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Salman Rushdie : "Il faut se moquer de la religion, car la religion est absurde avant tout"

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L'écrivain britannique Salman Rushdie
L'écrivain britannique Salman Rushdie
© AFP - GERARD JULIEN

Pour la sortie de son dernier livre "Deux ans, huit mois et vingt-huit nuits", l'écrivain britannique Salman Rushdie est l'invité exceptionnel des Matins. L'occasion aussi d'évoquer notre époque, "anesthésiée par le retour du religieux".

"Si, il y a 50 ans, vous m’aviez demandé si la religion pouvait revenir sur l’avant-scène aujourd’hui, j’aurais dit : ‘C’est impossible’. Et pourtant, malheureusement, c’est ce qu’il s’est produit." L'écrivain Salman Rushdie est venu parler de son dernier ouvrage Deux ans, huit mois et vingt-huit nuits dans la Matinale de ce lundi 12 septembre. Après avoir longuement évoqué son livre en première partie d'émission il a, en seconde partie, élargi la réflexion à l'impact du fait religieux dans nos sociétés et au multiculturalisme. De l'autre côté du micro, Guillaume Erner et Sylvain Bourmeau, producteur de La Suite dans les idées, qui a ouvert l'entretien en mentionnant, dans ce dernier roman de Salman Rushdie, la célébration de la diversité dans tout ce qu’elle peut avoir "d’inquiétant, mais aussi de joyeux".

"A mon avis, ce serait extrêmement ennuyeux si nous étions tous identiques. En tant qu’écrivain, j’ai toujours pris plaisir à observer et dépeindre les grandes différences entre nous, et la façon dont nos grandes mégalopoles se sont développées. Elles sont toutes devenues internationales : à New York par exemple, vous entendez toutes les voix du monde, toutes les langues du monde, et c’est une bonne chose."

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Une diversité qui, pour lui, engendre un enrichissement de la possibilité qu’offre la littérature : "En étant en un seul lieu à un moment donné on a toutes les histoires du monde qui arrivent en même temps, en pleine rue." Et qui a pour autre caractéristique de s'opposer au fait religieux : "Il faut se moquer de la religion, parce que la religion est absurde avant tout. Par conséquent il faut en faire la preuve."

"Si vous pensez que le monde est plat et que vous le croyez en toute sincérité, que vous allez dans une église où tout le monde pense la même chose, eh bien moi je me revendique le droit de pouvoir dire que vous êtes un crétin."

"Le monde semble présidé par l’idéologie"

En première partie d'entretien, Salman Rushdie parlait de son dernier roman

Mais son roman, multiculturel, satirique, s'apparente aussi à une "guerre des mondes", comme le note Sylvain Bourmeau : "Il y a une violence considérable. Une violence née d’une guerre des idées entre Averroès et al-Ghazâlî." Une violence qui se nourrit d'idéologies.

"Il m’apparaît que l’une des découvertes de notre époque c’est le fait que les idées sont plus puissantes que les intérêts personnels. Au nom d’une idée ou d’une idéologie, les gens sont capables de faire des choses qui vont à l’encontre de leurs intérêts. Le monde semble présidé par l’idéologie plus qu’il ne l’est par l’économie ou tout autre phénomène."

Alors que vient d'être commémoré le 11 septembre, la question se pose : les démocraties réagissent-elles correctement au terrorisme ? Mais Salman Rushdie se sent assez peu légitime pour y répondre : "Je ne sais pas, moi je suis romancier. (...) Il est tout à fait compréhensible qu’il y ait beaucoup de peur dans nos sociétés."

"Le mot ‘terrorisme’ est assez évocateur tout de même, il s’agit d’inspirer la terreur. (…) Ce n'est pas une condition pour prendre des décisions car la peur, c’est une espèce de paralysie mentale. Par conséquent il nous faut trouver le moyen de mettre la peur de côté pour prendre de bonnes décisions."

Pour ce qui est de la liberté d'expression, suite à une archive faisant entendre la voix du dessinateur Charb, l'écrivain se dit convaincu qu'il est essentiel de continuer à clamer partout "Je suis Charlie" : "Il est très important de nous en tenir à cette ligne de pensée, d’expression. C’est très difficile. On a quand même lutté fort pour avoir cette liberté d’expression, il faut se battre pour la maintenir."

Dans Deux ans, huit mois et vingt-huit nuits, Salman Rushdie aborde la question de la sexualité. En première partie d'entretien, il affirmait qu'il s'agissait là d'un simple ressort comique de son dernier roman. "Nous comprenons que la pratique de la violence extrême, connue sous le terme fourre-tout et souvent inexact de 'terrorisme', a toujours particulièrement attiré des individus mâles qui sont soit vierges, soit incapables de trouver des partenaires sexuels", avait-t-il pourtant écrit (comme le lui fait remarquer Sylvain Bourmeau). Propos qui étaient pour lui une "galéjade, même si elle n’est pas dépourvue de vérité."

"Les gens qui ont une vie sexuelle heureuse ont moins de chances de porter une ceinture d’explosifs. C’est une théorie. Mais si on étudiait ces kamikazes, on pourrait s’apercevoir qu’ils sont presque tous vierges. (...) Lorsque les filles et les garçons ne peuvent pas être ensemble de façon normale, c’est une espèce de distorsion sociale et ça peut engendrer des tas de problèmes différents."

Dans son roman enfin, Salman Rushdie semble accorder beaucoup d'importance aux personnes, comme le prouve le portrait qu'il y brosse d’un "président formidable, très drôle, intelligent, avec les oreilles légèrement décollées"... et qui fait inévitablement penser à Barack Obama : "Je crois qu’il va nous manquer cet homme là. Mais il me manque déjà, particulièrement lorsqu’on voit la menace présidentielle qui pèse sur les États-Unis et sur nous."

"Le personnage, c’est le destin. Et dans mon livre, un des thèmes est qu’en nous, nous avons une force dont nous ne soupçonnons peut être même pas l’existence. Et cette force nous suffit pour affronter les défis qui se dressent devant nous."

Un entretien qui se termine par l'évocation des auteurs que lit Salman Rushdie ("Je lis trop à vrai dire."), la nouvelle génération d'auteurs américains, notamment, et par celle du cinéma, dont l'écrivain est un inconditionnel.

"Il y a dans les romans américains l’éruption d’une nouvelle forme de littérature immigrée. La littérature américaine a toujours été inspirée des Juifs d’Europe de l’Est ou d’Italie ; aujourd’hui, il y a des écrivains de partout. (...) Ce sont des jeunes écrivains qui apportent une littérature mondiale dans le creuset de la littérature américaine. (…) Et je me dis que moi aussi je peux faire ça."

Retrouvez l'intégralité de l'interview de Salman Rushdie dans Les Matins de France Culture