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Salvator Mundi : le tableau le plus cher du monde "au cœur de négociations permanentes entre Paris et Riyad"

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Mohammed Ben Salmane reçu à l'Elysée par Emmanuel Macron le 10 avril 2018, pour la signature d’importants accords commerciaux. Dans son documentaire, Antoine Vitkine, révèle que le Salvator Mundi figure au menu des discussions.
Mohammed Ben Salmane reçu à l'Elysée par Emmanuel Macron le 10 avril 2018, pour la signature d’importants accords commerciaux. Dans son documentaire, Antoine Vitkine, révèle que le Salvator Mundi figure au menu des discussions.
© AFP - Yoan Valat

Entretien. Antoine Vitkine, dans son enquête sur le "dernier Vinci”, confirme l’identité de son propriétaire, le prince MBS et révèle une affaire d'Etat, impliquant la France et le Louvre. Le réalisateur conteste l'expertise du musée dévoilée ce week-end, affirmant que le tableau serait bien un Léonard à 100%.

Avant de devenir le plus cher du monde, le tableau est acquis et en mauvais état, pour seulement 1 175 dollars, par un marchand d’art new yorkais, en 2005. Il est très vite confié à une restauratrice américaine de renom qui se dit convaincue, après deux ans de travail, qu’il s’agit bien d’une œuvre de Léonard de Vinci, du modèle des autres Salvator Mundi, issus de l’atelier du maître. Mais les experts sont divisés. Et pourtant, la National Gallery de Londres l’expose en 2010 comme une œuvre autographe et lui donne donc des gages d’authenticité. Le tableau prend énormément de valeur, en 2013, en étant racheté par un oligarque russe pour un peu plus de 127 millions de dollars, avant d’être vendu aux enchères 4 ans plus tard, malgré les controverses et sans analyse approfondie, comme un "vrai" Vinci, chez Christie's, 450 millions de dollars !

Dans le documentaire, Salvator Mundi, la stupéfiante affaire du dernier Vinci, le réalisateur Antoine Vitkine, assure que le dernier acheteur est bien le jeune dirigeant saoudien, MBS, Mohammed Ben Salmane et qu’il a obtenu de la France, une expertise dans le plus grand secret. Avec ce résultat : "Leonardo a seulement contribué au tableau" comme le certifie un haut fonctionnaire, dans l'anonymat, après trois mois d’analyse au C2RMF, laboratoire de pointe, dans l’enceinte du Louvre. Et à la demande de MBS d’exposer son Salvator Mundi, juste à côté de la Joconde, et de le présenter comme un Vinci à 100 %, fin 2019, Emmanuel Macron, sur fond de tensions diplomatiques, se serait lui-même prononcé contre, en se gardant bien de l’annoncer officiellement. Il s'agit d'une des principales révélations de l'enquête.

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Mais il y a aujourd'hui une nouvelle controverse. Le magazine La Tribune de l'Art assure que le Louvre et le C2RMF ont abouti à la conclusion inverse de celle du documentaire : pour eux, le tableau est effectivement de la main de Léonard, et seulement de lui et la communication de cette information aux Saoudiens aurait eu lieu en septembre 2019. Dans un article paru ce lundi, le New York Times ajoute que le Louvre a certifié que le tableau était une œuvre de Léonard, mais a gardé les conclusions secrètes après une dispute avec ses propriétaires.

Présenté comme un Vinci à 100% par Christie’s, sans expertise approfondie, le Salvador Mundi a été vendu aux enchères 450 millions de dollars, le 15 novembre 2017.
Présenté comme un Vinci à 100% par Christie’s, sans expertise approfondie, le Salvador Mundi a été vendu aux enchères 450 millions de dollars, le 15 novembre 2017.
© Maxppp - Andy Rain / EPA/ Newscom

Est-ce que ces révélations remettent en cause votre documentaire sur le Salvator Mundi ?

Il y a une controverse, oui, mais elle ne m'étonne absolument pas dans la mesure où ce film, mon film, à travers ce tableau, raconte quelque chose qui va bien au-delà de questions d'histoire de l'art ou d'expertises scientifiques, mais qui est une affaire d'Etat. Je rappelle qui est le propriétaire du Salvator Mundi : il s'agit de Mohammed Ben Salmane, connu pour être capable de faire assassiner un journaliste critique et surtout connu pour être à la tête de l'Arabie saoudite, qui a des intérêts considérables avec la France et avec le Louvre. Le Louvre a signé un accord lié aux accords d'Al-Ula dont la valeur globale pour la France s'élèverait à une quinzaine de milliards d'euros et où le Louvre est partie prenante et amené à gérer un musée qui serait trois fois plus grand que le Louvre Abu Dhabi en Arabie saoudite. Le Louvre Abu Dhabi lui rapporte déjà des centaines de millions de franchise ; les enjeux sont là. 

Je ne suis pas historien de l'art mais je suis sûr de ce que mes sources me disent et de l'évaluation assez négative du tableau par l'Elysée au moment où est prise la décision de refuser les conditions saoudiennes : exposer le tableau à côté de la Joconde comme un Léonard à 100%, sans explication. C'était ça, la demande. C'était l'objectif principal. J'insiste dans cette histoire que pour Mohammed Ben Salmane, Il ne s'agit pas de contribuer aux collections du Louvre ni de faire rayonner Léonard de Vinci. C'est de montrer au monde que le tableau qu'il a acheté pour un demi-milliard de dollars est un vrai Vinci, malgré les polémiques !

Alors que répondez-vous à cette affirmation du Louvre, après expertise, que le tableau serait donc bien un Vinci à 100 % ?  

Je m'en tiens à la chronologie de mon enquête. Je démontre et je révèle d'ailleurs pour la première fois à l'échelle mondiale que c'est le président de la République, Emmanuel Macron qui doit arbitrer un débat qui oppose d'une part le Louvre et d'autre part, les ministères des Affaires étrangères et de la Culture sur le fait d'accorder à MBS ce qu'il demande. La réponse est négative. Cela a lieu à la fin du mois de septembre 2019. L'exposition s'ouvre en octobre et c'est en décembre qu'aurait donc été publié un fascicule rapportant une expertise des experts, des historiens de l'art du Louvre démontrant que le tableau est un tableau autographe et qu'il n'y a aucun problème avec le tableau ou pas beaucoup de problèmes. Ce fameux rapport, le Louvre, évidemment, refuse d'en parler. Le Louvre est gêné par quelque chose qui est très simple. C'est que l'expertise dont on parle, que rapporte le New York Times, est la propriété du commanditaire : Mohammed Ben Salmane. Le Louvre est donc juge et parti. Quand on juge, on doit être au minimum neutre. Le Louvre ne peut pas être neutre. Les intérêts du Louvre avec l'Arabie Saoudite sont avérés et se chiffrent à plusieurs dizaines de millions d'euros.

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Qu'est-ce qui a empêché l'exposition en 2019 du "Salvator Mundi" au Louvre, dans ces conditions ? 

Je me pose la question. Ce qui est sûr, c'est que la demande de MBS de l'exposer à côté de la Joconde, a vraiment été faite. Cela peut être donc un argument. Effectivement, c'est une hypothèse que le refus ait achoppé là-dessus. C'est ce que dit le New York Times. Bon, je suis prêt à l'accepter, mais ça me paraît un peu court et un peu gros, Voilà. 

Etes-vous aussi confronté à des démentis au niveau politique ou au niveau de certains personnages qui sont exposés dans votre documentaire ? 

Je pense que tout le monde est sous pression. Si on était dans le cadre d'un débat d'histoire de l'art avec une polémique sur : est-ce que c'est un autographe ? Est ce qu'il y a une contribution d'assistants ? On sait que c'est Vinci. Mais à quel point a-t-il contribué ? Principalement ou pas principalement ? Si c'était une polémique comme ça, sur des enjeux artistiques, on en débattrait sereinement. Le problème, c'est que c'est pollué par des enjeux considérables pour la France, pour le Louvre, pour le monde de la culture, qui sont les milliards de l'Arabie saoudite et par ailleurs, la personnalité de Mohammed Ben Salmane, qui a à cœur de voir reconnu son tableau, pour sauver la face. De notre côté, nous n'avons jamais conclu que ce n'était pas un Léonard de Vinci. La presse mondiale d'ailleurs, qui a répercuté et qui a médiatisé mon film, a eu parfois des titres totalement délirants comme "MBS a acheté un faux Vinci". On a l'impression qu'il a acheté une œuvre de faussaire. Le tableau est au cœur de négociations entre Paris et Riyad : il fait l'objet de négociations permanentes. Les enjeux financiers, politiques et diplomatiques polluent l'expertise et donc la vérité scientifique qui devrait émerger.

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