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Russie : une consultation populaire pour relancer Vladimir Poutine

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Vladimir Poutine, 67 ans, est au pouvoir depuis 1999, alors nommé président du gouvernement en août. Son mandat actuel est prévu jusqu'en 2024. Ici, lors d'une allocution télévisée à Moscou, le 23 juin 2020.
Vladimir Poutine, 67 ans, est au pouvoir depuis 1999, alors nommé président du gouvernement en août. Son mandat actuel est prévu jusqu'en 2024. Ici, lors d'une allocution télévisée à Moscou, le 23 juin 2020.
© AFP - Alexey Nikolsky / Sputnik

Depuis jeudi et jusqu’au 1er juillet, les Russes sont appelés aux urnes pour un référendum qui permettrait à Vladimir Poutine de se maintenir au pouvoir, potentiellement jusqu’en 2036. Avec ce vote, le président russe espère redorer son blason et inscrire ses idéaux dans la Constitution.

Avec sa réforme constitutionnelle, soumise à un vote populaire qui a commencé jeudi pour culminer le 1er juillet, Vladimir Poutine espère redorer une image ternie par la crise sanitaire. Initialement prévu le 22 avril, le scrutin a été repoussé en raison de la crise sanitaire. 110 millions d’électeurs sont appelés à voter durant six jours, une consultation sur une durée élargie pour éviter une trop forte affluence dans les bureaux de vote. La réforme du président russe est un savant dosage de retouches politiques, de garanties sociales, de références religieuses, pour bien accompagner l’essentiel : créer les conditions de son maintien au pouvoir, potentiellement jusqu’en 2036. Lui qui dirige son pays depuis 1999, deux fois Premier ministre et deux fois président élu (2000-2008 et depuis 2012).

Affaires étrangères
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La Covid-19 a perturbé les plans du Kremlin

Légalement, cette réforme déjà adoptée par le parlement russe ne doit pas faire l’objet d’une consultation. Mais le président russe y tenait, compte-tenu de l’importance du sujet. En effet, les amendements constitutionnels ratissent large et ne doivent surtout pas être minimisés car ils disent beaucoup sur la société russe telle que veut la consolider Vladimir Poutine. Selon le principe du vote qui a débuté jeudi, tout est à prendre ou à laisser. Il n’y a pas de demi-mesure. Dans cette réforme se trouvent donc la référence à dieu et au mariage uniquement entre un homme et une femme pour flatter la fibre ultra-conservatrice, l’indexation des pensions de retraite pour la frange de son électorat la plus âgée, en passant par la sanctuarisation du territoire pour rassurer les nationalistes, auxquels le président russe promet de ne jamais rendre ni la Crimée à l’Ukraine, ni les îles Kouriles au Japon. 

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C’est un peu comme si Vladimir Poutine n’avait voulu oublier personne. Un peu comme si, le président russe, en accélérant d’un coup au printemps le calendrier, craignait les effets de la crise sanitaire. Car malgré les précautions annoncées – pas plus de huit électeurs par heure et par bureau de vote, le regroupement physique pour ce scrutin suscite l’appréhension des votants. Et peut-être surtout parce que nombre d’habitants ont perçu pendant deux mois de confinement les limites de l’efficacité du pouvoir présidentiel. La réforme des retraites il y a deux ans, à l’origine d’importantes manifestations avaient progressivement fait chuter la popularité du maître du Kremlin de 20 points. Des questions sociales qui sont centrales en Russie et qui, en fonction de l'évolution de la situation, pourraient faire vaciller le système Poutine explique Clémentine Fauconnier, chercheuse au Centre européen de sociologie et de science politique (CESSP) et enseignante à l'université Paris 1 Panthéon Sorbonne dans Cultures monde. "C'est un pays où il y a peu de protection et où la question sociale est très mobilisatrice__. Les grandes mobilisations, en nombre de personnes mobilisées et de profil social des personnes mobilisées, sont en général sur des questions sociales."

Après un mois de confinement, fin avril, une étude du centre indépendant Levada, indiquait que 48 % des Russes interrogés se disaient déjà mécontents de la façon dont les autorités géraient la crise sanitaire. Des milliers de Moscovites avaient par exemple critiqué l’application "StopCovid" russe, après s’être vus infligés des amendes injustifiées.

Pour s’assurer d’un taux de participation élevé à ce scrutin, les autorités russes se seraient arrangées pour que les plus gros employeurs du pays fassent pression sur leurs salariés pour qu’ils aillent voter. A la clé, "des jeux-concours organisés dans les bureaux de vote avec des voitures et des appartements à gagner". Un jeu qui nécessite l’utilisation d’un QR code donné à l’avance aux électeurs et qui permet donc de savoir qui est allé voter ou pas.

"Une tendance à surveiller ou contrôler la population, visible bien avant la pandémie", explique Françoise Daucé, directrice du Centre d'études des mondes russe, caucasien et centre-européen (CERCEC), dans l'émission Affaires étrangères fin mai dernier 

L'année dernière a été adoptée une loi sur la souverainisation de l'internet russe qui montre cette volonté de mieux contrôler l'espace numérique à l'intérieur du pays et de limiter les échanges avec le web international. Cette tendance est accentuée avec la crise sanitaire puisqu'on a vu un recours massif aux nouvelles technologies pour essayer de contrôler et de surveiller la population. (...) Un usage très important de ces nouvelles technologies qui fait craindre aux défenseurs des droits de l'homme et des libertés que ces mesures se perpétuent même si l'épidémie disparaît. Et donc le risque que cette surveillance demeure, même après l'épidémie.                  
Françoise Daucé, directrice du Centre d'études des mondes russe, caucasien et centre-européen

Revue de presse internationale
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Un scénario qui écarte les successeurs

Sur le papier, la position de Vladimir Poutine, restée populaire chez une majorité de Russes, pourrait donc s’être affaiblie, au moment où il veut inscrire – noir sur blanc dans la Constitution – sa conception de la Russie dans le futur. Le texte autorise le président à rester au Kremlin pour deux mandats de plus, jusqu’en 2036, soit l’année de ses 84 ans. Conformément au droit actuel, il aurait dû se retirer de la présidence en 2024. Vladimir Poutine a déclaré ne pas avoir décidé s’il resterait à la tête du pays après cette date mais que lui en donner la possibilité était essentiel. Car dans le futur proche imaginé par le président, les prétendants n’ont pas droit de cité. "L’heure est au travail, pas à la succession" a dit fermement en début de semaine Vladimir Poutine. "Autrement, je sais que dans deux ans au lieu de travailler normalement à tous les niveaux de l'Etat, tous les regards se mettront en quête de successeurs potentiels", a-t-il ajouté.

L’heure est surtout à la nécessité pour le président russe de réinitialiser son pouvoir par le biais de ces amendements qui ne risquent guère a priori d’être rejetés. L’épidémie de coronavirus a eu raison de la campagne contre la réforme. Aucun des rassemblements prévus en avril n’a eu lieu, confinement oblige. Le site internet "Niet" qui récoltait les signatures de Russes opposés aux réformes a été bloqué par la justice et a dû être relancé sous un autre nom de domaine. L’opposant Alexeï Navalny a dénoncé une "violation de la Constitution, un coup d’Etat" et estime que l’unique but de ce vote est de "remettre le compteur des mandats de Poutine à zéro, lui donner droit à une présidence à vie", rapporte l'AFP. 

Entre le boycott et l’indifférence des uns pour le scrutin et l’approbation par défaut des autres, comment écarter l’idée - de plus en plus répandue dans la population, que la remise à zéro des compteurs signifie surtout que le maintien de Vladimir Poutine au pouvoir au-delà de 2024 est déjà quasiment acté.

En mai dernier dans Cultures monde, le journaliste du Monde Benoît Vitkine estimait que personne n'avait prévu ce mouvement car Vladimir Poutine n'avait cessé de dire que jamais il ne toucherait à la Constitution et qu'il n'avait aucunement envie de rester. "Il a pris tout le monde de court" concluait le journaliste.

Cela ouvre une possibilité de se maintenir jusqu'en 2036 ou de bien choisir le moment où Vladimir Poutine passera la main : le moment propice du point de vue du contexte politique et du successeur choisi. C'est un scénario qui se voit souvent dans les régions pour les gouverneurs. Les passages de témoin d'un gouverneur à un autre se font en dehors des échéances électorales, ce qui prend tout le monde de court y compris l'opposition et cela permet au successeur d'être déjà gouverneur par intérim et de se faire élire plus facilement.  
Clémentine Fauconnier, chercheuse au Centre européen de sociologie et de science politique et enseignante à l'université Paris 1 Panthéon Sorbonne

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