dans un pays sclérosé, où sa compagne, la scientifique Fariba Adelkhah, est toujours détenue.

Roland Marchal, chercheur au Ceri Sciences Po, spécialiste de l’Afrique, a été arrêté à Téhéran le 5 juin 2019. Il rendait visite, comme il le fait régulièrement depuis des années, à sa compagne Fariba Adelkhah, une anthropologue spécialiste de l’Iran. Libéré le 20 mars dernier après plus de neuf mois de détention, pour la première fois, il revient pour la Rédaction internationale de Radio France et pour RFI sur une expérience douloureuse, celle d’un système judiciaire où règne l’arbitraire, celle d’un système carcéral qui isole, aux antipodes, pour lui, d’une société iranienne en demande de changement.

Alors que Fariba Adelkhah, franco-Iranienne, est toujours détenue à la prison d'Evin, à Téhéran, il pointe l’urgence de protéger ceux qui, par leur regard lucide et scientifique, éclairent le débat public, créent les conditions d’une évolution de la société, en Iran et ailleurs. Parce que celle qu’Emmanuel Macron a appelée publiquement "notre compatriote Fariba Adelkhah" n’a fait qu’une chose : "Parler de la société iranienne comme elle est. Pas comme on veut qu'elle soit en Occident ou chez les Gardiens de la révolution, mais de cette société telle qu'elle fonctionne réellement", explique Roland Marchal. Et c’est tout ce qu’on peut lui opposer.

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Le jour où tout a basculé

Que s'est-il passé le 5 juin 2019, à votre arrivée à Téhéran ? 

Cela a été très rapide. Je suis descendu de l'avion. J'étais en train de préparer les formalités pour obtenir un visa à l'aéroport, comme c'est devenu possible depuis quelques années pour l'Iran. C'est une des raisons pour lesquelles quand je vais à Dubaï ou à Doha, j'essaye de faire un petit crochet par Téhéran pour voir ma collègue Fariba Adelkhah. Et c'est pendant ces formalités que j'ai été arrêté, conduit dans une salle dans l'aéroport, interrogé pendant cinq-six heures et puis ensuite conduit dans une cellule où j'ai dormi, la nuit, à l'intérieur de Téhéran, je pense dans un camp militaire. J'ai appris beaucoup plus tard que j'avais été arrêté par les pasdarans [les Gardiens de la révolution, ndlr] et, le lendemain matin, j'ai été conduit à la prison d’Evin. Un procureur m'a signifié les charges pesant contre moi et j'ai été mis en cellule très rapidement, dans un quartier de haute sécurité sous la seule autorité des Gardiens de la révolution.

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À quel moment et comment avez-vous appris que Fariba Adelkhah avait été elle aussi arrêtée ? 

Au moment de préparer mon visa, j'avais besoin de son adresse. J'ai essayé de l’appeler, mais son téléphone ne répondait pas. En fait, elle avait été arrêtée un quart d'heure, je crois, avant mon arrivée à l'aéroport. J'ai entendu sa voix trois semaines après, vers la fin du mois de juin. Entre ma cellule et l'endroit où se faisaient les interrogatoires, j'ai entendu quelqu'un crier Azadi, "liberté" en persan – je ne parle pas persan, mais il y a quelques mots dont j'ai appris la signification, surtout en prison –, et c'était sa voix. Et là, j'ai su qu'elle était emprisonnée. 

Après, lors des interrogatoires, on élève parfois la voix parce qu'on entend des choses qui sont proprement révoltantes. Je l'ai entendue plusieurs fois crier et là, je n'ai eu aucun doute sur le fait qu'elle était emprisonnée et je l'ai vue ensuite le 25 septembre, le 25 octobre et le 3 février. Chaque fois, quelques minutes sous haute surveillance, quelquefois avec la possibilité de lui parler. Quelquefois, c'était interdit, mais on a pu échanger deux-trois mots. 

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Comment se passait une journée de détention ?

D'abord, il faut bien vous rendre compte que je ne connais pas l'Iran, que je ne travaille pas sur l'Iran. Je ne savais pas à quelle heure le soleil se levait, à quelle heure il se couchait. Je ne savais pas à quelle heure on faisait la prière, parce que c'est souvent comme ça qu'on peut se repérer. Au tout début, pendant deux-trois jours, j'ai eu la lumière du jour par le plafond. Mais je ne savais pas quelle heure il était. Plus tard, on m'a changé de cellule où il fallait vraiment se mettre sur la pointe des pieds pour entrapercevoir un peu de lumière extérieure.

Les premiers jours, les premières semaines, il s'agissait de reconquérir le contrôle du temps, c'est à dire savoir quand on vous sert le petit déjeuner, quand on vous apporte des médicaments et donc à partir de quel moment vous pouvez dormir le soir.

C'était extrêmement monotone. Ajoutez à cela l’absence de nouvelles de l’extérieur, le fait que vous ne sachiez pas pourquoi on vous retient, au nom de quoi, pour combien de temps. Pour moi, cela a été une véritable épreuve.

Justement, quel a été votre premier contact à l’extérieur ?

J'ai eu des problèmes assez sérieux liés à des crises d'angoisse ou des crises de claustrophobie. Il a donc fallu très rapidement que je voie un médecin. Dans un premier temps, j'ai consulté dans la clinique de la prison. Pour moi, ça a été un grand moment. Pas tellement parce que le médecin m'a proposé des cachets. Mais surtout parce que j'ai pu voir l'heure. J'ai pu commencer à retrouver le contrôle du temps.

Et puis, le premier véritable contact avec l'extérieur a été l'hôpital puisqu'il m'a fallu faire quelques examens cardiaques. J'y suis allé deux ou trois fois et je me suis rendu compte que la vie continuait. Il fallait que je me rappelle que cela existait, au-delà des murs de ma cellule. La visite du consul est arrivée le 4 juillet. Ma famille, avec qui je n'avais pas de contact, savait donc où j'étais. Il faudra attendre le 29 août pour que je puisse appeler pour la première fois ma mère. J'ai commencé à pouvoir demander des livres. C'est grâce aux livres que des collègues, des amis m'ont envoyé que je suis ici aujourd’hui.

"C'est grâce aux livres que des collègues, des amis m'ont envoyé que je suis ici aujourd’hui", confie Roland Marchal.
"C'est grâce aux livres que des collègues, des amis m'ont envoyé que je suis ici aujourd’hui", confie Roland Marchal.
© Radio France

Pour vous, qu’est-ce qui a été le plus difficile à supporter ?

Je suis, comme beaucoup de Français, comme beaucoup d'Occidentaux, très hostiles aux sanctions américaines, conscient que l'Iran doit évoluer, mais en même temps conscient que cette évolution doit être le fruit d'un processus politique iranien et pas décidée dans une capitale étrangère. Les Iraniens ne sont pas du tout la représentation qu'on leur donne, ils sont prêts à discuter. Donc, je ne comprenais pas l’hostilité qu’on m’opposait, avec en plus des interrogatoires où on me demandait de me souvenir de textes que j'avais écrit il y a trente ans, de donner des dates exactes de réunions auxquelles j'avais participé il y a vingt ans. Tout cela me semblait complètement surréaliste, privé de sens. 

D’un autre côté, j’avais promis une aide extrêmement importante à des proches qui dépendaient de moi. Et je n'étais pas là, je n'étais pas en France alors que j'aurais dû y être. Je n'étais pas là pour les aider. Ma famille en France, ma mère - elle a plus de 90 ans aujourd’hui - qui n'était pas en bonne santé du tout. Beaucoup de choses ont pesé.

Et puis fondamentalement l'isolement, l'isolement intellectuel. Vous n'avez rien à faire. L'isolement vous fait perdre la mémoire, même sur des périodes récentes. À la fin, quand j'ai eu accès à une télévision, j'ai regardé les films étrangers. Pas tellement pour les films eux-mêmes, que je ne comprenais pas puisque ils étaient traduits en persan, mais plutôt pour retrouver le nom des acteurs, simplement pour reconstituer cette mémoire. J'ai aussi passé des journées entières à retrouver le nom du personnel politique des pays sur lesquels j'ai travaillé.

C'est ça l'isolement. Ce n'est pas simplement l'enfermement. C'est cet oubli de ce que l'on a fait, de ce qu'on a écrit, de ce sur quoi on a travaillé. Et ça, c'était extrêmement éprouvant parce que vous savez que ça va durer.

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Il y eu plusieurs phases dans cette détention. À un moment, vos conditions de détention se sont légèrement améliorées…

A la fin du mois de juin, un vendredi soir, un de mes deux interrogateurs - l'essentiel des interrogatoires avaient lieu en français et, évidemment, il y avait peu de gens qui parlaient français - est venu m'annoncer que j'étais changé de cellule. Après de multiples transferts, vers la fin septembre, j’ai été placé dans ce qu’ils appellent une "suite". La merveille dans cette cellule, c’était qu'on n'avait plus de lumière artificielle 24h sur 24. Il y faisait relativement sombre la nuit. Et il était possible de marcher dans une toute petite cour, entre 20 et 25 mètres de périmètre. À ce moment-là, j'ai pu un peu me reconstituer.

C'était très petit, mais pour moi, c'était presque la moitié du paradis, puisque, enfin, je voyais le ciel, je revoyais le soleil. 

L'épidémie de coronavirus a frappé l'Iran assez tôt. À quel moment et comment en avez-vous été informé ?

Nous étions très isolés mais l'isolement a aussi des avantages paradoxaux. Les médias d'information ont été coupés dans les cellules collectives, mais notre cellule, où nous étions deux, a été oubliée pendant quelques jours. C'était assez drôle puisque le vendredi, jour des élections, la chaîne PressTV, que je considère être l'organe de propagande des Gardiens de la révolution, a expliqué que les horaires d'ouverture des bureaux de vote avaient été prolongés à cause de l'affluence des votants. Et le lendemain ou le surlendemain, on annonçait le plus faible taux de participation depuis le début de la Révolution à cause du coronavirus. Ou, peut-être, du fait que l'interdiction faite à presque un tiers des candidats potentiels d'aller aux élections avait sans doute glacé l'enthousiasme des Iraniens pour cet exercice démocratique.

En prison, l'épidémie vous inquiétait ? 

Oui, bien sûr. Elle inquiétait d'abord beaucoup les gardes, qui ont très vite pris des mesures, d'abord un peu dans le désordre : mettre un masque ou pas, porter des gants ou pas. Et puis nous avons nous mêmes commencé à nous rendre compte que les chiffres qui étaient donnés n'étaient pas très crédibles et que du coup il nous fallait faire attention : se laver les mains, laver les endroits où sont déposés les bacs contenant les médicaments ou la nourriture…

Durant votre détention, vous avez eu des espoirs de libération ? 

A plusieurs reprises, j’ai espéré. Lorsque le conseiller Moyen-Orient d'Emmanuel Macron a appelé son homologue en Iran. Au moment de l'Assemblée générale des Nations unies, fin septembre, parce que ma situation de détenu s'était considérablement améliorée. Mais j’ai ensuite été convaincu que cela ne servait plus à rien, qu'il ne fallait pas compter les semaines, il ne fallait pas compter les jours, il ne fallait pas compter les heures – ce que j'ai continué à faire jusqu'à la fin, évidemment – mais qu’il fallait compter les mois.

Mon scénario optimiste, c’était juin. Mais il s'est dissipé très vite quand j'ai compris que le procès devrait avoir lieu, et que le juge qui allait nous juger - Fariba Adelkhah et moi - était quelqu'un connu pour sa dureté et pour être, disons, très proche idéologiquement des gens qui m'avaient arrêté. Donc ma libération a été complètement inespérée.

En savoir plus : Iran : les universitaires français Fariba Adelkhah et Roland Marchal face à leurs juges

En décembre, le président Macron s'est exprimé à votre sujet publiquement. Est-ce que vous l'avez su à l’époque ?

Le seul canal de télévision auquel j'avais accès et que je comprenais était PressTV. Ce n'est pas l'organe de propagande du régime iranien, c'est réellement celui des pasdarans. Sur cette chaîne, j’ai entendu parler de ma collègue, combien la reconnaissance de sa nationalité française était difficile à avaler pour certains en Iran. Une autre fois, nos deux noms ont été évoqués suite à la déclaration du président Macron à la fin décembre. Et plus tard, alors que j'étais conduit une nouvelle fois à l'hôpital, mes gardes m'ont demandé si j'avais eu le message de Macron – ce n’était évidemment pas le cas. Mais le simple fait que je sache que le Président français ait eu une attention à notre égard a été quelque chose d’important.

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Vous parveniez à sentir que des gens, dehors, se mobilisaient pour vous ? 

Intellectuellement, oui, de façon très froide, sans réellement pouvoir mettre une signification. C'est seulement vers Noël que j'ai pu appeler ma famille et parler à un de mes frères. Et il m'a expliqué que beaucoup de choses se faisaient en France. J'étais un peu rassuré. Je savais que mon cas était d'une certaine façon beaucoup plus facile que celui de ma collègue puisque moi, j'étais entre guillemets "franco-français", j'étais un étranger. Et en plus, je ne présentais aucun intérêt. Je ne travaillais pas sur l’Iran, j’étais plutôt âgé et pas en très bonne santé. J'étais un problème.

Ma collègue était traitée comme une Iranienne. Pour elle, il était important que la mobilisation ait lieu, et il est important qu'elle continue aujourd'hui, parce que sa situation est beaucoup plus difficile qu'elle ne l'aura été, même au pire moment, pour moi.

Le règne de l’arbitraire

Officiellement, vous étiez poursuivi pour collusion en vue d'attenter à la sûreté nationale. Sur quoi les interrogatoires se fondaient-ils ?

Je n'ai aucune idée des faits sur lesquels mon acte d'accusation a été rédigé. Je sais que j'ai été accusé de "collusion en vue d'attenter à la sécurité nationale", cela m'a été signifié par un juge la seule fois où je l'ai vu au mois de février, mais je n'ai aucune idée des faits.

Le jour de mon arrestation, mon ordinateur, mes deux téléphones portables, mon iPad ont été saisis. J'ai donné les mots de passe. J'ai évidemment peu de plaisir à voir fouillées ma vie privée et ma vie professionnelle, mais je n'ai rien à cacher. D'une certaine façon, je pensais que tout cela se révélerait complètement vain du point de vue de mes interrogateurs. 

Un de mes interrogateurs m'a expliqué qu'un document prouvait que j'avais essayé d'influencer un décideur iranien… Pour eux, à un moment, je travaillais pour les services français, à un autre pour les services américains. À un moment, je travaillais pour les Nations unies, pour le comité de sanctions, à un autre, j’étais un grand chercheur – méconnu – sur l’Iran.

Vous avez été présenté à un magistrat, mais vous n'avez pas véritablement eu de procès ? 

J'ai été présenté à un magistrat au début du mois de février. Le magistrat a signifié mon motif d'inculpation. Cela a duré dix minutes, un quart d'heure. Je devais être jugé au début du mois de mars. J'ai été effectivement conduit au tribunal, mais je ne suis pas sorti de la voiture. Des problèmes entre mon avocat et le juge, m’a-t-on expliqué. C’est l'ambassadeur de France qui m'a annoncé que mon procès était reporté à la fin avril et cela s'est arrêté là. Je n'ai donc pas été jugé. Sauf à penser qu'un juge puisse décider d'une peine sans avoir entendu l'accusé et puisse prononcer une peine en son absence.

J'ai beaucoup plus appris sur l'Iran en prison que je n'avais appris pendant tous mes voyages touristiques. J'ai d'abord appris comment fonctionnait le système judiciaire iranien. C'est la raison pour laquelle, à la fin, j'étais devenu beaucoup plus raisonnable. Je savais que quand la porte s'ouvrait, ce n'était pas pour moi.

Quel était le profil de vos codétenus ? 

Parmi mes codétenus, il y avait d'abord des "daeshi", des membres du groupe État islamique, qui disaient être partis en Syrie combattre les Américains. C'était un peu les paumés de l'histoire, mais des gens qui qui se révélaient au jour le jour dans les activités de la vie quotidienne. Des gens qui ont été tout à fait aimables et, pour la plupart, pas du tout sectaires.

Des Gardiens de la révolution lors de la prière du vendredi à la mosquée de l'Imam Khomeini à Téhéran. En Iran, les pasdarans verrouillent toujours le pouvoir.
Des Gardiens de la révolution lors de la prière du vendredi à la mosquée de l'Imam Khomeini à Téhéran. En Iran, les pasdarans verrouillent toujours le pouvoir.
© AFP -

Il y avait aussi ceux qui étaient accusés de crimes économiques. Je savais très abstraitement que l'Iran était un pays rentier. Mais en voyant mes codétenus, j'ai compris ce que ça voulait dire réellement. Des gens qui sont suspectés d'avoir pris des commissions sur des marchés publics, d'avoir corrompu des juges, d'avoir d'avoir influencé la bourse et d'avoir réussi trop bien certaines manœuvres pour éviter que de l'argent tombe sous les sanctions et de s'être servi au passage.

Et puis vous avez des gens auxquels je veux rendre hommage ici pour leur courage, qui est sans doute bien plus grand que le mien, des environnementalistes qui sont restés 21 mois en prison sans jamais voir un juge puis ont été condamnés à des peines maximales. J'espère que la plus grande partie d'entre eux auront été libérés à cause du coronavirus.

Au fond, la plupart étaient des gens accusés, pas des coupables. Souvent, en Iran, les gens sont jetés en prison simplement parce qu'on veut monter un dossier d'accusation contre eux.

Quelle analyse faites-vous du système judiciaire iranien ?

Je ne discute pas la légitimité de l'Iran de construire son propre système judiciaire. Mais je crois qu'il y a un certain nombre de principes qui devraient guider tout Etat qui se prétend islamique et tout Etat qui prétend fonctionner pour le bien être de sa population. Le premier est qu'on ne peut pas arrêter des gens sur des bases arbitraires. De ce que j'ai vu dans ce centre de haute sécurité, ce principe-là n'existe pas pour beaucoup de détenus. 

Un écueil du système iranien est qu'il est très politisé, et qu'il ne pourra pas attirer des investisseurs, de véritables investisseurs étrangers. La réticence internationale n'est pas simplement liée aux sanctions américaines mais à la façon dont fonctionne la société iranienne. Et les fragilités du système judiciaire sont des choses à prendre en compte. Ce que les dirigeants iraniens font mal. 

Je crois aussi que la population aspire à autre chose. Certains détenus, qui, pourtant, prient très régulièrement, dans une foi véritable, décrivent une société qui est un peu schizophrénique. Il y a cette vie publique, sous le contrôle des pasdarans, d'un système politique iranien qui a plutôt tendu à se scléroser, et une vie privée, où ils aspirent à des comportements, des valeurs qui ne sont pas essentiellement différents de ce que nous avons en Europe. Cette dichotomie est dysfonctionnelle socialement.

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Fariba Adelkhah, la parole libre

Certains chercheurs sont parfois soupçonnés de travailler pour les services secrets de leur pays. Êtes-vous conscient que ce soupçon a pu peser aussi sur Fariba et sur vous ? 

Évidemment, nous rencontrons les gens des services de renseignement, évidemment, ces gens sont nécessaires d'une certaine façon, et évidemment, nous ne faisons pas du tout le même métier.

Le métier de chercheur, de mon point de vue, consiste à participer au débat public, à alimenter le débat public. 

Nous produisons des analyses et, aux gens qui viennent sous couvert d'une carte de diplomate ou de fonctionnaire, j’adresse essentiellement le même discours que celui que je tiens aux journalistes, aux collègues ou aux étudiants. Je n'ai rien à cacher et je ne veux pas avoir de secret parce que je ne travaille pas sur l'actualité immédiate. Les secrets, cela ne m'intéresse pas, parce que j'ai besoin d'écrire. J'ai besoin que ces écrits soient publics, qu'ils soient discutés. Mon évaluation comme chercheur vient de mes pairs, cela ne peut pas être des rapports que j'écris pour des services de renseignement.

Officiellement, Fariba Adelkhah est poursuivie comme vous pour "collusion en vue d'attenter à la Sûreté nationale", mais aussi, en plus, de "propagande contre le système politique de la République islamique". Concrètement, qu’est-ce que les autorités iraniennes peuvent lui reprocher ?

Fariba a essayé de faire quelque chose de très risqué : parler de la société iranienne comme elle est. Pas comme on veut qu'elle soit en Occident ou chez les Gardiens de la révolution, mais de cette société telle qu'elle fonctionne réellement, c’est-à-dire pas forcément mue par l'idéologie, la République islamique ou une idéologie révolutionnaire, mais pas non plus mue par les valeurs d'une démocratie que le président Trump et ses associés permettraient d’installer.

La Franco-iranienne Fariba Adelkhah, anthropologue spécialiste de l'Iran, est toujours détenue à la prison d'Evin, à Téhéran. Elle est accusée notamment de crimes liés à la sécurité de l'État.
La Franco-iranienne Fariba Adelkhah, anthropologue spécialiste de l'Iran, est toujours détenue à la prison d'Evin, à Téhéran. Elle est accusée notamment de crimes liés à la sécurité de l'État.
© AFP -

Cela peut, à certains moments, créer des malentendus. Des malentendus à l'étranger, peut-être en France, il lui est arrivé d'être mal comprise, jugée tout d'un coup pas assez critique de ce régime, et des crispations en Iran, surtout au sein de l'aile la plus conservatrice, tétanisée sur son pouvoir, et pas simplement au niveau répressif ou au niveau militaire, mais aussi au niveau économique.

Son talent – sa force et sa plus grande faiblesse – est d'avoir essayé de parler de cette société de l'intérieur et de l’extérieur, puisqu'elle est cette double réalité, sans forcément essayer de la juger et sans essayer de donner une espèce de direction qui serait la bonne. Je crois que c'est ce qu'on lui reproche fondamentalement.

Il y a des choses à changer en Iran, il y a des mutations dans ce pays et ce ne sont pas des changements politiques. Prenez la pollution, par exemple. En 2007, j'étais à Téhéran pour une conférence et les écoles ont été fermées pendant quatre jours. Pour moi, c’était tout à fait exceptionnel. Mais je me suis rendu compte pendant ma détention que ce n'était pas du tout exceptionnel. Que la pollution était un problème énorme, que la production iranienne – de voitures, de motos… – en est à l’origine.

Il faut regarder les choses autrement, peut-être envisager la ville de façon différente. C'est une décision qui à la fin sera évidemment politique, mais qui ne concerne pas la nature de la République islamique.

Autre exemple, cette extraversion dans les modes de consommation qui fait sourire un observateur étranger. Moi, en indécrottable africaniste, je vois l'Iran au prisme soudanais : un régime islamiste dans lequel, quand vous regardez les publicités à la télévision, vous voyez deux jeunes qui s'assoient sur des chaises autour d'une table, mangent du pain et des pâtes. Donc finalement, des publicités qui ne sont pas essentiellement différentes de celles que nous voyons ici en Occident.

Le modèle social, le projet de société doit très sérieusement et très pacifiquement être pensé, repensé. Ce sont les travaux de Fariba Adelkhah : une description de cette société qui aide à montrer où elle est arrivée après quarante ans de République islamique.

Elle ne dit pas que la République islamique doit s'arrêter. Elle dit simplement que la société iranienne est une société en flux. Il faut inventer à nouveau, inventer une nouvelle façon d'être iranien, d'être iranienne. Mais c'est quelque chose qui fait peur à beaucoup de gens.

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Le lendemain de votre retour en France, le département d'État américain a regretté l'échange entre un ingénieur iranien et vous. Sous-entendu, ce genre de pratiques encourage la prise en otage de citoyens étrangers par des États autoritaires…

On est en train de prendre une mauvaise habitude qui est de considérer que les universitaires, par définition, sont des espions et de les arrêter parce que ça peut toujours servir. En Iran, pour parler de choses qui sont plus proches de moi, mais ailleurs aussi, dans le Golfe par exemple, où on arrête des gens qui sont souvent des binationaux en se disant que cela va servir au cas où il faudrait négocier. Et ça, c'est quelque chose qui est très dangereux, qui remet en cause toute coopération scientifique. Il faut sortir de ce cercle.

Je suis un universitaire. J'essaye de défendre les droits des universitaires et aussi de les protéger en Afrique et ailleurs. Et je crois qu'en ce moment, c'est ailleurs. Ce qui est assez révélateur, c'est de voir que dans les premiers interrogatoires, ce qu'on me reprochait, c'était de faire de l'analyse politique. Ce n'était même pas de travailler sur l'Iran. C'était de parler de la vie politique dans les pays que j'étudie. C'était déjà un crime en soi.

Face à cela, il faut rappeler l'urgence et la nécessité du débat public et la nécessité de nourrir ce débat public par des analyses plus universitaires. 

C'est ce que ma collègue Fariba Adelkhah avait écrit lors de la détention d'une autre étudiante en thèse. Et c'est une des raisons pour lesquelles elle s'est battue et elle continue à se battre aujourd'hui en Iran. Je pense que pour la plupart des Iraniens, il n'y a pas de réticence sur cette question.

Il faut que les universitaires puissent travailler à la fois en recherche médicale, mais aussi en sciences sociales, parce que de toute façon, ce pays connaîtra des mutations. Personne ne pourra les arrêter. C'est au-delà de la politique. 

Le jour de votre libération, Emmanuel Macron a exhorté les autorités iraniennes à libérer immédiatement "__notre compatriote Fariba Adelkhah". Est-ce que pour vous, ces mots ont un sens ?

Ces mots ont un sens. Une des raisons pour lesquelles on peut être fier d'être Français, c'est justement cet octroi de la nationalité et le fait qu'une fois qu'on est Français, on l'est indépendamment de ses origines. On l'est complètement. Et voir le président de la République reconnaître dans toute sa plénitude ce sens-là est quelque chose qui est gratifiant. 

Pour nous, chercheurs, c'est aussi quelque chose d'important. Lorsque un pays adopte un citoyen et fait d'un hôte un citoyen français, voir que cette citoyenneté n'est pas monnayable, qu'elle est entière et pleine, c'est quelque chose que je trouve essentiel et j'espère, je suis sûr que le gouvernement français, hier, aujourd'hui et demain fera tout pour la libération de ma collègue.