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Ryoko Sekiguchi : "Ces légumes printaniers sont l’une des rares fenêtres ouvertes sur le monde extérieur"

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Chez un primeur à Montpellier, les premiers légumes de printemps.
Chez un primeur à Montpellier, les premiers légumes de printemps.
© AFP - Pascal Guyot

Coronavirus, une conversation mondiale. L’écrivaine japonaise Ryoko Sekiguchi, autrice de "Nagori : le nostalgie de la saison qui vient de nous quitter" (POL, 2018), profite du confinement de ce début de printemps pour traduire le goût de la "saison qui vient d’arriver".

Face à la pandémie de coronavirus, Le Temps du Débat avait prévu une série d’émissions spéciales « Coronavirus : une conversation mondiale » pour réfléchir aux enjeux de cette épidémie, en convoquant les savoirs  et les créations des intellectuels, artistes et écrivains du monde entier. 

Cette série a dû prendre fin malheureusement après le premier épisode : « Qu'est-ce-que nous fait l'enfermement ? ». Nous avons donc décidé de continuer cette conversation mondiale en  ligne en vous proposant chaque jour, sur le site de France Culture, le regard inédit d’un intellectuel étranger sur la crise que nous  traversons.

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Aujourd'hui, Ryoko Sekiguchi, écrivaine japonaise résidant à Paris. Si le début du printemps nous semble confisqué par le confinement, le goût des aliments demeure pour apprécier la saison qui débute. 

Le printemps est un nourrisson dont il faut prendre soin. Il est fragile, éphémère. 

Le Ministre de l’Agriculture a annoncé dans un discours que la saison commençait pour les agriculteurs. Comme si la terre ne produisait rien pendant l’hiver. Ce n’est évidemment pas le cas. La saison dernière, nous avons mangé des navets, des choux, des poireaux et des légumes racines. L’énergie de la nature était préservée sous la terre. Seulement, aujourd’hui, cette énergie pointe le bout de son nez hors de terre et on assiste à l’apparition de fruits et légumes qui se conservent moins longtemps, et qu’il faut traiter avec délicatesse, comme des nouveau-nés.

On nous encourage à consommer des produits frais et de saison, comme les asperges ou les fraises, et sans doute, ils ne nous font que du bien. En période de confinement, cependant, ces invités de la terre peuvent nous troubler. 

Ces légumes printaniers sont l’une des rares fenêtres ouvertes sur le monde extérieur, mais à leur vue, en croquant ces petits pois crus qui conservent une légère amertume et nous font humer l’air qu’ils respiraient il y a peu, comment ne pas se sentir frustré d’être soi-même interdit de sortie, et de toute cette verdure.

Il arrive ainsi que, las de confronter la triste réalité, nous trouvions refuge dans des nourritures stables, qui protègent et qui réconfortent : les pâtes et le pain – mais attention ! Pas n’importe lesquels. Quand vous laissez lever la pâte à pain, c’est une petite vie que vous voyez naître. Quant aux produits de fermentation, c’est un peu comme si vous étiez devenu chef de troupe : vous alimentez les bonnes bactéries afin qu’elles se battent à votre place. 

En ces temps instables, nous accordons une grande importance aux « symboles comestibles ».

Au Japon, on dit que c’est en mai, à la fin du printemps, que l’on constate le plus de syndromes dépressifs et de troubles émotionnels. Nous sommes fragiles, et c’est normal, car nous venons tout juste de sortir de terre nous aussi. C’est ainsi qu’il existe une sorte de coopération entre les « vivants du printemps » : le pique-nique. Le grand rassemblement. Pas seulement entre nous les hommes, mais avec tous ces vivants qui viennent juste de s’extraire de leur cocon. Nous nous rapprochons davantage de ce que nous assimilons pendant nos repas. En Iran, le Nouvel An, Nowrouz, a lieu le premier jour du printemps et, dans les jours qui suivent, tout le monde sort pour célébrer son arrivée. Le monde entier renaît, et les plantes et les insectes avec nous. C’est probablement la raison pour laquelle le gouvernement iranien, en dépit du risque de contamination, n’a pas osé fermer les bazars à ce jour, pour ceux qui fêtent le Nouvel An.

Le printemps est une saison fragile, mais passagère. Nous pouvons espérer nous en sortir, sans doute, avec l’arrivée des premières chaleurs. Mais nous nous souviendrons longtemps de ce printemps-ci. Chaque fois, sans doute, que nous porterons à notre bouche les premières gariguettes. Les légumes nous servent aussi à cela : à nous rappeler de ne pas nous cacher derrière l’amnésie historique.

Emmanuel Laurentin avec l’équipe du « Temps du débat ».

Retrouvez ici toutes les chroniques de notre série Coronavirus, une conversation mondiale.