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Salman Rushdie : une vie d'"homme à abattre"

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Salman Rushdie à Paris en septembre 2018
Salman Rushdie à Paris en septembre 2018
© AFP - JOEL SAGET

Il y a 30 ans en Iran, le 14 février 1989, l'ayatollah Khomeiny, par un décret religieux, mettait à prix la tête de Salman Rushdie, auteur des "Versets sataniques". En 2012, l'écrivain racontait à Laure Adler la manière dont cette fatwa avait radicalement changé sa vie d'homme et d'écrivain.

Septembre 1988. Les Versets sataniques, troisième livre de Salman Rushdie, sort de chez l'imprimeur. Il relate l'histoire du prophète "Mahound", dépositaire d'une révélation dans laquelle les versets sataniques cohabitent avec le divin, proposant une réflexion sur le Bien, le Mal et leur lutte éternelle. Le livre fait très rapidement scandale dans le monde musulman, qui y voit une injure au Coran, et s'estime parodié : un mois plus tard, il est interdit en Inde, pays d'origine de l'écrivain, puis en Afrique du Sud, au Pakistan, en Arabie saoudite, en Égypte, en Somalie, au Bangladesh, au Soudan, en Tunisie, Malaisie, Indonésie, Qatar... 

Depuis les autodafés en Grande-Bretagne, jusqu'à la fatwa en Iran

En Grande-Bretagne, où vit Salman Rushdie depuis son adolescence, un véritable autodafé de plusieurs exemplaires du livre est organisé à Bradford en janvier 1989. C'est la “Société pour la promotion de la tolérance religieuse”, un groupuscule islamiste, qui tire les ficelles, parvenant à rassembler près de 1 500 musulmans. L'écrivain reçoit pléthore de lettres injurieuses qui l'accusent de blasphème, tandis qu'une des plus grandes chaînes de librairies de son pays, W.H. Smith, se sentant menacée, décide de retirer le livre de la vente. On sait trop peu que Stephen King, à l'instar d'autres écrivains, joua alors un rôle essentiel, comme le rappelait Brice Couturier dans une chronique en 2014, "interdisant aux libraires qui refusaient d’exposer "Les Versets sataniques" le droit de vendre ses propres best-sellers”.

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Mais c'est à partir de l'annonce de la parution américaine que tout s'envenime sérieusement : en février 1989, à Islamabad, dix mille Pakistanais fous de rage tentent d'incendier le Centre culturel américain. On compte cinq morts et une centaine de blessés. D'autres manifestations enflamment le monde musulman, au Cachemire, à Jakarta, à Karachi... C'est dans ce contexte que l'ayatollah Khomeini, cinq mois avant sa mort, sur les ondes de Radio-Téhéran, condamne l'écrivain à la clandestinité pour le restant de ses jours en lançant une fatwa contre l'écrivain : un appel à tous les musulmans, à l'exécuter, ainsi que ses éditeurs : 

Au nom de Dieu tout puissant. Il n'y a qu'un Dieu à qui nous retournerons tous. Je veux informer tous les musulmans que l'auteur du livre intitulé Les Versets sataniques, qui a été écrit, imprimé et publié en opposition à l'Islam, au prophète et au Coran, aussi bien que ceux qui l'ont publié ou connaissent son contenu, ont été condamnés à mort. J'appelle tous les musulmans zélés à les exécuter rapidement, où qu'ils les trouvent, afin que personne n'insulte les saintetés islamiques. Celui qui sera tué sur son chemin sera considéré comme un martyr. C'est la volonté de Dieu. De plus, quiconque approchera l'auteur du livre, sans avoir le pouvoir de l'exécuter, devra le traduire devant le peuple afin qu'il soit puni pour ses actions. Que Dieu vous bénisse tous.

Légende : Le 12 février 1999, à Bombay, des musulmans participent à une manifestation contre Salman Rushdie, auteur des "Versets Sataniques."
Légende : Le 12 février 1999, à Bombay, des musulmans participent à une manifestation contre Salman Rushdie, auteur des "Versets Sataniques."
© AFP - SEBASTIAN D'SOUZA

Trente ans de vie sous haute-protection

Fin février 1989, une quinzaine de jours après cet appel au meurtre, le Président de la République iranienne Ali Khamenei offre à l'écrivain une possibilité de se "repentir" ; proposition témoignant d'une volonté de préserver le dégel avec l'Occident, au lendemain de la guerre d'Irak. Salman Rushdie s'exécute, regrettant publiquement la "détresse causée à un si grand nombre de pratiquants sincères". Peine perdue : Ali Khamenei rejette finalement ses excuses, et enfonce même le clou :

Même si Salman Rushdie se repent au point de devenir l'homme le plus pieux de notre temps, l'obligation subsiste, pour chaque musulman, de l'envoyer en enfer, à n'importe quel prix, et même en faisant le sacrifice de sa vie.

En 2005, le même Ali Khamenei, successeur de Khomeini, augmente de 500 000 dollars la prime promise pour l'assassinat de l'écrivain, alors même que le président réformateur Mohammad Khatami avait, en 1998, déclaré la fatwa levée.

Depuis, les traducteurs et éditeurs de Salman Rushdie ont été pris pour cibles : le traducteur Japonais Hitoshi Igarashi notamment, a été tué à coups de couteau en juillet 1991, tandis que le traducteur italien Ettore Capriolo était grièvement blessé. En 1993, le traducteur Aziz Nesin, échappant à une tentative d'assassinat, a vu son hôtel se faire incendier (37 victimes...), tandis que l’éditeur norvégien du livre, William Nygaard, écopait de trois balles dans le dos.

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Quant à l'écrivain, qui est resté caché jusqu'en 2002, il réside outre-Atlantique depuis une vingtaine d'années, a été naturalisé américain en 2016, et refuse aujourd'hui de vivre dans la clandestinité. En janvier 1993, sur France Inter, il témoignait ainsi des débuts de cette vie sous-haute protection, 

Je suppose que tout au début, ce n’était pas tellement la peur, plutôt un grand choc. Quand vous voyez des images à la télévision, des masses de personnes dans les rues d’une ville étrangère avec des images de vous dont on a crevé les yeux… c’est très inquiétant. Et au début, j’étais convaincu de mourir vite. Mais je crois que j’ai compris que pour survivre, il fallait que je laisse les questions de sécurité aux gens qui sont là pour s’en occuper, et moi il fallait que je continue avec le processus d’être moi-même et de survivre en tant qu’être humain. Progressivement, j’ai trouvé une façon de vivre comme ça... Je ne passe pas beaucoup de mon temps à avoir peur.

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Il était également venu se confier au micro de Laure Adler, en 2012, sur France Culture

Je n’étais pas habitué à voir quatre policiers dans ma cuisine. C’était quasiment de la claustrophobie. Les écrivains sont habitués à la solitude ! Et là, c’était quasiment une intrusion dans ma vie privée. L’autre aspect, c’était le grand problème de pouvoir faire quoi que ce soit. J’ai passé dix ans sans avoir la clé de ma porte. J’étais incapable de quitter ou revenir dans ma maison sans la permission de quelqu’un d’autre.

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Dans cette même émission, il était venu parler de son autobiographie Joseph Anton, publiée en septembre 2012 et titrée ainsi en hommage à Conrad et Tchekhov, le nom qu'il s'était choisi pour sa décennie d’exil :

Dans Conrad, il y a cette extraordinaire phrase tirée du "Nègre du Narcisse" : “Je dois vivre jusqu’à ce que je meure”, qui est devenue comme un slogan pour moi, comme une devise. Mais si j'ai choisi Conrad, c'est aussi parce que c'est le grand écrivain des agents secrets, du monde du secret, et des voyages au sein du monde de l’ombre. Je m’y suis retrouvé moi-même finalement. J’ai aussi pensé à Tchekhov, grand artiste de la mélancolie, de l’isolement, de la solitude (...) et je me sentais comme une de ses "trois sœurs", rêvant d’un Moscou dans lequel elle ne pouvait pas revenir.