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Satellites, Mars, matière noire... la guerre en Ukraine freine la coopération spatiale

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Un lanceur Soyuz décolle en 2012 pour placer des satellites Galileo en orbite.
Un lanceur Soyuz décolle en 2012 pour placer des satellites Galileo en orbite.
- ESA–S. Corvaja, 2012

Vitrine évidente de la coopération internationale entre la Russie et le reste du monde, le secteur spatial a été sérieusement mis à mal par le conflit russo-ukrainien. Les conséquences de cette guerre pourraient bien avoir des effets sur le long terme.

Le secteur aérospatial vient d’être privé de la technologie russe. Télécommunications, géolocalisation ou encore météorologie… On doit une grande partie de notre confort moderne aux nombreux satellites en orbite au-dessus de nos têtes, placés là grâce à la coopération scientifique internationale. Or cette dernière est en train de faire les frais de la guerre russo-ukrainienne qui sévit depuis plusieurs mois : différents projets spatiaux pourraient bien prendre des années de retard, comme le raconte le sociologue et chargé de recherche au CNRS Arnaud Saint-Martin, spécialiste des questions spatiales.

L’ISS, vitrine fêlée de la coopération internationale

En matière de coopération internationale, la vitrine évidente de la collaboration scientifique entre la Russie et le reste du monde est certainement la Station spatiale internationale (ISS), qui gravite à 408 km au-dessus de nos têtes.

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A bord de la station spatiale, en dépit du conflit sur Terre, la coopération à bord de l’ISS se poursuit bon gré mal gré… ce qui n’a pas empêché Dmitry Rogozin, le directeur général de l’agence spatiale russe Roscosmos, de multiplier les provocations sur Twitter, affirmant le 24 février dernier : “Voulez-vous gérer l'ISS vous-même ? [...] Si vous bloquez la coopération avec nous, qu’est-ce qui empêchera une désorbitation incontrôlée de l’ISS et une chute sur les États-Unis ou l’Europe ?”

“Est-ce qu'un désengagement total des Russes est techniquement possible ?, interroge Arnaud Saint-Martin. Pour la Russie, ce serait certainement assez vertueux de se dégager très rapidement de ce projet pharaonique, parce qu'il va falloir désorbiter et démanteler, ce qui va coûter très cher”. Jusqu’ici, les Russes ont, quoiqu’il en soit, continué de remplir leur part du marché, notamment en rapatriant l’astronaute américain Mark T. Vande Hei à bord d’une capsule Soyouz le 22 mars dernier.

"L’espace a toujours été une exception, en particulier la station spatiale internationale, confirme Etienne Parizot, astrophysicien et spécialiste des rayons cosmiques, dont l'équipe internationale continue de mener des expériences à bord de l'ISS. Il y a quelques jours, nous avons reçu des données pour notre mission Jem-Euso (Extreme Universe Space Observatory on Japanese Experiment Module) que nous avons obtenues grâce à notre instrument MINI-EUSO, qui a été positionné par les astronautes Russes au sein du module russe de la Station spatiale internationale. La question c’est : que fais-je de ces données ? Je ne vais pas les jeter parce qu’elles m’ont été transmises par des Russes."

Preuve qu’une entente est toujours possible ? Pas si sûr, car le temps de la science n’est pas le temps de la géopolitique. Si l’avenir immédiat de la station spatiale ne semble pas directement menacé, c’est au sol que l’arrêt de la coopération entre la Russie et l’Europe commence à poser de nombreux problèmes. En réponse aux sanctions économiques imposées par l’Union européenne, la Russie a en effet annoncé suspendre les décollages programmés à bord de lanceurs Soyouz… Une décision qui met sérieusement à mal les missions de l'Agence spatiale européenne (ESA).

Les Enjeux internationaux
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Sans Soyouz, une Europe en panne de lanceurs

“Il y a un énorme problème de continuité des opérations, assure le sociologue. La question qui se pose aujourd’hui, c’est de savoir comment la Commission européenne et son système Galileo [un système de positionnement par satellites, ndlr], en collaboration avec l’Agence spatiale européenne, va procéder. Va-t-elle attendre qu’Ariane 6 soit opérationnelle ? Ou bien va-t-elle devoir se tourner vers Space X, qui est le seul lanceur commercial disponible et fiable ?”

La société Arianespace a d'ores et déjà fait les frais de la décision russe : l’entreprise OneWeb, qui avait signé un contrat exclusif avec l'entreprise pour lancer sa flotte de satellites de télécommunications, a décidé de se tourner vers Space X, la société d’Elon Musk.

Côté européen, l’embouteillage provoqué par le manque de lanceurs Soyouz met en lumière un fâcheux problème : les lacunes de l’autonomie spatiale de l’Europe. Les lanceurs moyens russes assuraient une grande partie des lancements du matériel européen. “Pour ce qui est des lanceurs lourds Ariane 5, tous les prochains vols sont déjà plein, précise Arnaud Saint-Martin. Quant aux lanceurs légers Vega, il y a encore trois lancements prévus… et après il manque juste un moteur pour le dernier étage qui va être difficile à intégrer, puisqu’il est fabriqué en Ukraine et qu’on ignore encore l’état des usines là-bas. Cela peut créer des délais.”

La Méthode scientifique
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Certes, un lanceur Vega 100 % européen est en cours de création… mais il n’est pas attendu avant 2026. Quant au successeur d’Ariane 5, la fusée Ariane 6, prévue initialement pour fin 2022, elle accuse du retard et ne sera pas mise en service avant 2023, dans le meilleur des cas. Autant dire que le conflit russo-ukrainien est en train de mettre un sérieux frein aux ambitions de l’ESA.

Une vue d'artiste du rover Rosalind Franklin, de la mission ExoMars, qui risque fort d'être retardée
Une vue d'artiste du rover Rosalind Franklin, de la mission ExoMars, qui risque fort d'être retardée
- ESA/Mlabspace

La mission Exomars dans la tourmente

Le plus gros coup dur reste cependant la suspension de la mission ExoMars, qui devait permettre à l’Agence spatiale européenne de déposer son premier rover sur la planète Mars. Peine perdue : en l’absence de lanceur russe (le lanceur Proton cette fois), il ne sera pas possible de mettre la mission en orbite et l’ESA a annoncé, dans un communiqué laconique, “l’impossibilité actuelle de poursuivre la coopération avec (l’agence spatiale russe) Roscosmos”.

“L’énorme problème, c’est que l’on ne va pas sur Mars les mains dans les poches, regrette Arnaud Saint-Martin. Il existe une fenêtre de tir, on ne peut pas partir n'importe quand. C’est-à-dire qu’il faut qu’il y ait un alignement particulier entre la Terre et Mars qui soit favorable pour le voyage, et qui existe tous les deux ans. Si l'on rate le coche, c'est tout simplement foutu.”

Sans réchauffement des relations avec la Russie, et en l’absence d’un lanceur européen, la mission risque donc d’être reportée à 2024, voire à 2026, si elle joue de malchance. “Il n’y a pas que le lanceur, poursuit le sociologue. Le module de descente et d’atterrissage a également été construit par les Russes. Certes, on pourrait parfaitement en fabriquer un… Mais ça ne peut pas se faire en un ou deux mois. Et ça signifie de la recherche et développement, des contrats industriels, etc., ça va prendre du temps…”

"C’est vrai qu’on pourrait se dire : il y a un lanceur qui est là, pourquoi ne pas l’utiliser ? Estime l'astrophysicien Etienne Parizot. Mais on ne peut pas. Sans quoi Poutine serait en mesure de dire « On s’est posés sur Mars, regardez ce que la Russie est capable de faire ! ». L’enjeu se situe là : on ne veut pas que la Russie ait la possibilité d’affirmer qu’elle est en bons termes avec la communauté internationale."

Les délais imposés à la mission posent un autre problème : plus le temps passe, plus les instruments scientifiques de la mission ExoMars, conçus en 2012, deviennent obsolètes. “C’est l'un des aspects passionnants de l’exploration spatiale : quand vous lancez une sonde, c’est une technologie déjà ancienne. Les technologies d’ExoMars datant des années 2000, les scientifiques vont certainement être tentés de réactualiser le système, a fortiori si la fenêtre n'est pas 2024 mais 2026 ou même 2028…”

Tout comme ExoMars, le satellite Euclid, qui doit s’attaquer au mystère de la matière noire, subit de plein fouet la situation : initialement programmé pour un départ grâce au lanceur Soyouz, il devra attendre la mise en service d’Ariane 6. Autant dire que la situation géopolitique affecte sérieusement l’idéal de coopération scientifique internationale, cher au domaine de l’exploration spatiale : “Le spatial, c'est une affaire très internationalisée… mais sous contrainte. Dès qu'il y a un événement géopolitique, tout se casse.”

La Chine au chevet du programme spatial russe ?

Mais les Russes ont-ils, de leur côté, intérêt à se passer définitivement de leurs partenaires européens, dans un secteur extrêmement coûteux, alors même qu'ils bénéficient d’une expertise scientifique et technique enviable dans le domaine spatial ? “C'est ça qui est en danger, affirme Arnaud Saint-Martin. Il y a une excellence russe depuis des décennies, avec des chercheurs qui sont présents dans les instances internationales et les académies de l'aérospatiale internationales. C'est gravissime parce que ça isole un peu plus cette communauté scientifique qui interagit, qui a des collaborations, qui présente ses recherches, etc., du reste du monde”.

Malgré ses qualités, le programme russe est en sérieux déclin. La faute à des financements insuffisants et à une corruption endémique, qui risque d'être amplifiée un peu plus encore par la situation, détaille le sociologue : “La question, c'est aussi celle de la survie du programme spatial russe, qui va entrer sévèrement en crise si les collaborations sont interrompues avec les Occidentaux, Européens comme Américains”.

Et si, à l’avenir, les relations entre la Russie et l’Europe ne s'améliorent pas, a minima sur le plan de la coopération scientifique, la Russie pourrait bien décider de se tourner vers la Chine : "C’est plus qu’une hypothèse, et s’il y a bien un programme robuste, méthodique, qui avance patiemment et de façon implacable, c’est le programme spatial chinois. La Russie, qui avait déjà des velléités de collaboration sur l’exploration lunaire avec la Chine notamment, risque d’être tentée de basculer du côté chinois. Et il faut bien réaliser que la Chine n’est pas qu’une puissance émergente sur le domaine spatial : elle réalise, à l’heure actuelle, plus de lancements que les Américains !”

Début février, quelques semaines avant le début du conflit russo-ukrainien, la Chine et la Russie avaient annoncé de concert une coopération entre leurs systèmes de positionnement par satellite respectifs, Beidou et Glonass. Un pas de plus dans la direction d’une coopération spatiale et militaire appuyée entre la Chine et la Russie… qui a débuté en 2014, alors que les relations entre la Russie et le reste du monde se dégradaient du fait de l’annexion de la Crimée.

Affaires étrangères
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