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Rosalind Franklin, pionnière de l'ADN

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Rosalind Franklin, en 1955.
Rosalind Franklin, en 1955.
- Rosalind Franklin University

L'Effet Matilda c'est le phénomène qui veut que les femmes de science ne bénéficient que très peu des retombées de leurs découvertes, quand elles ne voient pas tout simplement le prix Nobel leur échapper. Parmi elles, Rosalind Franklin, la découvreuse de l'ADN.

Le 18 octobre 1962, le prix Nobel de médecine est attribué à trois hommes, James Watson, Francis Crick et Maurice Wilkins, pour la découverte de la structure en double hélice de l’ADN. Cette découverte, pourtant, on la doit avant tout à une pionnière de la biologie moléculaire : Rosalind Franklin. La biologiste a pâti de l'effet Matilda, ce phénomène qui désigne le fait que les recherches effectuées par des femmes sont souvent oubliées au profit de celles réalisées par des hommes. 

Pour concevoir cette théorie, Margaret Rossiter a approfondi celle de Robert King Merton. Dans les années 60, ce sociologue s’est intéressé à la façon dont certains grands personnages sont reconnus au détriment de leurs proches qui, souvent, ont participé aux travaux à l’origine de cette reconnaissance. Il élabore alors une théorie sur la façon inéquitable dont la gloire est partagée, qu’il nomme “l’effet Mathieu”, en référence à un verset de l’évangile selon Mathieu 13:12 : “Car on donnera à celui qui a, et il sera dans l'abondance, mais à celui qui n'a pas, on ôtera même ce qu'il a.”

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Au début des années 80, l’historienne des sciences Margaret Rossiter reprend le concept et le pousse plus loin. Elle note que l’effet Mathieu est démultiplié quand il s’applique aux femmes scientifiques. Elle approfondit donc les recherches du sociologue, et nomme le fruit de ses propres recherches “effet Matilda” en hommage à la militante féministe Matilda Joslyn Gage qui, dès la fin du XIXe, avait remarqué qu’une minorité d’hommes avaient tendance à s’accaparer la pensée intellectuelle de femmes. 

Rosalind Franklin, génie de la biologie moléculaire

Née en en 1920, issue d'une famille de la grande bourgeoisie londonienne, Rosalind Franklin obtient un doctorat en chimie en 1945, à Cambridge, pour ses travaux sur la porosité du charbon, qui contribuent à la classification des charbons et permettent de déterminer leur intérêt industriel. 

Au sortir de la guerre, la jeune femme se rend à Paris, où elle entre au Laboratoire central des services chimiques. Elle y utilise notamment les techniques de diffractométrie aux rayons X, afin de déterminer les structures du carbone, notamment le graphite.  

En 2013, dans l’émission La Marche des sciences, Carole Ecoffet, chargée de recherche CNRS à l'Institut des sciences des Matériaux de Mulhouse, racontait comment la jeune chercheuse en était venu à se passionner pour l’ADN : 

Sa pugnacité va lui permettre d’avoir assez vite une reconnaissance internationale, mais dans un domaine qui n’est pas directement lié à l’ADN. C’est en découvrant la problématique autour de la structure de l’ADN qu’elle pense à utiliser ses compétences de cristallographe pour l’appliquer à cet autre sujet. D’un point de vue de la recherche, ça demande un certain courage de changer complètement de domaine au milieu de sa carrière.  

Rosalind Franklin, dépossédée de l’ADN (La Marche des Sciences, 03/01/2013)

59 min

En 1951, de retour en Angleterre, elle prend un poste au King’s College, à Londres, et se consacre à la structure de l’ADN, où elle travaille avec le physicien Maurice Wilkins. Mais leurs relations se détériorent rapidement, d’autant que les premières recherches de Rosalind Franklin lui permettent de réfuter les modèles d’ADN déjà établis par Wilkins.

Grâce à la diffractométrie aux rayons X, qu’elle applique à l’ADN, Rosalind Franklin parvient à déterminer sa structure en distinguant, grâce à ses clichés, les deux hélices, nommées A et B. Ses recherches seront montrées par Maurice Wilkins, à son insu, à James Dewey Watson, qui travaille également sur la structure de l’ADN à l’université de Cambridge. 

Le cliché 51 pris par Rosalind Franklin, à l’origine de ces déductions, va devenir primordial pour les recherches menées par James Dewey Watson et Francis Crick sur la structure hélicoïdale de l’ADN. 

Le cliché 51 réalisé par Rosalind  Franklin et R.G. Gosling.
Le cliché 51 réalisé par Rosalind Franklin et R.G. Gosling.
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L'oubliée du Nobel

Rosalind Franklin s’entend malheureusement mal avec ses collègues, au point qu’on lui demande d’arrêter ses travaux sur l’ADN ou de partir. Ce sera la seconde option : quand, en mars 1953, Rosalind Franklin quitte le King's College pour le Birckbeck College, ses  travaux sur l'ADN doivent cependant rester sur place. De leur côté, James Watson et Francis Crick publient leur modèle dans Nature en avril 1953, en remerciant, sur l’insistance de Wilkins, et Wilkins et Franklin. 

Au Birckbeck College, toujours à l’aide de la diffractométrie aux rayons X, Rosalind Franklin va étudier les virus et poser les bases de la virologie structurale, en étudiant la façon dont va s’assembler un virus à partir d’une molécule d’ARN. 

James Watson, Francis Crick et Maurice Wilkins, qui collaborent finalement, obtiendront le prix Nobel de médecine en 1962. Rosalind Franklin est morte quatre ans plus tôt, en avril 1958, des suites d’un cancer probablement dû à sa surexposition aux radiations. Le Nobel ne peut être remis à titre posthume, mais Rosalind Franklin a, de toute façon, été en grande partie évincée de sa découverte. 

Dans les discours de remerciement, seul Maurice Wilkins la cite en indiquant qu’elle a apporté une contribution précieuse. Francis Crick et James Dewey Watson l’oublient sciemment. Pire, ce dernier, 10 ans après la mort de la chercheuse, en dresse le portrait, dans son best-seller “La Double Hélice”, d’une personne acariâtre… avant de reconnaître enfin, lors d’une interview en 2003, que Rosalind Franklin aurait également mérité le prix Nobel. 

En avril dernier, dans La Méthode scientifique, Michel Morange, directeur du Centre Cavaillès d’histoire et de philosophie des sciences à l’ENS, concluait : 

[La reconnaissance de Rosalind Franklin] s’est fait finalement, en réaction à l’ouvrage de Watson. On a montré, petit à petit, sa contribution, et toutes les autres, et effectivement aujourd’hui elle a toute sa place dans l’histoire [de l’ADN]. 

Rosalind Franklin, à deux brins du Nobel (La Méthode scientifique, 05/04/2018)

58 min