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Sabine Mirlesse : " Transformer, est-ce le rôle de l'artiste ? L'attente de son travail ?"

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Nevicata - Courtesy of Galerie Thierry Bigaignon
Nevicata - Courtesy of Galerie Thierry Bigaignon
- Sabine Mirlesse

Coronavirus, une conversation mondiale . Dans un moment où chacun cherche la lumière, il est conféré à l'artiste une fonction toute particulière. Mais est-il capable de créer dans ce moment de crise ? Pour la photographe Sabine Mirlesse, le rôle de l'artiste est ici en jeu : la transformation.

Dès le début du confinement l’équipe du Temps du débat a commandé pour le site de France Culture des textes inédits sur la crise du coronavirus. Intellectuels, écrivains, artistes du monde entier ont ainsi contribué à nous faire mieux comprendre les effets d’une crise mondiale. En cette rentrée, nous étoffons la liste de ces contributions (plus de 70 à ce jour) en continuant la Conversation entamée le 30 mars. En outre, chaque semaine, le vendredi, Le Temps du débat proposera une rencontre inédite entre deux intellectuels sur les bouleversements qu'induit cette pandémie.

Artiste franco-américaine, le travail de Sabine Mirlesse lie géologie et photographie, en tant que grandes gardiennes du temps, à la fois vulnérables et résistantes. En travaillant par couches et par éditions, elle combine des processus photographiques et stratigraphiques visant à explorer l’histoire de la terre, les strates et les empreintes, le rapport de l'individu à son origine et la capacité d'un lieu à évoquer la détection, réelle ou imaginaire. Si la photographie est son médium premier, les dessins, les images trouvées, les estampes en relief, la sculpture sur pierre, les installations, la vidéo et l'écriture font tout autant partie de sa pratique. Les inspirations de l'artiste proviennent souvent de la littérature, du mysticisme, et de l'ésotérisme, elle explore les récits minéraux et géologique sous la forme de quêtes. Son dernier travail, Pietra di Luce, inspirée de La Divine Comédie de Dante Alighieri est publiée en monographie chez Les Graphiquants en 2019 et comprend des essais de Federica Soletta et Jean-Pierre Criqui. Ce travail fait l’objet d’une exposition en 2020 à la Galerie Thierry Bigaignon qui la représente. Pour la "Conversation Mondiale", Sabine Mirlesse se questionne sur la créativité en temps de crise, l'attente de la société sur les artistes et observe ce que ce moment fait à l'approche de son travail. Un regard réflexif en devenir rétrospectif

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Transformer

En ce moment - invitée à réfléchir sur la relation entre crise et créativité, et la situation dans laquelle nous nous trouvons actuellement, survivant, globalement, je ne peux m'empêcher de déplacer ma réflexion sur le rôle de l'artiste, et sur l'attente de son travail.  Créer quelque chose à partir de rien, oui. Transformer - que ce soit par des années de coups de pinceau assidus sur un plafond de fresque voûtée ou par un seul geste minimal. Je me demande s'il existe un accord silencieux entre les artistes et tous les autres sur le fait que c’est à eux de répondre à cette attente ? S'agit-il d'un mythe ? Ou est-ce l'effort que l'on accepte quand on y consacre sa vie (comme si l'on avait même le choix de ne pas accepter) ? Serait-il possible de le réaliser en fin de compte, ou, est-ce la poursuite de cette réalisation qui vous fait continuer ? 

En anglais, un proverbe dit que lorsque la vie vous donne des citrons, faites de la limonade. C'est simple, semble-t-il. C'est-à-dire : Transformer.  

Au début du printemps dernier, les réseaux sociaux ont lancé un appel aux artistes du monde entier : « C'est votre heure » puis « Que ferions-nous sans l'art dans les moments sombres »- un appel soudain et urgent, et peut-être un rappel intuitif sur les choses qui comptent - parce que l’art compte, parce que l’art est nécessaire. D'où vient ce rappel ? Quel est le rôle de l'artiste dans l'esprit des gens qui se souviennent de cela dans un moment où ils sont confrontés à l'inconnu ? Et pourquoi, parmi tous les domaines professionnels, les artistes devraient-ils pouvoir continuer à être des artistes même au milieu de la peur et de la souffrance, ou dans l'isolement ? Je connais un certain nombre d'artistes qui ont ressenti une énorme pression, presque entièrement submergés et paralysés par cette attente de perspicacité et de productivité, en plus d’être accablés par les nouvelles chaque soir. Mais est-ce parce que ce n'est pas au départ un domaine professionnel comme les autres ? Ou est-ce par pur divertissement romantique ? Transformer des citrons en limonade…  Ou, peut-être, de l'eau en vin. 

Je me demande, indépendamment du fait que ce soit vrai ou non (parce que je pense que cela peut l'être parfois), si les gens veulent que les artistes soient des alchimistes ? Des mystiques ? Ou, selon les mots de Joseph Campbell, des chamans ?  

En revenant

Les neuf derniers mois ont eu un impact sur mon travail de différentes manières. D’abord ce sur le plan matériel. Je n'ai pas d'atelier rattaché à mon espace de vie - Être coupée de la chambre noire, où ces dernières années je me suis retrouvée à travailler fréquemment dans des bains chimiques et des couches de lumière provenant d'agrandisseurs de différents formats, m'a obligé à réfléchir différemment. En termes d'images, je ne pouvais pas être sur le terrain non plus - faire des photographies dans une série de sites spécifiquement choisis qui ont lentement tissé un fil conducteur dans ma pratique créative. J'ai eu l'idée de faire une chambre noire à la maison à un moment donné, mais ce n'était pas faisable pour des raisons d'espace, de ventilation et de manque d'équipements livrables en temps voulu. Je n'ai pas changé radicalement de "support", mais je suis revenue à l'écriture et à la sculpture en raison de la situation - des éléments qui avaient toujours été là, mais sur lesquels je m'étais simplement moins concentrée ces dernières années. C'était aussi une période de recherche, et je me suis trouvée particulièrement impliquée dans la réflexion sur les formes d'objets apotropaïques et oraculaires de toutes formes - des matériaux à qui nous prêtons de pouvoirs spéciaux face à l'incertitude en espérant des prophéties et une protection. Je travaille actuellement sur mes premières pièces. Aussi, j’ai commencé à écrire des cartes postales aux volcans pour marquer les jours du confinement.

Dans un autre proverbe, on dit aussi en anglais que le recul est de 20/20. Cela signifie que ce n'est que rétrospectivement, après un certain temps, que l'acuité visuelle d'une personne est à un niveau de sa véritable netteté et clarté. L'expression est à l'origine basée sur le tableau d'optique de Snellen publié en 1862. Je pense que les crises ont de nombreuses phases, parmi lesquelles « le pendant » et « l’après ». J'aimerais espérer, comme beaucoup d'entre nous, parce que l'espoir est une caractéristique typiquement humaine, que « l’après », apportera une abondance de créativité.

Ceci est plus complexe que la vision de l’artiste créateur dans l’urgence, travaillant dans la panique, ou même celui dont la créativité s'est libérée maintenant ; ils ont ressenti une fois la crise passée la chaleur de la peur évanouie. Après tout, Dante a traversé l'enfer pour atteindre les cieux. Louise Bourgeois avait "été en enfer et en est revenue" et disait que c'était "merveilleux" - mais ce n'est peut-être que dans le sillage, en revenant, que l'on peut reconnaître le chemin parcouru, la transformation. 

Les travaux de Sabine Mirlesse sont à retrouver ici.

Retrouvez ici toutes les chroniques de notre série Coronavirus, une conversation mondiale.