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Rosa Parks ou Linda Brown : des victoires et pourtant, la ségrégation raciale...

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Linda Brown (à gauche) en 1964
Linda Brown (à gauche) en 1964
© AFP - Library of Congress / Handout

Replongez dans l'Amérique des années 50. En ces temps-là, aux Etats-Unis, la Cour suprême rendait sa décision la plus importante de l'histoire du XXeme siècle, permettant en 1954 à Linda Brown d'accéder à une "école de Blancs".

C'était l'Amérique d'après-guerre, dans l'un de ces Etats du Sud comme le Kansas, où une compagnie de bus ou un établissement scolaire avaient encore le droit de trier parmi ses usagers. D'exiger des Noirs qu'ils montent dans un compartiment séparé des Blancs, ou de refuser à Linda Brown, une petite fille du Kansas née en 1942, l'inscription dans l'école à deux pas de chez elle.  A l'époque, bien après la fin de l'esclavage en décembre 1865, la loi permettait encore à ces "écoles de Blancs" de perdurer si la ville comptait plus de 15000 habitants.

Ce corpus juridique, appelé "les lois Jim Crow", consacrait la discrimination jusque dans les services publics : divers textes de droit, arrêtés ou règlements à partir de 1876 et jusqu'en 1964, autoriseront ainsi à distinguer les citoyens d'après leur appartenance raciale.

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Alors qu'au même moment, Charlie Parker, Miles Davis ou John Coltrane se produisaient dans les clubs de Philadelphie ou de New-York City, la ségrégation raciale vivait ses dernières heures. Ces dernières heures dureront plusieurs années, entrecoupées de spasmes et de rictus grimaçants. L'histoire de Linda Brown, morte dimanche 25 mars à 76 ans, raconte l'un de ces spasmes. Elle épouse celle des Etats-Unis des années 50. 

C'est à cette époque que le mouvement des droits civiques se structure et gagne en ampleur, outre Atlantique. C'est aussi dans cette décennie que seront remportées les grandes batailles juridiques contre la ségrégation raciale. Alors que le mouvement des droits civiques s'organise, le père de Linda Brown va trouver la justice. Nous sommes en 1951. Il conteste le droit de cette école à refuser sa fille sous prétexte qu'elle est noire. Il lui faudra trois ans pour obtenir satisfaction mais le 17 mai 1954, la Cour suprême des Etats-Unis interdit la ségrégation scolaire sur tout le territoire. L'arrêt est historique, il s'agit de la décision "Brown v. Board of Education"(Brown contre le Bureau de l’éducation de Topeka).

Dans son arrêt, le juge écrit ceci :

We conclude that in the field of public education the doctrine of 'separate but equal' has no place. Separate educational facilities are inherently unequal.

C'est-à-dire :

Nous concluons que dans le domaine de l'éducation publique, la doctrine du "séparés mais égaux" n'a pas sa place. Séparer l'éducation est intrinsèquement inégal.

La fin des lois discriminatoires Jim Crow

Cette décision de mai 1954 est une pierre angulaire de la lutte pour les droits civiques aux Etats-Unis, comme le sera une autre décision, rendue deux ans et demi plus tard, par la même Cour suprême. Le 13 novembre 1956, l'arrêt "Browdler contre Fayle" entérine que la ségrégation dans les bus est anticonstitutionnelle. Une victoire pour la communauté noire, mobilisée depuis que Rosa Parks avait bravé l'interdiction dans un bus de Montgomery, dans l'Alabama. Entre l'arrestation de Rosa Parks, inculpée pour "désordre public et violation de la loi", et l'arrêt du juge fédéral, une année de mobilisation et de boycott au nom de cette figure devenue iconique. Derrière cette campagne, on découvrira un jeune pasteur noir qui n'avait pas trente ans : Martin Luther King

En 1957, les "lois Jim Crow" sont donc grignotées peu à peu par la juridiction suprême.  Mais la ségrégation se poursuit. D'un point de vue légal, des lois discriminantes sont adoptées ou perdurent jusqu'en 1964. Mais d'un point de vue sociétal, la ségrégation perdure plus longtemps encore, et sévit jusque dans ces Etats du Nord où rien n'empêche Noirs et Blancs de partager un bus ou une salle de classe, malgré les Martin Luther King, les Rosa Parks ou les Malcolm X.

En 2016, l'universitaire Caroline Rolland-Diamond publiait Black America, une histoire des luttes pour l’égalité et la justice (XIX – XXIe siècle), un travail important et sans équivalent sur le combat noir aux Etats-Unis. Retrouvez-la au micro d'Emmanuel Laurentin dans "La Fabrique de l'histoire" sur France Culture, le 9 juin 2016, alors que sortait son ouvrage à La Découverte :

Vous entendrez dans cette émission d'archive combien le fait de focaliser sur les années 50 et 60 a pu créer un biais dans la compréhension du mouvement noir aux Etats-Unis. 

Une vision stéréotypée du combat noir

Caroline Rolland-Diamond, qui adopte une perspective de temps long (environ 150 ans, soit à partir de la fin de l'esclavage), estime en effet qu'à restreindre l'analyse autour de grandes figures de la lutte pour les droits civiques comme Martin Luther King, Rosa Parks ou Malcolm X, "finalement, on n'a pas les clefs pour comprendre les fondements anciens des inégalités actuelles". Pis : on conforte "une vision stéréotypée de la lutte des Noirs" :

Cette focalisation sur cette expression des "droits civiques" et sur cet aspect d'égalité formelle (en particulier le combat pour retrouver le droit de vote) a causé l'effacement du problème des inégalités économiques et sociales. Or il ne faut pas oublier la dimension sociale de la lutte des Noirs. Je fais bien sûr une histoire de la lutte contre le racisme mais j'insiste : ce n'est pas seulement une communauté qui réagirait au racisme. A tous les niveaux, dans tous les espaces de vie de cette communauté extrêmement multiple, il y a eu une inventivité, une créativité culturelle, musicale... Et c'est cette créativité qui a permis à de nombreuses personnes n'appartenant pas aux réseaux militants de revendiquer un droit à l'égalité et un droit à la dignité. Une culture politique s'était forgée depuis la fin du XIXe siècle. Au milieu des années 50, émerge un mouvement massif mais avant cela, s'était fait jour une mobilisation massive, de petite échelle [qui se révélera] indispensable à la création d'un réseau suffisant. 

Dans les archives radiophoniques, on a peu de traces de la manière dont la ségrégation raciale a pu travailler au corps le tissu social des Etats-Unis, concrètement, sur le terrain, dans les replis de cette histoire officielle focalisée sur les grandes figures du mouvement de libération noir. Ce sont plutôt Martin Luther King, Malcolm X, ou, plus rarement, Rosa Parks ou encore James Baldwin, que les radios françaises proposent de redécouvrir lorsqu'il s'agit du combat noir-américain sur les ondes.

Un témoignage existe, toutefois, qui raconte autre chose, dès les années 50. Il n'est pas question de Luther King ni, bien sûr, des Black Panthers, qui verront le jour dix ans plus tard, en 1966. Mais quand Michel Polac débarque aux Etats-Unis, quatre ans après le très important arrêt de la Cour suprême donnant raison à Linda Brown, il découvre une Amérique profondément marquée par la ségrégation. Nul besoin d'aller au Kansas ou dans les Etats du Sud pour découvrir les stigmates de la hiérarchie raciale aux Etats-Unis. La ségrégation que décrit Michel Polac n'est pas juridique mais intime, et urbanistique - "d'invisibles frontières incompréhensibles", dit Polac.

Dans cet épisode que Polac consacre à Chicago, il décrit les baigneurs sur les berges du lac Michigan, la plus grande poste du monde, des bâtiments et des rues "qui ne ressemblent à rien d'autre ou plutôt qui ne ressemblent à rien". Et puis les quartiers blancs (au Nord), et les quartiers noirs (au Sud). Aux premiers, la lumière douce et les façades rideaux des immeubles modernistes aux vitres fumées dépourvus d'ouvertures. Aux seconds, "le plus triste spectacle que j'aie jamais vu".

Ce dont témoignage le jeune journaliste raconte les effets de la ségrégation, incorporée dans le tissu social le plus quotidien :

Pourtant il y a là de jolies villas. C'était, il y a trente ans, un quartier élégant. Mais pendant la guerre, les Noirs sont arrivés du Sud par centaines de milliers pour travailler dans les usines d'armement. Ils ont peu à peu envahi ces quartiers et les Blancs, qui refusent d'habiter près des Noirs, ont déserté tout le sud de Chicago. Or les Noirs ne sont pas riches et les propriétaires n'entretiennent pas pour eux les maisons avec autant de soin que dans les beaux quartiers. On peut se promener pendant des dizaines de kilomètres dans le sud de Chicago, on ne verra que des Noirs. On peut se promener pendant des kilomètres dans le nord de Chicago, on ne verra que des Blancs... exceptés quelques portiers noirs. Ce premier visage de la ségrégation, je ne l'oublierai pas, tant ces invisibles frontières sont incompréhensibles.

Découvrez tout l'épisode que Michel Polac consacrait à Chicago en 1958 par ici :

35 min