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Saigon, Sopro et Ibsen Huis : la mémoire des lieux

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Saigon • Sopro • Ibsen Huis
Saigon • Sopro • Ibsen Huis
- Christophe Raynaud De Lage

AVIGNON 2017 . Dans cette 71ème édition du Festival d’Avignon, certains lieux ont permis la résurgence d’une mémoire coloniale, familiale ou encore théâtrale. Un restaurant vietnamien, une maison, une scène de théâtre : trois lieux, trois mémoires, trois spectacles. Décryptage.

Les lieux ont une mémoire, parfois tenace. Ils sont porteurs de petites et de grandes histoires, individuelles ou collectives. Dans cette 71eme édition du Festival d'Avignon, trois spectacles ont exploré, chacun à leur manière, un pan de mémoire. Décryptage.

Un restaurant vietnamien : Saigon

Saïgon, Caroline Guiela Nguyen
Saïgon, Caroline Guiela Nguyen
- Christophe Raynaud De Lage

Un restaurant vietnamien. A Saigon en 1956. A Paris en 1996, c'est "un petit bout de Saigon en France". On y mange, on y chante, on y danse. C'est un lieu de vie où les époques et les destins se croisent. Dans un aller-retour entre la France et le Vietnam, nous suivons le parcours de celles et ceux qui quittèrent leur pays pour s'exiler en France, ainsi que de ceux qui n'ont pas pu en partir.

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Saigon est le fruit d'un long processus de travail et d'immersion. En octobre 2016, dans Une Vie d'artiste, la metteur en scène racontait le début des répétitions, l'arrivée à Saigon avec une photo de 1954, dans cette ville qui n'existe plus et est à présent devenue Hô Chi Minh Ville. Étonnamment raconte-t-elle, c'est la plume de Marguerite Duras qui la ramena à comprendre son lien au Vietnam et à explorer ses origines pour comprendre l'exil de sa mère.

Le retour aux origines croise la mémoire coloniale de la France. Parler de Saigon, dit Caroline Guiela Nguyen, c'est c'est aussi parler de la France, vue de l'étranger. Sur le plateau, les langues se mélangent. Il y a des comédiens français, d'autres français sont nés au Vietnam, d'autres encore sont vietnamiens et vivaient à Saigon en 1956, et les mémoires divergent. Au micro d'Olivia Gesbert dans la Grande table d'été, elle expliquait :

Je ne suis pas face à l'histoire, je suis face à une mémoire. Et c'est cet endroit-là que l'on a essayé de traiter au plateau. Comment fait-on pour faire remonter une mémoire par rapport à un événement ?"

La nécessité pratique a créé la situation théâtrale, et parfois, pour travailler cette mémoire, il a fallu s'extraire des mots. Comment construire une histoire d'amour sans les mots ? Comme par exemple pour raconter l'histoire de ce soldat français épris d'amour pour une femme vietnamienne :"Lorsque nous avons commencé à travailler avec Dan Arthus et Phu Hau qui ne comprennent pas la langue de l'autre, il a fallu construire une histoire de couple, sans les mots, juste avec le désir d'inventer ensemble." Dans cet extrait, Phù Hau Nguyen interprète le moment où elle s'apprête à quitter son pays pour la France, au côté d'Edouard, son futur mari :

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Avec Saigon, Caroline Guiela Nguyen signe l'un des spectacles les plus marquants de ce festival. Et parce que le karaoké fait partie intégrante du tissu culturel vietnamien, la mémoire se transmet aussi en chantant. Et avec des pleurs : "C'est comme ça que se racontent les histoires au Vietnam, avec des larmes".

Une maison : Ibsen Huis

Ibsen Huis de Simon Stone
Ibsen Huis de Simon Stone
- Christophe Raynaud De Lage

Lorsque le public entre dans la cour du lycée Saint-Joseph, c'est une maison au charme nordique avec de grandes baies vitrées qui l'attend. Dans un décor où chaque objet semble méticuleusement choisi, début in medias res, la comédienne est déjà en scène et prépare un repas. Nous entrons dans Ibsen Huis, la maison d'Ibsen.

Le sonnerie du téléphone retentit, et le drame débute. Nous sommes en 1974, avec Lena et Jakob, en pleine crise de couple à la vieille de leurs fiançailles. Mauvais présage d'une histoire par avance tumultueuse. Puis la maison tourne, donnant à voir d'autres pièces, d'autres personnages, d'autres points de vue. Dans ce drame inspiré de l'oeuvre d'Ibsen, le metteur en scène australien Simon Stone navigue dans les époques et remonte le fil de l'histoire de cette maison de vacances, refuge de la famille Korkman.

Lentement mais sûrement, le drame s'insinue, subrepticement. Sur le plateau, onze acteurs du Toneelgroep d'Amsterdam dirigé par Ivo Van Hove. Après la lecture des pièces d'Ibsen, ils se sont réunis pour construire ensemble l'histoire de cette famille et leurs traumas enfouis. Le rôle de Caes (interprété par Hans Kesting, dont l'interprétation de Richard IIII avait déjà marqué les esprits dans le magistral Kings of War d'Ivo Van Hove) devient central, celui par qui l'inceste arrive et plonge la famille dans le malheur.

Ibsen Huis, de Simon Stone
Ibsen Huis, de Simon Stone
- Christophe Raynaud De Lage

Après trente minutes d'entracte, la Maison de poupée se transforme en chantier. Nous voici plutôt dans l'environnement de Solness le constructeur. Nous remontons alors jusqu'en 1964 au moment de la construction la maison, à la source du malheur. Cinquante ans plus tard, Caroline, nièce de la famille, décide de se ré-approprier cette maison autrefois lieu de drame pour lui donner un nouvel essor. Objet de résilience momentané qui laisse place très rapidement au purgatoire et à l'enfer, à l'image des titres que portent l'acte II et III de cette pièce.

Dans cette mise en scène magistrale, l'architecture de la maison devient la structure d'un drame inter-générationnel inscrit dans chaque strate, dans chaque recoin. "Cette maison qui n'a jamais apporté que du malheur" n'échappe pas à son destin. De ce spectacle à couper le souffle, on ne sort pas indemne, et il faut bien quelques heures pour se remettre de ce vent australien qui a soufflé sur Avignon comme une belle surprise.

Une scène de théâtre : Sopro

Loin de la mémoire à vif ou du drame tumultueux, c'est avec une respiration que l'on termine ce parcours dans la mémoire des lieux.

Sopro, de Tiago Rodrigues
Sopro, de Tiago Rodrigues
- Christophe Raynaud De Lage

Avec son spectacle Sopro (souffle), c'est à un hommage au théâtre que nous invite le metteur en scène Tiago Rodrigues, et ce, par l'intermédiaire d'un métier de l'ombre, le souffleur. Au micro d'Olivia Gesbert, il décrivait en ces termes ce métier :

C'est une espèce de sauveteur, une mémoire d'urgence. Mais aussi une mémoire qui est gardienne du texte original. C'est comme un passeur entre l'auteur du texte, peut-être mort déjà, et le comédien vivant pour nourrir ce public qui est là.

Inspiré par l'idée de l'Antiquité grecque selon laquelle les poumons sont le siège de la conscience, Tiago Rodrigues a choisi de mettre en lumière le métier de souffleur. Il a ainsi demandé à Cristina Vidal, souffleuse au Théâtre de Lisbonne depuis trente-neuf ans, de monter pour la première fois sur scène.

Cette fois, la peur du texte n'existe pas, le trou de mémoire est même un cadeau. Le metteur en scène met en lumière la dextérité qu'il y a à souffler au bon moment et au bon rythme, avec cette maxime qui revient à plusieurs reprises dans le spectacle :

La discrétion du souffleur est proportionnelle à l'indiscrétion des acteurs.

Sopro, de Tiago Rodrigues
Sopro, de Tiago Rodrigues
- Christophe Raynaud De Lage