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Roméo et Juliette d'Angelin Preljocaj : 25 ans d'un ballet au temps de la dictature

Par
Émilie Lalande et Jean-Charles Jousni
Émilie Lalande et Jean-Charles Jousni
- Jean-Claude Carbonne

1990. Le drame shakespearien et la musique de Prokofiev revisités à la lumière de la dictature : c’est le pari d’Angelin Preljocaj en 1990 lors de la création de Roméo et Juliette. Actuellement repris au Théâtre National de Chaillot, du passé au présent se pose la question de la mémoire de la danse.

Du 16 au 24 décembre 2016, le chorégraphe Angelin Preljocaj reprend au Théâtre National de Chaillot l’un de ses ballets emblématiques, Roméo et Juliette. Créé pour la première fois en décembre 1990 avec les danseurs du Lyon Opéra Ballet, il a régulièrement remonté ce ballet durant sa carrière.

A quelques jours de sa reprise, le chorégraphe revient sur l'histoire de ce ballet, disant avec humour : '"J'espère ne pas me contredire". Aux paroles du chorégraphe répondent des extraits d'archives radiophoniques des années 1990.

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Roméo et Juliette, à l'heure de la dictature

C'est un Roméo et Juliette en temps de dictature que proposait en 1990, et propose à nouveau, Angelin Preljocaj. Le 4 janvier 1992, dans l’émission Le Temps de la danse, au micro de Gérard Mannoni, il donnait sa vision de l’oeuvre racontant notamment comment il s'était inspiré de 1984 de Georges Orwell pour la dramaturgie. Juliette est fille de milicien, Roméo est sans-abri : en plaçant les protagonistes dans des castes socialement et politiquement opposées, il focalise l'action sur "la difficulté de s'aimer" dans un contexte politique tourmenté.

Musiques angoissantes, costumes guerriers et chiens en tenue militaire : tout est fait pour traduire le "climat (...) d’observation permanente que subissent Roméo et Juliette”, tant dans le décor que dans l'espace sonore. A la musique de Prokofiev s'ajoute une partition sonore de Goran Vejvoda donnant à entendre les sons d'une ville militairement occupée.

Angelin Preljocaj : les choix dramaturgiques (1992)

3 min

Durée : 3'34 • Archive INA - Radio France

En 1996, le ballet est repris pour la première fois, presque à l'identique. Seul le décor a changé, avec la volonté de renforcer la noirceur du monde**.** Et cette translation dramaturgique, qui consiste à placer l'action en temps de dictature, n'est sans doute pas étrangère aux origines d'Angelin Preljocaj, dont les parents ont émigré en France peu avant sa naissance pour fuir l'Albanie et le régime totalitaire d'Enver Hoxha. Une racine balkanique qu'il partage avec le dessinateur Enki Bilal, d'origine serbe. Au micro de Sophie Barrouyer, Angelin Preljocaj, sa compagne Liria Begeja et Enki Bilal, reviennent sur l’importance de cette histoire balkanique dans la conception de ce Roméo et Juliette.

Angelin Preljocaj, Liria Begeja et Enki Bilal en 1996

11 min

Durée : 11'55 • Emission : Le Bon Plaisir • 1ère diffusion le 12/10/1996 •Archive INA - Radio France

Aujourd'hui encore, la vision de 1990 résonne. En déplaçant l'histoire dans le contexte d'une dictature, en quittant la Vérone originelle de Shakespeare, il s'interroge sur la manière dont l’histoire fabrique des Roméos et des Juliettes, et affirme :

“Comment des peuples qui sont divisés, qui sont en crise, qui sont en guerre, produisent-ils des Roméos et Juliettes, des jeunes gens dans des situations où ils ne peuvent pas s’aimer ? Par exemple un Palestinien qui est amoureux d’une Israélienne, ou en Irlande les Catholiques et les Protestants dans cette quasi guerre civile. Des exemples comme ça, il y en a sur toute la planète, des gens qui s’aiment alors même qu’ils sont pas du même côté de la barrière. C’est ça qui fait que c’est un spectacle qui peut resurgir à tout moment avec son fond de réalisme, et qui permet d’avoir une mise en fond de l’actualité, toujours."

“Un ballet populaire mais exigeant”

Angelin Preljocaj se réclame volontiers de la conception vilarienne d'un art populaire et exigeant, et la coïncidence fait sourire alors même que la rencontre a lieu à Chaillot où Jean Vilar longtemps oeuvra pour la démocratisation culturelle :

“Pour moi, faire un ballet populaire mais exigeant, c’est être absolument intransigeant sur la qualité chorégraphique.”

Cette exigence, il y veille constamment, pour créer des structures qui aient leur légitimité chorégraphique, indépendamment de la musique ou de la narration. Une pensée qui l'habitait déjà en 1996 : au micro de Martine Plannells, il évoquait le risque de se laisser absorber par la musique au détriment de la danse et affirmait : "Avec ou sans la musique de Prokofiev, ça tenait debout, en tant qu'objet chorégraphique."

En répétitions (1996)

4 min

Durée : 4'08 • Emission : Opus • 1ère diffusion le 20/07/1996 • Archive INA - Radio France

Des ports de bras classiques aux appuis plus terriens du contemporain, ce ballet porte la marque des styles chorégraphiques qui ont traversé le parcours d'Angelin Preljocaj. En 2016, revenant sur la création du duo final de Roméo et Juliette, il évoque l'influence de la modern dance américaine pour travailler la particularité de cette scène où les deux protagonistes découvrent successivement le corps inerte de l'autre :

“C’est comme un travail de laboratoire chorégraphique. On se demande : comment peut-on danser avec un des protagonistes qui est dans le vif et l’autre qui est dans l’inerte, et comment peut-on inventer une écriture chorégraphique ? Après, quand on le réinjecte dans le contexte de Roméo et Juliette, évidemment, ça prend un sens dramaturgique encore plus fort. Ce qui se passe, c’est vraiment une expérience physique entre les deux danseurs. (...) Ça peut rejoindre des recherches de la modern dance, je pense à Steve Paxton et la danse contact. C’est ça qui est intéressant : comment la narration, à un moment, peut nourrir un travail de prospection chorégraphique d’écriture sur des questions de poids, de vitesse, d’énergie, d’espace, de temps."

Roméo et Juliette, Jean-Charles Jousni et Émilie Lalande
Roméo et Juliette, Jean-Charles Jousni et Émilie Lalande
- Jean-Claude Carbonne

La reprise d'un ballet : mémoire et notation de la danse

Quand on demande à Angelin Preljocaj si la chorégraphie change d'une reprise à l'autre, sa réponse est sans appel :

“Pas du tout ! Ce n’est pas changer qui m’intéresse. C’est de voir comment les nouveaux danseurs vont réactualiser, réactiver une chorégraphie ancienne.”

Là où la tentation pourrait être grande de vouloir réécrire, réactualiser une oeuvre, il préfère au contraire l’idée d’une oeuvre inscrite dans son époque. Si “on perd la datation, on perd l’inspiration, on perd la source du ballet”. Le chorégraphe se dit volontiers opposé à cette vision de la danse comme un art uniquement éphémère et ajoute : “Avec la peinture, on va dans un musée, on peut revoir des œuvres anciennes. Avec la danse, on se demande pourquoi ça ne marche pas.”

Depuis 1992, Angelin Prejlocaj travaille avec une choréologue, Dany Lévêque. Si c'est un choix esthétique pour garder la mémoire des ballets, c'est également un choix économique d'intégrer pleinement cette activité à la compagnie. Dans le cas précis de la reprise d'une oeuvre, Angelin Preljocaj souligne tout l’intérêt, pour les interprètes, de travailler avec la notation plutôt qu’avec une captation vidéo :

“La vraie question à ce moment-là pour le danseur, c’est : où commence l’interprétation, où s’arrête l’écriture du mouvement ? Il y a une espèce de schizophrénie qui se passe : on ne sait plus si on doit imiter le danseur jusqu’à ses moindres détails, parce qu’on ne sait pas où est la limite. Où est le matériau chorégraphique que le danseur interprète ? Avec la notation, c’est exactement ce que l’on fait : on donne au danseur le matériau chorégraphique. Il n’a pas l’image d’un autre danseur le faisant, il livre donc plus facilement sa vraie interprétation du mouvement.”

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