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S’instruire du passé. Avec Françoise Hildesheimer, Philippe Lançon, William Marx…

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La Peste à Rome de Jules Elie Delaunay, 1869 (Musée d'Orsay)
La Peste à Rome de Jules Elie Delaunay, 1869 (Musée d'Orsay)
© Getty - Photo Josse/Leemage / Corbis Historical

La Revue de presse des idées. Les pandémies ont toujours existé, mais leur traitement a changé au fur et à mesure des siècles. Diverses voix dans la presse prennent la parole pour remonter le fil de nos réactions passées face à des pandémies.

Ce long week-end est l’occasion de se plonger dans quelques articles en grand format publiés récemment qui reviennent sur l’histoire des pandémies et la manière dont nous y avons réagi collectivement. Ainsi, le designer David Bihanic rappelle, dans AOC, dans quelles conditions se sont opérés les confinements   passés : "L’invention et la mise en application du principe de quarantaine ainsi que ce qui s’est appelé des "cordons sanitaires" remontent, en réalité, au Moyen-Âge, à une époque où sévissaient de terribles épidémies telles que celles de la vérole (la syphilis), du typhus, du "mal des ardents" (l’ergotisme) appelé aussi "feu sacré" (ignis sacer), de la dysenterie, également de la rougeole, de la grippe, sans oublier bien sûr celles de la lèpre ou encore de la peste".

Les principes des quarantaines (chez soi ou dans des hôpitaux) se raffinèrent tout au long des siècles. On appliqua la quarantaine à des régions entières : C’est alors que pour endiguer la propagation, [le Pape Clément XI] se décide de monter des « murs de la peste » dans le Vaucluse sur environ 27 kilomètres. Ainsi se conçut l’un des tout premiers parquements : ceinturer les régions, les contrées (selon les superficies) au sein desquelles s’étend la maladie afin de ne pas corrompre la « sanité » du territoire (souvent national) restant".

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Le designer s’appuie sur ce passé pour prophétiser à quoi pourraient ressembler des confinements futurs, faits d’un habitat qui est à la fois à l’intérieur et à l’extérieur, pour supporter plus facilement les périodes de claustration :

"L’air filtré ainsi que la lumière du soleil y devront pénétrer abondamment ; l’intérieur abritant dorénavant l’extérieur, patio et atrium pourront se voir revisités. Les activités physiques et sportives y tiendront bonne place, sans doute en toutes pièces ainsi qu’en diverses occasions". 

Le souvenir de la peste noire

Les épidémies sont un phénomène récurrent à travers l’Histoire, nous dit également l’historienne Françoise Hildesheimer, dans un grand entretien accordé au journal Le  Monde, sous le titre : "Cette mondialisation de masse des phénomènes épidémiques, c’est du jamais vu".  Ce qui est  nouveau, estime-t-elle, c’est la mondialisation du virus, ainsi que les informations concernant l’épidémie qui nous parviennent en temps réel, porteuses d’une "charge émotionnelle inédite".

La manière d’endiguer ces maladies a aussi évolué : "L’ancienne conception du sanitaire, plus administrative et policière que médicale, qui présidait à la lutte contre les épidémies, apparaît du coup non seulement dépassée, mais encore incompréhensible. Pensez qu’au temps de la peste l’une des premières mesures prises était la fermeture des hôpitaux, considérés comme des foyers d’infection !".

Parmi les diverses pandémies dont se souvient l’humanité depuis l’antiquité, la peste noire a, selon elle, particulièrement frappé les esprits : "D’abord, elle tue beaucoup. On parle de plus de 50 millions de morts, de 40 % à 60 % de la population. A Avignon, le pape et la cour pontificale n’y échappent que par un strict isolement dont ils ont les moyens. Ensuite, elle est d’une désespérante récurrence. Elle revient tous les dix ans jusqu’à 1356, puis en moyenne tous les quinze ans, mais plus irrégulièrement et de moins en moins violemment jusqu’à 1670.[…] “A l’époque moderne, lorsqu’on a cru s’en être débarrassé, la peste a brutalement réapparu à Marseille en 1720. L’émotion a alors été considérable"

Le caractère inexplicable de ces pandémies entretient évidemment les peurs : "La seule explication dont on disposait consistait à rapporter l’épidémie à un châtiment de Dieu éprouvant l’humanité pécheresse. Le discours de l’Église intervenait alors pour donner à un phénomène inexplicable une signification d’ordre supérieur et fournir des armes spirituelles pour lutter contre lui (pénitence, confession, processions, neuvaines, vœux…)".

Biopolitique

La réponse sanitaire aux épidémies, telle qu’on l’a conçue à bien des époques, consistait à exclure de la vie publique les individus supposés infectés. Temporaire mais violente, coercitive et policière, cette exclusion supposait la mort en cas d’infraction, rappelle l’historienne.

Les temps de peste étaient alors comparable aux temps de Terreur : dans les deux cas, on trouve la peur, l’idée d’un complot, des suspects, la quête de boucs émissaires ("engraisseurs de peste", juifs, lépreux, sorciers, Bohémiens, immigrés). Peut-être cette tendance n’a-t-elle pas tout à fait disparu : "Que dit Trump aujourd’hui ? La rancœur des pauvres, la peur de mesures restreignant les libertés, la dictature du pouvoir (local, central), la nécessité de maîtriser la violence sociale, de maintenir l’ordre, de défendre la propriété, de taxer les denrées…".

Dans le sillage de Michel Foucault, Françoise Hildesheimer souligne que le temps de l’épidémie met en lumière la volonté étatique de contrôle universel. La ville confinée devient le lieu d’une expérience du renfermement et du quadrillage policier. Foucault parle en effet d’un "rêve politique de la peste", de "l’utopie de la cité parfaitement gouvernée". Il explique dans Surveiller et punir : "Pour faire fonctionner selon la pure théorie les droits et les lois, les juristes se mettaient imaginairement dans l’état de nature ; pour voir fonctionner les disciplines parfaites, les gouvernants rêvaient de l’état de peste".

On peut cependant espérer, nous dit-elle enfin, que le caractère temporaire du temps de la crise sanitaire "limite la possibilité de son détournement politique au mépris des droits individuels hautement revendiqués".

L’épidémie en littérature

Penser les épidémies antérieures peut aussi passer par l’étude des fictions littéraires qui les évoquent. C’est ce à quoi s’emploie (ou se livre) William Marx, critique et historien de la littérature, dans Télérama.

Pour le Professeur au Collège de France "lorsqu’une population est contaminée, que ce soit par la peste, le sida ou le Covid-19, l’événement semble souvent unique. Mais les œuvres littéraires montrent bien que ce qui est parfois exceptionnel dans la vie des individus ne l’est pas au regard de l’histoire de l’espèce humaine".

Il rappelle que le premier récit d’épidémie connu dans l’histoire de la littérature occidentale se trouve dans L’Illiade, "qui débute par une épidémie mortelle et fulgurante qui ravage le camp des Achéens durant la guerre de Troie. Ce qui est tout à fait étonnant, c’est que ce premier exemple est aussi le plus ancien texte conservé. Il y a là quelque chose d’assez symptomatique du rapport consubstantiel qui existe entre l’humanité et les épidémies".

Comme Françoise Hildesheimer, William Marx revient sur les croyances qui accompagnent ces épidémies : "L’Iliade appartient à un type de discours littéraire qui essaie de faire des épidémies le signe d’un désordre de type cosmique, moral, humain. La « peste » qui menace de décimer l’armée est attribuée au dieu Apollon qui décoche ses flèches sur les guerriers, pour punir les Achéens d’avoir commis un acte impie".

Et il poursuit : "Cette idée que la maladie serait le signe d’un crime dont il faudrait retrouver l’auteur est aussi présente dans l’origine du roman policier : toute l’histoire d’Œdipe roi, la tragédie de Sophocle, qui commence également par le récit d’une épidémie, consiste à trouver pourquoi la peste s’est abattue sur Thèbes. Après une enquête policière, qui est peut-être la première à avoir jamais été écrite, Œdipe se rend compte qu’il est lui-même le coupable. Ce discours ancien, on le retrouve jusque dans des romans policiers récents, comme Pars vite et reviens tard de Fred Vargas qui fait de la résurgence de la peste au XXIe siècle la révélatrice d’injustices oubliées".

Théories du complot

Les épidémies constituent par ailleurs un terrain favorable à l’émergence de théories du complot : "L’historien Thucydide rapporte que les Athéniens ont incriminé les Péloponnésiens, prétendant qu’ils avaient empoisonné un puits, pour expliquer la peste d’Athènes pendant la guerre du Péloponnèse. C’est un argument qui revient dans l’histoire. Certaines communautés marginales, comme les Juifs au Moyen Âge, se sont vues accuser de la même chose. On en trouve même encore la trace aujourd’hui quand, aux États-Unis, Donald Trump parle d’un « virus chinois » à propos du Covid-19 !

Les œuvres littéraires prennent acte de l’existence de cette quête d’un coupable […]. C’est le cas de la fable de La Fontaine, Les Animaux malades de la peste, qui consiste en une charge cinglante contre le mécanisme du bouc-émissaire. Ceux qui y lisent la reprise du motif de l’épidémie comme châtiment imposé par le ciel font un contresens total ! En fait, le moraliste condamne la mise en accusation d’un innocent, l’âne, avec ironie".

La chloroquine et le professeur

La Fontaine est décidément souvent mis à contribution lorsqu’il s’agit de se  replonger dans les épidémies passées. Ainsi Philippe Lançon, dans Libération, avec son article intitulé "Les joies du quinquina, lointain ancêtre de la chloroquine", revient sur la rédaction par le fabuliste du "Poème du quinquina" en 1682.

Ce texte est un hommage au Roi Soleil et à ce médicament découvert par les jésuites au Pérou, tandis que des épisodes de fièvres déciment la population française. Le quinquina fait alors fureur : "Il apparaît dans les salons, les lettres, les livres, et même dans les cabinets. Dans un monde soumis aux médecins de Molière et dépourvu d’antalgiques, la mort et la souffrance sont partout, chez les puissants comme chez les autres. La Fontaine le rappelle : «Pandore, que ta boîte en maux était féconde ! / Que tu sus tempérer les douceurs de ce monde ! / A peine en sommes-nous devenus habitants, / Qu’entourés d’ennemis dès les premiers instants, / Il nous faut par des pleurs ouvrir notre carrière : / On n’a pas le loisir de goûter la lumière »".

"Comme le quinquina n’est pas sans efficacité, beaucoup y voient donc un remède miraculeux. Les temps d’épidémie activent un mélange d’information, de charlatanisme, de politique et d’opportunisme. Le sujet ou le citoyen se trouve écartelé par ces différents chevaux. La situation lui permet rarement de savoir quel est le bon".

Difficile de ne pas voir l’actualité se mirer dans cette histoire de quinquina : "Les saillies spectaculaires du professeur Raoult et les réactions qu’elles provoquent rappellent les aventures du quinquina" poursuit Philippe Lançon, "La Fontaine utilise ce sujet à la mode, qu’il vulgarise et politise, pour montrer sa virtuosité. A la cour de Louis XIV, les guéris par le quinquina sont exhibés, invités, commentés. Ce sont des rescapés du fiévreux péché humain"

Les pandémies oubliées de l’Histoire

Mais certaines épidémies ont été totalement oubliées des historiens. Il n’y a d’ailleurs pas à chercher très   loin : qui se souvenait, il y a encore quelques mois, de ce qu’avait été la grippe de Hongkong ? On pourrait aussi évoquer la manière dont la peste noire est totalement absente de l’histoire de l’art du XIVème siècle (voir à ce sujet le livre de l’historien de l’art américain Millard Meiss, La peinture à Florence et à Sienne après la peste noire, qui fut réédité chez Hazan en 2013).  "C’est un peu comme si l’on voulait faire une histoire de l’art du XXème siècle sans jamais mentionner les deux guerres mondiales, ni Auschwitz, ni Hiroshima", disait à ce sujet Georges Didi-Huberman.

Matthieu Garrigou-Lagrange, Pierre Cattaneo et l'équipe de la Compagnie des Œuvres