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Russie-Ukraine : "Depuis la Crimée, on sait que le pire est possible"

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Un soldat ukrainien dans la ville de Donetsk le 31 janvier 2022
Un soldat ukrainien dans la ville de Donetsk le 31 janvier 2022
© AFP - STRINGER / ANADOLU AGENCY

Entretien. Les discussions se poursuivent entre Américains, Européens, Ukrainiens et Russes pour tenter d'apaiser les tensions à la frontières russo-ukrainienne. Pour la spécialiste des sociétés d'ex-URSS Anna Colin Lebedev, plus le temps passe plus la probabilité d'une attaque augmente.

Depuis plusieurs semaines, les États-Unis accusent la Russie de préparer l'invasion de l'Ukraine. Moscou dément ces velléités belliqueuses mais conditionne toute désescalade à des garanties pour sa sécurité, notamment l'assurance que l'Ukraine ne sera jamais membre de l'Otan. Dernière échange direct, l'appel mardi entre Antony Blinken, chef de la diplomatie américaine, et son homologue russe Sergueï Lavrov. L'Américain a "exhorté" la Russie à choisir la "voie diplomatique" et à un retrait "immédiat" des troupes russes à la frontière ukrainienne. Selon Washington, Moscou n'a apporté "aucune indication" d'une désescalade imminente. Sergueï Lavrov assure quant à lui que les États-Unis sont prêts pour "discuter" des inquiétudes russes en matière de sécurité. Et Vladimir Poutine, qui a pris la parole peu de temps après, espère que l'Occident et la Russie trouvent "une solution" à leur crise, tout en accusant Washington d'utiliser l'Ukraine comme un instrument pour entraîner Moscou dans un "conflit armé". Deux puissances, deux réalités et toujours pas de sortie de crise. La situation s'aggrave même selon la France qui a parlé par l'intermédiaire de son ministre des Affaires étrangères mercredi. "La situation est très grave. Il y a des dizaines de milliers de soldats russes aux frontières de l'Ukraine", a dit Jean-Yves Le Drian. "Tous les éléments sont réunis pour qu'il y ait une intervention", a-t-il ajouté. Anna Colin Lebedev, maîtresse de conférences en sciences politiques à l'Université Paris-Nanterre, spécialiste des sociétés d'ex-URSS et autrice du podcast Podkhoze consacré aux sociétés postsoviétiques analyse la situation : entre leçons tirées de l'annexion de la Crimée, désinformation et inquiétude des populations.

Dans le dossier ukrainien, pouvez-vous nous expliquer les différences de point de vue entre la Russie et l'Ukraine ?

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Du point de vue de l'Ukraine, la Russie a déjà militairement attaqué le pays. Elle est en guerre depuis l'annexion de la Crimée en 2014, un territoire ukrainien qui a été annexé par la Russie d'une manière non reconnue par la communauté internationale. Par ailleurs, la Russie a -selon les informations dont on dispose aujourd'hui, huit ans plus tard - organisé, encadré soutenu et mené les mouvements séparatistes dans le Donbass. L'Ukraine est donc dans une situation de guerre de basse intensité depuis quelques années, sans résolution politique malgré les accords de Minsk qui ont permis de diminuer l'intensité des combats mais pas de résoudre la situation. 

Dans cette histoire, l'Ukraine est un prétexte car, si il y a conflit, il ne va pas reposer sur un événement qui émerge sur le territoire ukrainien. C'est en grande partie pour cela d'ailleurs que les Ukrainiens vont avoir un mouvement de recul ou, disons, une méfiance vis-à-vis des annonces d'une invasion imminente. D'une part, parce qu'ils connaissent mieux la Russie que nous la connaissons et d'autre part parce que sur le terrain, il n'y a eu aucun élément déclencheur. Évoquer le "dossier ukrainien" est presque intellectuellement contreproductif, on devrait davantage parler du "dossier russe".

Quelles sont les leçons tirées de l'annexion de la Crimée vis-à-vis de la Russie ?

L'annexion de la Crimée a été un choc non seulement pour les Ukrainiens, mais aussi pour toute la communauté de diplomates, d'experts, de chercheurs qui s'intéressent à la politique russe dans son voisinage ou à l'action de la Russie. Il s'agissait d'une opération éclair, explicitement en violation du droit international et qui n'a absolument pas été anticipée. Ce qui n'a pas été anticipé, c'est la capacité de la Russie à lancer une action radicale, ouverte et très peu soucieuse de la réaction de la communauté internationale. 

Par ailleurs, la Russie a quand même, dans cette opération, commencé à faire quelque chose qu'elle sait très bien faire : entretenir le flou sur le déroulé exact des événements. Des militaires sans insignes sont intervenus en Crimée. Quelques années plus tard, Poutine a avoué qu'il s'agissait de l'armée russe. Même si on se doutait qu'il s'agissait de l'armée russe, là c'est devenu explicite. La Russie a également entretenu le flou sur la volonté de la Crimée de rejoindre la Russie à travers un simili référendum [le 16 mars 2014 ndlr]. En fait, il y a eu une combinaison à la fois d'une action très violente - même s'il n'y a pas eu de morts - en termes de droit international, de politique internationale, d'annexion et de désinformation à succès. C'est une marque de fabrique russe.   

Un drapeau russe flotte sur le bâtiment du parlement local indiquant "Conseil d'État de la République de Crimée", à Simferopol, le 19 mars 2014
Un drapeau russe flotte sur le bâtiment du parlement local indiquant "Conseil d'État de la République de Crimée", à Simferopol, le 19 mars 2014
© AFP - Bulent Doruk / ANADOLU AGENCY

Les Américains menacent la Russie de sanctions économiques, plusieurs pays de l'Union européenne ont apporté un soutien militaire et diplomatique à l'Ukraine. Cette mobilisation montre-t-elle que l'Occident a appris de leurs erreurs de 2014 ? 

Je ne pense pas qu'on ait appris de nos erreurs mais cela a augmenté la sensibilité vis-à-vis de chaque action de la Russie. À mon sens, on continue à ne pas regarder dans les bonnes directions, c'est-à-dire que la Russie nous envoie des signaux que l'on interprète la plupart du temps dans le sens souhaité par la Russie. La grosse différence par rapport à la situation avant la Crimée, c'est que maintenant, on s'attend au pire de la part de la Russie. On sait que le pire est possible, alors qu'avant, on avait quand même une vision très diplomatique, tout en négociation de la situation. Aujourd'hui, on sait que la probabilité du pire est élevée et donc on va systématiquement attribuer à la Russie les intentions les plus belliqueuses et une puissance, qui d'ailleurs, ne correspond pas toujours à ses capacités réelles.  

Sait-on quelles sont les capacités militaires et stratégiques réelles de la Russie ?

On extrapole énormément à partir de données restreintes, par exemple sur les cyberattaques. Il y a quelques années, on a énormément parlé des fermes à trolls mais en se basant sur des exemples extrêmement limités. Dernièrement, il y a aussi eu une série de cyberattaques sur les sites gouvernementaux ukrainiens. Ces sites ne comportaient apparemment pas d'élément sensible mais on a attribué les attaques à la Russie sans aucun élément tangible qui pourrait le soutenir. C'est un peu la victoire de la Russie depuis l'annexion de la Crimée : sa capacité à désinformer. L'État russe n'a plus besoin de faire grand chose. Cette peur est tellement installée que finalement, toute action agressive va être par défaut attribuée à la Russie et ça augmente la puissance imaginée de la Russie. Aujourd'hui, j'ai vraiment la sensation que la seule stratégie de moyen et long terme utilisée par la Russie dans ses relations internationales, c'est la formation des opinions.

Le président russe Vladimir Poutine le 18 mars 2014 après avoir signé un traité sur la Crimée, qui devient partie intégrante de la Russie. Annexion non reconnue par la communauté internationale
Le président russe Vladimir Poutine le 18 mars 2014 après avoir signé un traité sur la Crimée, qui devient partie intégrante de la Russie. Annexion non reconnue par la communauté internationale
© AFP - KIRILL KUDRYAVTSEV

En ce qui concerne cette escalade des tensions entre Russie et Ukraine, les pays européens et les États-Unis ont-ils une expertise claire et avisée sur la Russie ?

Les règles du jeu ont été posées par la Russie et nous y adhérons complètement. Nous dansons la danse que l'État russe nous propose. En réalité, notre expertise et notre connaissance de la Russie pourraient être meilleures parce qu'on se base quand même énormément sur des clichés, sur ce qu'est un pouvoir autoritaire. On a tendance à parler du Kremlin en général, sans forcément connaître les dynamiques à l'intérieur et les différents acteurs. C'est difficile à percevoir, mais on uniformise un petit peu trop. 

À partir des années 1990, la Russie n'a plus intéressé grand monde et on a désinvesti dans la recherche et l'expertise de la région. On a un peu arrêté d'investir aussi dans nos diplomaties. On a réduit notre présence en se disant que les enjeux étaient ailleurs, en Chine, au Brésil. On a toujours d'excellents spécialistes mais ce n'est pas suffisant. On s'appuie beaucoup plus sur les représentations que la Russie fait circuler et on n'a plus la force intellectuelle de comprendre véritablement ce qui se passe dans ce pays. A l'époque soviétique, on avait des Kremlinologues. Il n'y a pas forcément besoin de cela aujourd'hui, mais disons que sur la Russie contemporaine, on est loin de ce dont on aurait besoin. Les États-Unis ont produit énormément d'expertise sur la zone mais ils sont physiquement plus loin. On ne valorise pas nos atouts et on ne valorise pas notre capacité à réfléchir autrement que les Américains qui ont d'autres préoccupations que les nôtres. Notre compréhension fine de la Russie a décliné.  

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Aujourd'hui, existe-t-il une menace d'attaque réelle de la Russie sur l'Ukraine ?

C'est le temps qui va compter. Plusieurs éléments objectifs nous montrent que la Russie n'a aucun intérêt à attaquer. Mais le temps, et notamment l'engrenage des négociations entre la Russie, l'OTAN et les États-Unis, a créé ses propres dynamiques. Le coût de la marche arrière devient de plus en plus élevé puisque chacun essaie de jouer au plus fort. Avec l'ultimatum des Russes, les réponses radicales des Américains, la réponse à la réponse radicale, etc. Il y a un moment où on peut se retrouver dans une situation où la Russie ne verrait pas d'autre porte de sortie que d'attaquer. La probabilité d'une attaque augmente chaque jour. Plus la situation traîne, plus la probabilité augmente. 

Même si on a l'impression qu'il ne se passe rien pour l'instant, on est dans une dynamique d'escalade. Pour les experts qui sont à l'intérieur de la Russie, ce qui arrive aujourd'hui ne semble pas un plan prémédité. On a vraiment des effets qui se sont construits ces dernières semaines. Les couloirs du pouvoir russe sont relativement opaques. Toute prise de décision est liée à des rapports personnels et à une influence personnelle de tel ou tel acteur à un moment donné. Pour l'instant, on a par exemple le ministre de la Défense qui est complètement sur la réserve. En revanche, les réseaux diplomatiques, eux, chauffent autour de Sergueï Lavrov. On lit essentiellement des signaux faibles et ce que je constate chez les experts de la Russie et de l'Ukraine, c'est une montée de l'inquiétude là où il n'y en avait pas auparavant.  

Les populations russes et ukrainiennes sont-elles inquiètes ?

Les Russes ne sont pas très inquiets et ils attribuent la responsabilité de la déstabilisation à l'Occident plutôt qu'à leur propre gouvernement. L'inquiétude des Ukrainiens, elle, augmente. D'un côté, ce n'est pas la première fois que les forces armées russes se massent à la frontière de l'Ukraine. Mais de l'autre, toutes les informations qu'ils reçoivent, notamment de nous, contribuent à accroître l'inquiétude. Quand tout le monde autour de vous vous dit : "Vous vous rendez compte ? Ça vous fait quoi de vous faire vous occuper demain ?" Bien évidemment, cela va augmenter l'inquiétude de la population. C'est une sensation qui rend les Ukrainiens de plus en plus décidés à s'engager dans une guérilla contre la Russie si besoin. L'image qu'avaient les Ukrainiens de la Russie en 2014 était beaucoup plus ambiguë et beaucoup plus amicale. Mais depuis, par ses actions, la Russie a définitivement perdu la société ukrainienne et elle sait qu'elle ne la regagnera pas de sitôt. Aujourd'hui, il ne reste à la Russie qu'un seul bastion à sa frontière occidentale, la Biélorussie, qui est un peu tenu par la force.

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