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Salim Zerrouki : "J'ai de l'espoir grâce à la jeunesse tunisienne éveillée"

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Un des dessins de la bande dessinée "100% bled" de Salim Zerrouki
Un des dessins de la bande dessinée "100% bled" de Salim Zerrouki

Entretien. La Tunisie attend les résultats officiels des premières élections municipales de l'après-révolution. Un électeur sur trois seulement s'est rendu dimanche aux urnes. Dessinateur d'actualité installé à Tunis, Salim Zerrouki nous a confié son regard sur l'évolution de cette société.

La Tunisie vient de vivre un moment historique : ses premières élections municipales démocratiques depuis la chute de Ben Ali. Le vote de dimanche n'a donné lieu pour l'instant qu'à des estimations. Mais au gré d'un passage à Paris, nous avons interrogé ce lundi l'auteur illustrateur Salim Zerrouki, qui vient de publier sa première bande dessinée "100% bled". Algérien, cet ancien directeur artistique dans la publicité vit depuis 2006 en Tunisie. Il s'y est notamment fait connaître par son blog de caricature quotidienne "Yahia Boulahia", dans lequel son personnage lançait des fatwa.

Salim Zerrouki, le 7 mai 2018
Salim Zerrouki, le 7 mai 2018
© Radio France - Eric Chaverou

Etes-vous prêt à réagir aux résultats de ces premières municipales ? Par quel dessin ? 

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Cela va de soi. Si je ressens le danger, mon blog va renaître. Les gens n'attendent que cela. On me le réclame tout le temps. Je faisais des fatwa et j'essaie de tourner en dérision la radicalisation, l'extrémisme religieux. Et comme je traitais de l'actualité, les gens adoraient. Cela mettaient du baume sur les cœurs.

Aujourd'hui, je ne sais pas quel dessin je ferais. Mais l'abstention est tout à fait normale. Nous avons attendu sept ans pour avoir des municipales. C'est trop lent. Il y a eu beaucoup de déception, beaucoup de magouilles politiques. Beaucoup de déception surtout par rapport au dernier vote gagné par Nidaa Tounès (fin 2014). La majorité des gens ont alors choisi le vote utile, contre les islamistes. Mais Nidaa Tounès s'est finalement rallié à Ennahdha, le parti islamiste. 

C'est la désillusion par rapport à 2014 ?

Exactement. C'est pour cela que les gens ne font plus confiance. C'est le dégoût. 

Mais il existe aussi de l'optimisme parce qu'il y a beaucoup de listes indépendantes. J'ai de l'espoir grâce à la jeunesse tunisienne éveillée qui veut aller de l'avant.

Des municipales que vous évoquez dans votre bande dessinée.

J'ai montré la mauvaise gestion locale. J'ai parlé des trottoirs, de la saleté, de l'urbanisation chaotique. Et maintenant que nous avons finalement voté pour ces municipales, j'espère que aurons les changements que nous attendons. 

J'ai fait cette BD pour essayer de faire changer les mentalités, de parler de certains sujets qui me dérangent. 

Notre correspondante en Tunisie, Maurine Mercier, a rencontré Salim Zerrouki à la sortie de sa bande dessinée

1 min

Avec quelles réactions depuis sa publication mi mars ?

En Tunisie, elle est sortie le 1er avril et les réactions sont toutes positives. Je n'ai eu aucun retour négatif. Je ne m'attendais pas du tout à cela. Cela me dérange presque ! Il y avait beaucoup de provocation, mais les gens ont adoré. Je ne comprends rien (rires). Je suis déçu, j'aurais aimé déranger les gens. Mais si ce n'est pas le cas, cela ne sert à rien.

Même à propos de la religion, du mariage ? Parce que vous avez fait polémique il y a quelques années.

C'est vrai. Mais à l'époque, c'était du frontal. Je m'attaquais aux islamistes religieux, donc automatiquement je dérangeais. Là, il y a de la religion, mais c'est plus subtil. C'est beaucoup plus du social. Mais je serais toujours contre un parti politique religieux. Je suis pour la séparation de la religion et de l'Etat.

Autre planche de la bande dessinée
Autre planche de la bande dessinée

Vous n'avez eu aucun problème avec les islamistes ces dernières semaines et avant ?

Non, non, non, non, non. Ça va. Tranquille. Non, non. Je n'ai rien eu. On pourrait se le dire. Peut-être que cela viendra prochainement, on ne sait pas. 

Moi, je suis maghrébin et je connais ma société très bien, donc je connais mes limites aussi. Je ne vais pas faire le guignol et faire des choses qui dérangeraient profondément. J'aime bien faire des dessins intelligents. Si c'est choquer pour choquer, le message n'arrivera jamais. Je contourne les problèmes. Je prends mes précautions.

Pour vous, Algérien, le spectre de la guerre civile s'est écarté en Tunisie ?

Oui, depuis longtemps. La menace des extrémistes planera toujours, parce qu'elle est étroitement liée à la religion. Mais la Tunisie a dépassé ce cap. Elle a fait l'expérience d'un parti, gouvernement, islamiste. Elle a vu ce que la Troïka a fait. L'Algérie ne l'a pas vécu. Il n'y aura pas de retour en arrière. 

Mais je suis peut-être utopique et dans ma bulle, pour rester dans le dessin.

Le début d'année en Tunisie a été marqué par des manifestations et le mouvement "Qu'est-ce qu'on attend". La Tunisie attend quoi selon vous avant tout aujourd'hui ?

Aujourd'hui, elle attend d'aller mieux économiquement. C'est la priorité pour les Tunisiens à cause de la dégradation depuis la Révolution de 2011. Le pouvoir d'achat a baissé, les prix ont augmenté. Les gens veulent avant tout manger.

Mais il y a fossé entre Tunis, où je vis, et les régions. Ce que l'on peut me dire à Tunis ne reflète pas la Tunisie. Le reste du pays veut manger. Dans la capitale, on se soucie des libertés d'expression et d'autres débats, avec des atteintes à des libertés individuelles dissimulées. Par exemple, l'affaire du bisou. Mais je ne m'inquiète pas pour la femme tunisienne, elle se défend très bien toute seule.

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On a beaucoup évoqué cette expression par le dessin. Les dessinateurs se portent bien aujourd'hui en Tunisie ?

Je ne lis pas de journaux en Tunisie et je ne sais pas s'il y a des dessinateurs de presse. En revanche, les dessinateurs sont très présents sur le net et sur Facebook. C'est le premier média d'information. Je connais ceux qui s'expriment sur la toile et je ne pense pas qu'il y ait de censure. Tout le monde s'exprime à sa façon. Mais il y a peut-être de l'autocensure. 

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