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RT, Sputnik, CCTV... Ces "organes de propagande" qui réussissent à se respectabiliser

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Le ministre des Affaires étrangères russe Sergei Lavrov visite les locaux de RT France à Paris le 27 novembre 2018. La chaîne de télévision a été créée en décembre 2017.
Le ministre des Affaires étrangères russe Sergei Lavrov visite les locaux de RT France à Paris le 27 novembre 2018. La chaîne de télévision a été créée en décembre 2017.
© Getty - Vitaly Belousov / Sputnik / POOL / TASS

Entretien. Twitter a décidé de signaler les médias étrangers affiliés aux États russes et chinois dans un nouvel effort de lutte contre la désinformation et les ingérences. Mais la distinction avec les médias occidentaux n’est pas si évidente et pourrait être contreproductive selon le chercheur Kevin Limonier.

"Contrairement aux médias indépendants, les médias liés à un État utilisent fréquemment leur couverture de l'actualité à des fins politiques", expliquait Twitter dans un communiqué le 6 août pour expliquer sa dernière mesure contre les infox et les interférences étrangères. Le réseau social annonçait la création d'un nouveau label pour signaler les comptes gouvernementaux ainsi que les comptes de certains médias : quelques heures plus tard, les pages de RT (ex Russia Today), Sputnik et CCTV Français (chaîne chinoise) se voyaient affublées d'une nouvelle mention "Média affilié à un État" avec le nom du pays en question. 

Les sites d'information susceptibles d'être étiquetés sont ceux sur lesquels l'État exerce un contrôle éditorial par le biais de ressources financières ou de pressions politiques, ou un contrôle sur la production et la distribution, selon Twitter. En revanche, les médias bénéficiant de subventions publiques, mais jouissant d'une indépendance éditoriale, tels que NPR (États-Unis), la BBC (Royaume-Uni), France Médias Monde, France Télévisions ou Radio France ne sont pas concernés, explique la plateforme. Un "deux poids, deux mesures" immédiatement condamné par les médias ciblés et par la diplomatie chinoise et russe. En France, Emmanuel Macron avait qualifié Sputnik et RT France d'organes de propagande peu après son élection en 2017 mais trois ans plus tard, ces marques ont réussi à s'imposer dans le paysage médiatique français.

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Entretien avec Kevin Limonier, maître de conférence en études slaves et en géographie à l'université Paris 8 Vincennes-Saint-Denis, également directeur-adjoint du centre GEODE et directeur scientifique de l’observatoire du cyberespace russophone, structure de recherche dédiée à l’analyse des espaces numériques post-soviétiques.

Kevin Limonier est l'auteur de Ru.net: géopolitique du cyberespace russophone, paru en 2018 aux éditions L'Inventaire.

Deux exemples de comptes signalés par Twitter : RT France et CCTV Français accompagnés de la mention "Média affilié à un État" mise en place le 6 août.
Deux exemples de comptes signalés par Twitter : RT France et CCTV Français accompagnés de la mention "Média affilié à un État" mise en place le 6 août.
- Twitter

Twitter a-t-il raison de faire une distinction entre des médias comme RT, Sputnik ou CCTV, qui ne seraient pas indépendants éditorialement, et d'autres comme la BBC, NPR ou Radio France qui sont pourtant financés aussi par la puissance publique ?

En prenant cette décision, Twitter fait de la politique et ses dirigeants le savent très bien. Ils s'attendaient évidemment à toutes les critiques qu'ils reçoivent aujourd'hui sur le traitement de faveur qu'ils accorderaient aux médias occidentaux : pourquoi signaler RT, Sputnik et pas France Médias Monde (la holding qui détient France 24, TV5 Monde et RFI) par exemple ? Twitter donne l'argument de l'indépendance éditoriale, en plus de celui du financement, mais comment peut-on qualifier, quantifier, cette indépendance ? C'est très compliqué.

La décision de dire si tel ou tel média est indépendant ou non est donc un choix éminemment politique mais c’est un chemin que Twitter a décidé de prendre. Ce n'est d'ailleurs pas tout à fait surprenant puisque récemment, la plateforme a aussi décidé de signaler, bloquer ou retirer des publications du président Trump. Twitter essaye aujourd'hui de faire figure de réseau social à la pointe de la lutte contre la désinformation à quelques mois de l'élection présidentielle américaine. Sans doute aussi pour se positionner en creux de Facebook, qui est souvent accusé d'inaction ou de ne pas en faire assez.

Y a-t-il des critères objectifs qui permettent de faire une distinction entre des “médias publics occidentaux” indépendants et des “médias affiliés à un État” qui ne le seraient pas ? À part le fait que ces derniers sont adossés à des pays qui ne sont pas des démocraties.

C’est tout le problème. Vous pouvez imaginer tout un tas de critères mais ces critères sont forcément subjectifs. En soi, la subjectivité n'est pas un problème : si vous décidez effectivement d'assumer que vous défendez un certain nombre de valeurs, une certaine conception du vrai, du bien, du mal et que vous ne vous positionnez pas dans un relativisme total, on peut l’entendre. Cette conception est d'ailleurs profondément ancrée dans la culture des grandes sociétés de la Silicon Valley qui ont souvent tendance à régenter un certain nombre de choses qui sortent de leur périmètre. Mais effectivement, ce débat risque d’être infini parce qu'il y a autant d'arguments en faveur d'un tel positionnement que d'arguments en sa défaveur, suivant que vous défendez des médias comme RT et Sputnik ou pas. Twitter décide de faire de la politique, pour le meilleur comme pour le pire.

Sur le papier, RT ou Sputnik sont d’ailleurs des médias français employant des salariés français, avec des syndicats de journalistes, une charte de déontologie et une autorisation d’émettre délivrée par le CSA (pour RT car c'est une chaîne de télévision)... Ils cochent à peu près toutes les cases de médias réputés indépendants.

Bien sûr et ils ont été pensés comme cela. D'ailleurs, RT et Sputnik se défendront d’être des organes à la solde du Kremlin et la réalité est effectivement un petit peu plus compliquée que cette simple caricature. 

Mais encore une fois, il s’agit d’un positionnement politique de la part de Twitter et d’ailleurs on peut s’étonner que des médias comme RT et Sputnik soient signalés parce qu’ils sont sponsorisés par des États autoritaires alors qu’une chaîne comme AJ+ ne l’est absolument pas. C’est pourtant un média avec un positionnement politique extrêmement fort et lié à des intérêts étatiques, en l'occurrence ceux du Qatar. Donc, où est ce qu'on place le curseur ? C'est une vraie question aujourd’hui et je doute qu’un réseau social puisse un jour trouver une solution satisfaisante.

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Conférence de presse commune entre Vladimir Poutine et Emmanuel Macron le 29 mai 2017 à Versailles où le président français qualifie RT France et Sputnik d'organes de propagande.

Pour autant, est ce qu'on peut dire que ces médias sont similaires à France 24, RFI ou encore à la BBC ? 

Non car leur histoire et leur genèse n'ont rien à voir. Les raisons pour lesquelles ils ont été créés sont très différentes : Sputnik est quand même l’héritier d'une longue tradition soviétique d'information qui remonte à la Seconde Guerre mondiale, puisqu'il a pris la suite du Service international de RIA Novosti, mais également de La Voix de la Russie qui était un peu la descendante de Radio Moscou (radio de l'État soviétique puis russe émettant à l'étranger).

Il s'agit donc de médias ayant une proximité extrêmement forte avec les vues de la diplomatie russe, avec des mécanismes de gestion interne qui, effectivement, sont très éloignés de France Médias Monde, puisque Sputnik dépend d'une holding, “Rossia Sevodnia”, et RT d'une structure appelée TV Novosti, qui ont des liens extrêmement étroits avec le pouvoir (Rossia, Sevodnia, “Russie d’Aujourd’hui”, est l’organisme de communication officiel de la Russie à l’étranger, créé en 2013 par un décret de Vladimir Poutine, et qui regroupe l’ancienne agence de presse RIA Novosti et l'ancienne radio La Voix de la Russie). 

Mais ce ne sont pas tant ces liens avec le pouvoir qui sont problématiques que la mainmise qu'exercent sur ces médias un certain nombre de personnages, comme Margarita Simonian, qui a accompagné le développement de RT depuis ses débuts, ou le rôle joué par Dimitri Kissilev, qui sont des gens réputés extrêmement proches de la ligne officielle défendue par la diplomatie russe et par le Kremlin. Donc, on a affaire à des instruments qui sont effectivement très proches des instruments du soft power. Et la comparaison est très compliquée parce qu'il s'agit ici d'utiliser des médias comme outils de diplomatie publique, mais dans des contextes gouvernementaux et des cultures politiques qui n'ont absolument rien à voir. Vous ne pouvez pas comparer la culture gouvernementale française aujourd'hui à la culture gouvernementale russe. Tout simplement parce que l'histoire est excessivement différente. 

Mais je pense que la décision de Twitter vient aplanir ces différences-là et vient tout mettre sur le même plan, ce qui peut être extrêmement problématique car on en vient à assimiler des médias comme France 24 et RT ou Sputnik, alors qu'effectivement, les racines et les mécanismes de gouvernance sont très différents. 

Moscou, le 7 juin 2016. Le président russe Vladimir Poutine visite les locaux de Rossia Sevodnia, l'agence de presse officielle du gouvernement russe, aux côtés de son directeur Dmitri Kisselev et de sa rédactrice en chef Margarita Simonian.
Moscou, le 7 juin 2016. Le président russe Vladimir Poutine visite les locaux de Rossia Sevodnia, l'agence de presse officielle du gouvernement russe, aux côtés de son directeur Dmitri Kisselev et de sa rédactrice en chef Margarita Simonian.
© Getty - Mikhail Klimentyev / Russian Presidential Press and Information Office / TASS

Vous considérez que la décision de Twitter gomme les différences entre ces médias plutôt que de les accentuer ?

Pour moi, cela aplanit les différences et la décision de Twitter risque d’être contre-productive. Car le réseau crée une catégorie de “média affilié à un État” et juge que certains sont indépendants et d’autres non, ce qui va, à mon avis, immanquablement être souligné dans le débat par les Russes qui vont dénoncer un “deux poids, deux mesures” avec un traitement différent pour eux par rapport aux Américains, aux Anglais ou aux Français. Et en creux, cela permet d'alimenter l'argument selon lequel les médias russes sont tout à fait au même niveau que leurs homologues occidentaux, ce qui est à la fois vrai et faux. 

C'est une décision à double tranchant car elle va donner beaucoup de grain à moudre aux médias russes pour alimenter leur discours où ils se présentent sur un pied d'égalité avec les grandes centrales médiatiques occidentales. C'est d'ailleurs une prophétie autoréalisatrice : plus ils vont le raconter et plus ce sera perçu comme tel. 

Et quand Emmanuel Macron ou la République en marche refusent de laisser entrer des journalistes de RT ou Sputnik à une conférence de presse en disant que ce sont des organes de propagande du pouvoir russe, c’est également discutable ?

C'est une décision politique forte de dire cela mais je pense que la réalité est plus compliquée. Personnellement, je n'utilise pas le terme de propagande car je ne suis pas un responsable politique mais un chercheur. Je préfère celui de manœuvre informationnelle et celui d’influence informationnelle parce que, du point de vue de la diplomatie russe, du point de vue des intérêts de la Russie, RT et Sputnik sont là pour procéder à une sorte de rééquilibrage des discours et des narratifs qui sont perçus à Moscou comme ayant été très largement en faveur des Occidentaux ces dernières années. On peut être d'accord ou pas avec ce genre d'affirmation mais le fait est que RT et Sputnik sont issus d'une culture d'"information combattante". Ils sont le produit de 20 ans de mutisme de la Russie sur la scène internationale, voire, comme certains le disent, d'humiliation. Depuis leur création en 2005 pour RT et en 2014 pour Sputnik, ils visent à accompagner le narratif officiel russe pour faire en sorte que celui ci soit au moins aussi audible que les narratifs des Occidentaux. Après, on peut les critiquer, dire qu'ils propagent des informations fausses ou vraies, les traiter de propagandistes ou pas mais le fait est que ces médias remplissent un objectif stratégique qui est considéré par beaucoup de gens comme un objectif totalement légitime. Et là, on est dans une guerre d'idées et de valeurs.

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Réaction de Xenia Fedorova, présidente et directrice de l'information de la chaîne RT France, après l'annonce par Twitter d'une mesure pour signaler certains médias étrangers.  

Ces médias ont-ils réussi leur objectif qui était de se respectabiliser et d'apparaître en France et en Occident comme des médias “comme les autres” ?

Il faut bien distinguer la situation des médias russes dans l'espace francophone des médias russes dans l'espace anglophone. Ce sont deux situations différentes. Dans l'espace francophone, je dirais qu’ils ont clairement réussi leur pari de respectabilisation. Et d'ailleurs, cela se voit dans l'infléchissement de la ligne éditoriale de ces deux médias qui, depuis quelques années, sont beaucoup moins combatifs, beaucoup moins vindicatifs et sont beaucoup plus dans le traitement “hard news” d’une chaîne classique d’information en continu. Ils n'ont plus besoin d'en faire des tonnes comme ils faisaient au début pour acquérir un nouveau public. Et aujourd'hui, on voit bien que les narratifs qui sont produits par Sputnik sont des informations que vous pourriez, dans la plupart des cas, retrouver à peu près partout. Ce qui n'empêche pas d'ailleurs que ces informations, ensuite, alimentent un certain nombre de discours politiques que certains diront complotistes, que d'autres diront d'extrême droite, d’extrême gauche, etc. Mais aujourd'hui, le positionnement de RT et Sputnik montre qu'ils ont acquis une certaine respectabilité, qu'ils se sont d'une certaine manière embourgeoisés et qu'ils font partie du paysage médiatique français et tiennent un rôle, notamment grâce à la crise des "gilets jaunes" qui les a beaucoup fait connaître, grâce aussi au fait qu'Emmanuel Macron en a parlé. Parce qu'au moment où le président français fait son discours avec Vladimir Poutine sur RT et Sputnik, beaucoup de gens ne les connaissaient pas et il leur a fait une publicité monstrueuse.

Et puis vous avez les médias russes dans l'espace anglophone où l'on est sur quelque chose de beaucoup plus vindicatif, de beaucoup plus combatif, qui est aussi lié aux relations beaucoup plus problématiques que la Grande-Bretagne et les États-Unis entretiennent en ce moment avec la Russie. Par exemple, Sputnik en anglais, qui vise notamment le marché américain, est une véritable machine à fake news. Pour le coup, ils font un boulot de fabrication de rumeurs, de monter en épingle des affaires, ce que Sputnik France ne fait plus et n'a pas beaucoup fait dans son histoire, parce que la stratégie est différente et parce que la diplomatie russe est traditionnellement beaucoup moins virulente envers la France qu'envers les pays anglo-saxons qui sont véritablement vus comme des adversaires. La France est aussi considérée comme une adversaire mais également comme un pays avec lequel on peut discuter et s'entendre. 

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Sujet diffusé sur RT France après l'annonce de Twitter qui étiquette la chaîne et réduit sa portée sur le réseau social.

Je pense que leur notoriété est faite en France et que la décision prise par Twitter aurait dû être prise il y a trois, quatre ou cinq ans, à l'époque où effectivement, le public ne connaissait pas ces médias. Aujourd'hui, cela revient vraiment à essayer de dévier le cours d'un fleuve en jetant des cailloux dedans.

Et d’ailleurs, cette annonce de Twitter est totalement tournée en dérision sur le site de RT en français, avec un éditorialiste qui se moque ouvertement de cette décision car ils n'attendent que ça ! D'être mis au ban, d'être marqués à la culotte. C'est comme cela qu’ils se sont fait leur réputation et c'est ainsi qu'ils vont continuer à exister. D'ailleurs, leurs cris d’orfraie leur font une bonne campagne de pub à peu de frais ; la preuve, on vient de passer un quart d’heure à en discuter et ils n’ont pas déboursé un centime !

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