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S’affranchir de la gravité avec Philippe Halsman, et se libérer

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L'actrice Jean Seberg, l'année où elle a rencontré Romain Gary, en 1959 - série "jumpology"
L'actrice Jean Seberg, l'année où elle a rencontré Romain Gary, en 1959 - série "jumpology"
- Philippe Halsman/Magnum Photos/RSF

Culture Maison. Quelle révolution de perceptions et de l’imaginaire pourrions-nous puiser à partir de l’œuvre inventive du photographe Philippe Halsman et de son itinéraire, à la fois tragique et joyeux ?

Merryl Moneghetti, productrice des Cours du Collège de France, sur France Culture, vous propose de "défier la gravité", en sa compagnie, dans tous les sens du terme.

Un inconnu célèbre

Philippe Halsman (Riga, Lettonie, 1906 – New York, 1979) est cet inconnu célèbre dont chacun a pu apprécier un des clichés, sans savoir le nom de l’auteur : Einstein, en 1947, le regard grave et tragique qui nous fixe (il vient de confier au photographe, qu’il connaît bien, le poids qui pèse sur sa conscience d’avoir participé à la création de la bombe atomique), Cocteau affublé de 6 mains, Hitchcock, un oiseau posé, ailes déployées, sur son long cigare… Brigitte Bardot, à Saint-Tropez en 1955, bondissante et joyeuse, suspendue dans les airs, au-dessus d’un époustouflant paysage de calanque…

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Alors que les graves crises s’enchainent et que nous ne cessons de sauter dans un inconnu vertigineux, et que la pandémie avec son confinement nous a suspendu entre "un monde d’avant" et "un monde d’après", Reporters sans frontières, pour son numéro de printemps a eu la bonne idée d'inviter ses lecteurs à un "saut" pour la liberté de la presse. Le secrétaire général de RSF, Christophe Deloire, nous propose de goûter "la joie enfantine de sauter dans les flaques (…) tout en affrontant les cataclysmes", en revenant sur l’oeuvre jubilatoire de Philippe Halsman et sur sa fameuse jumpology, qui est l’art de sauter devant un objectif. Ainsi l’actrice Jean Seberg, en 1959, folle de joie dans son pyjama chinois, suspendue hilare dans les airs, son chat à portée de bras, dans le cadre cosy de son salon.

Comment peut-elle sauter ainsi ? Nous ne le saurons pas. Chaque photo, magique, garde son mystère. Philippe Halsman, jadis maître des effets de lumières dans sa période expérimentale, dans le Paris des années 1930, chasseur de spontanéité, joue savamment des effets de révélation.

Une philosophie du saut

La jumpology est donc à la fois un dispositif photographique et un manifeste philosophique. Après avoir mis en confiance des modèles parfois timides, inquiets ou rétifs face à l’exercice du portrait, grâce une atmosphère intimiste et une équipe resserrée (souvent le photographe et son assistant ou sa femme, elle-même photographe), il s’agit, en fin de séance de prise de vue, de faire sauter verticalement des personnalités, et de déclencher la très grande vitesse. Dès les années 1930, Halsman a mis au point un "gadget" d’instantanéité, selon ses mots, pour réaliser ses premiers portraits d’écrivains - en commençant par Gide - avec une caméra à double lentille. Le résultat est à fois dynamique et réjouissant, tout en ouvrant bien des perspectives.

Depuis son invention dans les années 1950, l’art de sauter verticalement devant un objectif a été copié, Philippe Halsman invitant, dès 1959, le public à effectuer sa propre jumpology. Le dispositif est en partie démocratisé aujourd’hui par les possibilités techniques des appareils numériques, sans égaler l’original. Prendre une photo est à la portée de tous, en faire une éternelle qui entre dans l’histoire, c’est autre chose !

Sauter pour se révéler

A propos de sa démarche, le photographe qui cherche à lever les masques, à contourner les "simulacres" de la condition humaine, déclare :

Ma curiosité a été attisée par une véritable question : on nous a appris à nous comporter correctement, à contrôler nos expressions. Mais cette tenue ne se ressent pas lorsque nous sautons. Je voulais voir des gens célèbres se révéler dans leurs sauts, montrant leurs ambitions, leur détermination ou leur insécurité.

L'acteur Anthony Perkins, deux ans avant le film "Psychose", aux États-Unis en 1958 - série "jumpology"
L'acteur Anthony Perkins, deux ans avant le film "Psychose", aux États-Unis en 1958 - série "jumpology"
- Philippe Halsman/Magnum Photos/RSF

Le réalisateur Michel Hazanavicius, qui présente Philippe Halsman pour le bel album de RSF pour la liberté de la presse (en kiosque jusqu’au 2 juin), voit dans le photographe un "expert en visages" :

Tous les visages que je regarde, indique Philippe Halsman, me semblent cacher et parfois fugitivement révéler, le mystère d'un être. Capturer cette révélation devint le but et la passion de ma vie. Je suis devenu un collectionneur, je collectionne des reflets d'intériorité. Ceux de tous les gens qui passent devant mon objectif.

Une jeunesse dans la tourmente

Passionné de photo dès l’âge de 15 ans (il fait ses premiers essais sur l’appareil de son père), ancien étudiant ingénieur, féru d’optique, Philippe Halsman, artiste juif d’origine lettone, s’est initié en famille à l’art dans les différents musées d’Europe. Mais à 22 ans, dans l’Autriche antisémite de 1928, sa vie bascule. Son père est assassiné, au cours d’une balade en montagne et c’est le jeune homme qui est accusé de meurtre. L’accusation de parricide sert une campagne anti-juive, en pleine montée du mouvement nazi, comme le rappelle Yasmine Youssi en novembre 2015 dans un portrait sensible publié dans Télérama. Elle souligne qu’"une terrible épreuve" était cachée sous la "joyeuse virtuosité" de Philippe Halsman.

Emprisonné, l’étudiant doit la vie sauve à l’énergie de sa soeur et à la mobilisation d’un comité international où figurent Sigmund Freud, Paul Painlevé et Albert Einstein. C’est encore Albert Einstein qui lui sauvera la vie une seconde fois, quand il faudra fuir avec sa famille la France vaincue par l’Allemagne nazie en 1940, et obtenir un visa pour les Etats-Unis. Si le photographe évoque sa fuite et son exil vers l’Amérique, en revanche, il ne dit rien sur la tragédie antisémite du Tyrol dans son autobiographie, écrite dans un style limpide et efficace à la Camus.

Ceux qui l’admirent ou qui reviennent sur son oeuvre, Michel Hazanavicius en-tête en 2020, mais aussi Yasmine Youssi au micro d’Arnaud Laporte, sur France Culture, au moment de la riche retrospective Halsman au Jeu de Paume, sont frappés par le silence du photographe sur cet épisode traumatique et fondateur en creux, ou en contrepoint, d’une oeuvre définitivement tournée vers l’exorcisme, la vie, le bien-être et la joie. La légèreté finalement complexe de Philippe Halsman peut se faire aussi malicieuse, le photographe s’avérant un formidable lecteur d’âme et de cœurs.

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Amener de la vie dans un monde à l’arrêt

Ce qui frappe, alors que l’on peut se replonger dans son oeuvre foisonnante grâce à la galerie immense du web, de son riche site officiel, en passant par toutes les ressources du Jeu de Paume (textes traduits, films de présentation de l’exposition, petits hommages des admirateurs…), c’est de voir la jumpology, étrange hasard de calendrier, venir nous donner une énergie de vie, d’espoir, en 2015, en 2020, alors que notre monde est tétanisé par les fléaux qui nous frappent, en ce début de XXIe siècle, que notre présent nous semble un temps ravi, nous installant quelques semaines, quelques mois, dans une sorte de temps figé, de quatrième dimension, d’univers à la Black Mirror… La photo intitulée Dali Atomicus, en 1948, apparait comme un manifeste de Philippe Halsman et de son ami, complice de travail, le peintre surréaliste Salvador Dali.

Les deux artistes ont saisi la révolution totale qu’entraîne la physique quantique, une "physique contre-intuitive", selon le mot de Serge Haroche, Prix Nobel de Physique, une physique de science-fiction, où un chat peut être vivant et mort à la fois. Avec ses mises en scène parfois dignes d’un Méliès et son travail après coup sur les photos (on est avant photoshop), l’oeuvre de Philippe Halsman n’en finit pas de bousculer nos représentations et d’explorer les possibilités de la gravité.

Pour prolonger, autour des sauts publiés dans L'album RSF pour la liberté de la presse :

Dali Atomicus

6 heures de prise de vue, 6 assistants, 3 chats et 26 essais ont été nécessaires à la photo parfaite - New York, États-Unis, 1948
6 heures de prise de vue, 6 assistants, 3 chats et 26 essais ont été nécessaires à la photo parfaite - New York, États-Unis, 1948
- Philippe Halsman/ Salvador Dali/Magnum Photos/RSF

Dans Dali Atomicus, tout est mouvement. Les chats volent, et même Dali semble en lévitation, l’eau s’est figée en cascade transparente dans les airs. Nous voici dans un monde, certes surréaliste, mais aussi dans une autre matérialisation de la révolution technique et quantique (on ne parle pas encore de l’hyperpuissance informatique, même si Arthur Koestler imagine déjà dans L’Express à la fin des années 1950, des ondes électromagnétiques qui vont parcourir la terre et permettre de transmettre l’information à la vitesse de l’éclair). Nous vivons sans nous en rendre compte des mutations aussi rapides et profondes que celles du néolithique. Tout est chamboulé.

Le portrait d’Einstein, grave et rempli d’émotion, nous rappelle le versant obscure de ces mutations, tandis qu’un grand nombre de photos d’Halsman organisent le chaos et révèlent de drôles d’étoiles dansantes.

Des fusées et des étoiles dansantes

Double page du N63 de L'album RSF pour la liberté de la presse : Benny Goodman, Romain Gary, Jean Seberg - Série "jumpology"
Double page du N63 de L'album RSF pour la liberté de la presse : Benny Goodman, Romain Gary, Jean Seberg - Série "jumpology"
- Philippe Halsman/Magnum Photos/RSF

Aux Etats-Unis, la presse magazine va permettre à Philippe Halsman de vivre de son art, de faire évoluer les dispositifs inventés dans le Paris avant-gardiste des années 1930, et de rencontrer tout ce que la planète compte d’artistes et de décideurs en tout genre. Lorsqu’il disparaît en 1979, Philippe Halsman est l’homme aux 101 couvertures de Life Magazine, farouche défenseur d’un art qui ne se prend pas au sérieux, mais qui se remet sans cesse en question pour innover et ouvrir le regard.

Il a fait sauter les personnalités les plus diverses des Trente Glorieuses. Jouant tantôt du dedans, tantôt du dehors, certaines personnalités sont photographiées dans un jardin et d’autres dans leurs salons. Certains protagonistes bondissants s'envolent en étoiles festives. Audrey Hepburn, Jean Seberg, François Mauriac, Philippe Halsman s’éclatent, quand d'autres sautent en "i", s’élèvent avec une raideur toute verticale, en gardant un certain contrôle, du musicien Benny Goodman à Marylin Monroe, en passant par Romain Gary.

Que de rencontres heureuses ou malicieuses dans "l’accrochage" de certaines doubles-pages de l’album RSF. Romain Gary, alors diplomate en 1953, et qui ne s’est pas encore inventé un double écrivant, s’élève tout droit, presque mystique, étrange, et semble regarder sur la page d’en face, éblouissante dans son envol, Jean Seberg, qui devient sa compagne en 1959.

Double page du N63 L'album RSF pour la liberté de la presse : Audrey Hepburn, François Mauriac - Série "jumpology"
Double page du N63 L'album RSF pour la liberté de la presse : Audrey Hepburn, François Mauriac - Série "jumpology"
- Philippe Halsman/Magnum Photos/RSF

La même année Philippe Halsman réussit l’exploit de faire sauter haut (mais comment diable a-t-il fait ?), le prix Nobel de littérature, le septuagénaire François Mauriac, pas sportif pour deux sous. Auréolé de ses combats politiques et humanistes et de son engagement contre la torture pendant la guerre d’Algérie, l’écrivain est photographié chez lui devant les charmilles de Malagar, sa propriété près de Bordeaux. Il s’élève verticalement les jambes repliés sous lui, avec une joie évidente sur le visage. On est aux antipodes de la photo prise quelques jours plus tôt pour l’Express, en septembre 1959, pour le lancement de la nouvelle téléchronique tenue par l’académicien. A cette envolée et à cet épanouissement dans le saut d’un Mauriac qui s’amuse répond l’envolée rayonnante d’Audrey Hepburn. Brune délicate et facétieuse, égérie de Givenchy, l’ancienne ballerine devenue un des plus bouleversants visages du cinéma, aussi bien au service d’un Billy Wilder que d’un Blake Edwards, a connu la faim et fait de la résistance pendant la seconde guerre mondiale.  Artiste discrète mais aux engagements forts et concrets, dont le métier de cœur aura été d’être ambassadrice Unicef, en deuxième partie de vie, se trouve ainsi associée en joie spontanée et en combats humanistes avec l’écrivain engagé François Mauriac. Comme Philippe Halsman, Mauriac était passionné par les visages humains et par la « photogénie/télégénie ». Il recommandait face aux caméras "d’être soi-même" et "naturel".

La liste des personnalités bondissantes, face objectif, est longue et certains s’y révèlent plus spontanés et heureux que d’autres, moins sereins, plus rebelles à l’art de se lâcher dans les airs, parfois plus inquiétants, ou ambivalents comme Anthony Perkins, saisi en 1958, entre une aspiration vers l’élévation que donne l’élan de ses jambes et le mouvement contradictoire des bras tirés vers le bas, la tête penchée vers le sol avec son étrange sourire. On est deux ans avant son rôle de tueur tourmenté dans Psychose d’Hitchcock.

Quant aux Windsor, deux professionnels du sourire mondain, toujours bien placés, hélas, dans les anthologies de jumpology, ils gardent leur façade. Et pour cause. La maison est creuse ! La jolie fabulette du prince sportif amoureux d’une Américaine divorcée, pour laquelle il a renoncé au trône britannique, a "marabouté" tout le monde… Celui que les historiens tiennent pour un "benêt politique" et dont la "germanophilie profonde", a pu embarrasser au moment de la lutte antinazie, au tournant des années 1930-1940, reste aux yeux du public un ancien prince sympathique en 1958, date de la photo en France. De la force de certaines légendes…

couverture du N63 - L'album RSF pour la liberté de la presse : Philippe Halsman et Marylin Monroe, New York, 1959, série "jumpology"
couverture du N63 - L'album RSF pour la liberté de la presse : Philippe Halsman et Marylin Monroe, New York, 1959, série "jumpology"
- Philippe Halsman/Magnum Photos/RSF

De Marilyn Monroe qu’il connaissait bien et qu’il a beaucoup photographiée, dès 1949, Philippe Halsman disait que l’actrice si sensuelle, dans le procédé de la jumpology, "sautait les jambes ramassées sous elle comme une petite fille". Dans ses poings serrés, il voyait sa détermination. Le sex symbol Marilyn Monroe, qui ne laisse rien au hasard, travailleuse acharnée, femme volontaire dans un monde d’hommes, qui sait que la gloire peut être fragile, résiste un temps à la jumpology. Alors, Philippe Halsman a sauté avec l’actrice en 1959. C’est la couverture de l’album RSF. Dans la jumpology, le photographe recommande de scruter les détails significatifs. Ici, ce qui est très beau, au-delà de sauter de concert à deux, c’est le regard d’Halsman vers son modèle, et leurs mains fortement entrelacées, et de sentir la confiance que l’actrice, reine du contrôle, lui accorde. Si le sourire de la jeune femme semble plus crispé que celui, fou de bonheur d’Halsman, l’ensemble est profondément jubilatoire, merveilleux !

Michel Hazanavicius conclut ainsi sa présentation, et on le rejoint :

Philippe Halsman a placé certaines des plus grandes personnalités de son époque dans un état d’apesanteur quasi divin. Il aura finalement vaincu cette gravité qui a tant pesé sur sa jeunesse en passant le reste de sa vie à glorifier la légèreté. Avec sérieux. Et gravité

Autour de l'œuvre de Philippe Halsman :

30 min
59 min

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