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Santé des femmes : une très lente prise en compte depuis l'Antiquité

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La théorisation des corps, sortie tout droit des textes hippocratiques, a des conséquences sur la manière de traiter les femmes jusqu’au début du XIXe siècle.  Peinture du XVe siècle. Florence.
La théorisation des corps, sortie tout droit des textes hippocratiques, a des conséquences sur la manière de traiter les femmes jusqu’au début du XIXe siècle. Peinture du XVe siècle. Florence.
© Getty - PHAS / Universal Images Group

En ce 8 mars, rappelons que les inégalités entre femmes et hommes touchent tous les domaines, notamment celui de la santé. Depuis l’Antiquité, la santé des femmes n’est en effet pas considérée de la même manière que celle des hommes. Et cela a eu des conséquences sur la médecine d’aujourd’hui.

Comme chaque 8 mars, les femmes descendent ce dimanche dans la rue pour défendre leurs droits. Les inégalités restent nombreuses entre femmes et hommes dans notre société et le domaine de la santé n'est pas épargné. Aujourd'hui encore, la santé des femmes et celle des hommes ne sont pas considérées de la même manière. Certaines maladies sont ainsi sous-diagnostiquées chez les femmes, car considérées comme des maladies d’hommes, et inversement, avec des conséquences qui peuvent être dramatiques. Des stéréotypes bien ancrés et qui se sont développés au cours des siècles. 

La femme, "sexe faible" depuis l’Antiquité

Dans l’Antiquité déjà, femmes et hommes n’étaient pas considérés de manière égalitaire d’un point de vue médical. "Cette différence du corps féminin et masculin s’accompagne d’une vision hiérarchisée du corps, souligne Nahema Hanafi, maîtresse de conférences en histoire contemporaine à l’université d’Angers, spécialisée en histoire de la médecine. Le corps masculin est considéré comme un corps en santé qui a des caractéristiques à la fois chaudes et sèches ; alors que le corps féminin est théorisé comme un corps plus maladif__, qui est froid et humide et qui parvient moins à faire, ce qui s’appelle à l’époque la ‘coction des humeurs’, c’est-à-dire à faire s’échapper les humeurs surabondantes dans le corps."

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Dans leur livre Femmes et santé, encore une affaire d’hommes, Muriel Salle et Catherine Vidal expliquent que le corps de la femme est à l’époque vu comme "une dérivation du corps masculin" et que la femme est une sorte "d’homme manqué"__. La théorisation des corps, sortie tout droit des textes hippocratiques, a des conséquences sur la manière de traiter les femmes jusqu’au début du XIXe siècle. 

Ainsi, à symptômes équivalents, des pathologies différentes sont diagnostiquées chez les femmes et les hommes. 

L'historienne Nahema Hanafi évoque l’exemple des maladies nerveuses.

Les maladies nerveuses sont considérées comme intrinsèquement féminines. Ce qui veut dire qu’en cas de bouffées de chaleur, de vapeurs, d’étourdissement, le médecin du XVII-XVIIIe siècle considère prioritairement que la femme est sujette à une maladie de nerf, alors que pour un homme, il aura tendance à chercher d’autres types de pathologies dont la symptomatologie est proche.                                              
Nahema Hanafi, maîtresse de conférences en histoire contemporaine à l’université d’Angers

Dans la seconde moitié du XVIIIe siècle, le corps médical va utiliser les maladies nerveuses pour "soigner" des comportements jugés "déviants" chez la femme. Ainsi, la nymphomanie, baptisée à l’époque "fureur utérine" est abordée sous l’angle pathologique. "Les femmes qui auraient un appétit sexuel important, développe Nahema Hanafi - ce qui n’est pas du tout considéré comme une chose positive à l’époque – ne sont plus complètement en butte à la condamnation religieuse mais peuvent être considérées comme des personnes malades. C’est le début de la médicalisation de la sexualité et d’une normalisation de la sexualité par le discours médical. Dans certains cas, limités, cette ‘fureur utérine’ pouvait mener à une clitoridectomie, c’est-à-dire une ablation du clitoris, pour ‘apaiser’ ces femmes d’après les termes de l’époque et ‘réguler’ leur santé et leur sexualité." L’équivalent chez les hommes, le satyriasis, n’entraîne pas la même condamnation religieuse, ni médicale. "De toute façon, l’excès vénérien chez les hommes constitue une marque de virilité."

Si les nerfs des femmes sont considérés comme étant plus fragiles, plus sensibles, il en va de même pour l’ensemble de la "nature féminine", concept inventé par les médecins au XVIIIe siècle. Une "nature" qui les a visiblement moins gâtées que les hommes puisque "leurs os sont plus petits (et moins durs, lit-on), leur cage thoracique plus étroite (…). Les tissus des organes, spongieux et humides, sont censés s’enflammer aisément (ce qui n’est pas le moindre des paradoxes). La peau est plus fragile (…) le cerveau plus petit" détaillent Catherine Vidal et Muriel Salle.

Plutôt que de remettre en cause les stéréotypes existant à l’époque, la médecine va donc les justifier. "À travers le corps, la médecine documente et cherche une explication naturelle, biologique à la mise sous tutelle des femmes" ajoute Nahema Hanafi. Leur infériorité vis-à-vis des hommes s’explique par "leur corps plus fragile" et "leur autonomie intellectuelle" considérée comme moins bonne. L’historienne rappelle qu’entre les XVIe et XVIIIe siècles, la médecine était le fait d’hommes uniquement : "Les premières femmes médecins sont finalement assez récentes. Cette médecine, ces savoirs médicaux sont produits par des hommes, blancs et hétérosexuels. Ils produisent donc un savoir sur les corps qui est complètement coloré par leurs propres rapports de domination." 

En savoir plus : Faut-il une autre médecine pour les femmes ?

Un rapport à la douleur différencié pour les femmes

Si la distinction entre le corps des femmes et des hommes est en place depuis l’Antiquité, à partir de la seconde moitié du XVIIe siècle, le corps médical se focalise un peu plus sur la santé des femmes, ou du moins sur celle de leur appareil reproducteur. "C’est le courant des Lumières, la médecine cherche de plus en plus à se légitimer, notamment du côté des autorités publiques. L’ambition étatique est d’assurer une meilleure gestion des populations. Et derrière, il y a l’idée du rapport au corps, du corps qui produit des enfants. C’est dans ce cadre-là que les études sur le corps féminin se multiplient, un corps surtout vu comme un corps reproducteur", explique la maîtresse de conférences en histoire contemporaine.

L’utérus, qu’on appelle à l’époque la "matrice", est au cœur des études. À tel point qu'il "fait l’objet d’un véritable fétichisme pour le corps médical des XVIIIe et XIXe siècles" soulignent Muriel Salle et Catherine Vidal dans Femmes et santé, encore une affaire d’hommes ? Cette période voit naître des métiers destinés à la "matrice" : les médecins-accoucheurs et les sages-femmes. 

Publicité pour les services d'une sage-femme, à Grenoble, au XIXe siècle.
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© Getty - Universal History Archive / Universal Images Group

Mais la question de la souffrance n’en est pas une : la douleur chez les femmes est considérée comme naturelle, de ce fait, elle ne donne pas lieu à des expérimentations médicales ou recherche thérapeutiques. Des explications qui trouvent leur fondement dans la religion, d’après Nahema Hanafi.

Lorsque les textes religieux disent que les femmes enfanteront dans la douleur pour expier le pêché de la première d’entre elles, Ève, la tradition culturelle est de laisser les femmes souffrir, en particulier lors de l’enfantement car il est ‘naturel’ qu’elles souffrent. De la même manière, il est ‘naturel’ que les femmes souffrent lors de leurs règles ou de troubles liés aux règles car c’est dans l’ordre des choses. Si l’on compare avec des douleurs masculines, tout aussi ‘naturelles’ car produites par le corps, il y a une différence extrêmement importante : la douleur masculine est considérée dans le sens où elle n’est pas jugée normale et donc elle est traitée.             
Nahema Hanafi, maîtresse de conférences en histoire contemporaine à l’université d’Angers

Les femmes accoucheront dans la douleur pendant des siècles : "Les premières tentatives de soulagements chimiques ont lieu au XIXe siècle", la péridurale n’arrive qu’au début des années 1980 en France, comme le retrace cet article du Monde en août 2017. Les maladies qui provoquent des douleurs pendant les règles, comme l’endométriose qui touche une femme sur dix, ne sont reconnues par le corps médical que depuis très récemment. Les règles des femmes viennent d'ailleurs de faire l'objet d'un rapport inédit à l'Assemblée nationale. Avec47 recommandations de deux députées pour que les Françaises les vivent mieux. Laëtitia Romeiro Dias (LREM) et Bénédicte Taurine (LFI) s’y disent convaincues que “la prise en charge insuffisante de la question des menstruations contribue à perpétuer les inégalités entre les femmes et les hommes”.

En savoir plus : L’endométriose : osons en parler !

Les conséquences sur la médecine d’aujourd’hui

L’Inserm (Institut national de la santé et de la recherche médicale) rappelle que ce n’est qu’à la fin des années 1980, d’abord aux États-Unis, qu’il a été question de repenser la médecine et la recherche en fonction du genre. En 1995, l'OMS (Organisation mondiale de la Santé) crée le département Genre et santé de la femme. Puis, au début des années 2000, l'Allemagne, la Suède, les Pays-Bas, l'Irlande mettent en place des structures qui travaillent sur la médecine genrée. En France, une mission pour promouvoir les femmes dans les sciences est d'abord lancée par le CNRS en 2001. Ce n'est qu'en 2013 que le Comité d'éthique de l'Inserm se dote du groupe de travail Genre et recherche en santé et en parallèle, l'Agence nationale de santé publique (aujourd'hui Santé publique France) et la Haute Autorité de santé s'engagent à lutter contre les inégalités liées au genre.

Ces différentes instances visent à rétablir l'égalité entre femmes et hommes, aussi bien dans le traitement des maladies que du point de vue de la recherche. 

Pour combattre les clichés en matière de santé, le groupe Genre et recherche en santé du Comité d'éthique de l'Inserm a lancé une série de vidéos.

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Car longtemps, les femmes sont notamment exclues des essais cliniques et des recherches sur certaines maladies. Deux raisons à cela : dans les années 1950-60, le scandale du Distilbène qui entraîne de graves effets secondaires chez les femmes enceintes pousse les autorités américaines à tout simplement écarter les femmes des essais cliniques, car elles sont susceptibles d’être enceintes. Puis "les chercheurs acceptaient sans trop de questionnement l’idée selon laquelle le corps des hommes était plus facile à étudier", indique l’Inserm. Cela conduit à des absurdités comme cette étude sur la relation entre obésité et cancer du sein et de l’utérus menée… sur des hommes !

En 1990, Patricia Schroeder, alors représentante démocrate du Colorado, alertait sur les "risques" pour les femmes américaines de ne pas être inclues "comme sujets de recherche en biomédecine". Elle évoquait une étude sur la prévention des crises cardiaques menées sur 22 000 hommes uniquement. Pourtant, les maladies cardiovasculaires sont la première cause de mortalité chez la femme et elles sont plus fatales pour les femmes que pour les hommes : 56% des femmes en meurent, contre 46% des hommes (Femmes et santé, encore une affaire d’hommes ? Muriel Salle et Catherine Vidal). En France, l’Académie de médecine rappelait en 2016 que les femmes étaient jusqu’à deux fois plus sujettes aux effets secondaires des médicaments que les hommes, car exclues des essais, ce qui entraînait "un coût humain et financier exorbitant".

Les diagnostics des maladies sont également biaisés. Certaines maladies, considérées comme des maladies de l’un ou l’autre sexe, sont sous-diagnostiquées. C’est le cas notamment pour l’infarctus du myocarde, plus connu pour être une "maladie d’homme". Entre 2008 et 2013, il a augmenté de 20% chez la femme, d’après Santé publique France. Ses symptômes ne sont pas nécessairement identiques aux deux sexes. Une étude canadienne révèle que les femmes sont moins rapidement prises en charge et diagnostiquées que les hommes en cas de suspicion d’infarctus, d’ailleurs, c’est d’abord la crise d’angoisse qui est attribuée à la patiente.

La sociologue Monique Membrado soulevait en 2006 que les femmes sont ainsi mises de côté dans "la construction des grands problèmes de santé publique comme le VIH, l’alcoolisme, les toxicomanies ou les maladies cardio-vasculaires, voire les cancers puisqu’elles auraient leurs ‘cancers spécifiques’."

Concernant le Sida, si aux débuts de l’épidémie, les hommes étaient majoritairement concernés, la maladie touche aujourd’hui les femmes à 50%. Pourtant, dans les essais pour les traitements aux États-Unis, elles ne sont que 11%, comme le détaille cet article du New York Times (en anglais) datant de mai 2019.

En matière de santé sexuelle, les progrès restent à faire également. La docteure Catherine Solano, sexologue à l’hôpital Cochin, expliquait dans un article du Figaro de septembre 2019 que les troubles sexuels de la femme et de l’homme n’étaient pas pris en charge de la même manière. Pour les femmes souffrant de sécheresse ou d’atrophie vaginale en raison de ménopause ou de traitement contre le cancer, le laser ou la radiofréquence sont "des alternatives efficaces" lorsqu’un traitement hormonal n’est pas possible. "Leur coût (plusieurs centaines d’euros) n’est pas pris en charge. À titre comparatif, un homme opéré d’un cancer de la prostate et qui ne peut plus avoir de rapports sexuels a droit à des injections intra-caverneuses ou une crème pour l’érection qui sont en partie remboursées". 

En 2018, l’espérance de vie des femmes est de 85,3 ans, contre 79,4 ans pour les hommes. Mais si l’on regarde l’espérance de vie en bonne santé, l’écart se réduit nettement. Elle passe à 64,5 ans pour les femmes et à 63,4 pour les hommes en France. Un chiffre globalement stable pour les femmes depuis 2004 alors que l’espérance de vie en bonne santé a augmenté de deux ans pour les hommes sur cette période (chiffres de l’Insee, décembre 2018). 

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