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Saxophone : itinéraire d'un instrument singulier

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Adolphe Sax
Adolphe Sax

Il y a deux-cents ans, le 6 novembre 1814, naissait à Dinant (Belgique), Adolphe Sax, inventeur d'un instrument de musique miroitant et bien tourné : le saxophone. Pourquoi cette invention ? De quelle manière la réception de cet instrument par les musiciens et compositeurs de l'époque, son histoire particulière, ses qualités instrumentales singulières, lui ont permis de se frayer son propre sillon dans le paysage musical ? Nous en discutons avec un saxophoniste professionnel, un musicologue et un spécialiste du jazz.
La naissance du saxo

Adolphe Sax, fils d’un facteur (fabricant) d’instruments à vent qui avait notamment apporté des améliorations au cornet, était un musicien éminent, clarinettiste de formation. D'ailleurs, c'est d'abord sur cet instrument qu'il se penche, fabriquant notamment une clarinette basse très primée, déposant des brevets, faisant des profits...

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Mais bientôt, l'ambition du jeune Sax grandit, et il souhaite créer un instrument d'orchestre dont le son se rapproche au plus près de la voix. En 1840, il met au point le saxophone, fait de métal et doté d'une perce (corps) conique, contrairement à la clarinette dont la perce est droite.

Gilles Tressos, saxophoniste de formation classique depuis une trentaine d'années, enseignant en Didactique au Conservatoire National Supérieur de Musique de Paris (CNSM), membre du quatuor Habanera , évoque la figure d'Adolphe Sax, créateur :

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En 1846, Sax fait breveter son instrument sous la pression, car des concurrents cherchent à lui ravir son idée.

On peut dire que le saxophone a quand même eu un départ de vie musicale assez excitant, car les esprits s’échauffaient autour de l’instrument, à tel point qu’Adolphe Sax a été victime de procès d’intention de la part de ses rivaux, tellement l'instrument était l’objet de jalousies.

Gilles Tressos

Dans le coeur des compositeurs, mais absent de la fosse d'orchestre

En fin stratège, Adolphe Sax organise des rencontres musicales émaillées d'essais acoustiques autour de lui et de son invention. Il y rassemble les compositeurs émérites de l’époque : Ambroise Thomas, Jean-Georges Kastner, Jacques-Fromental Halévy... Toutes ces fortes personnalités artistiques s'emparent du saxophone, d'abord un peu timidement, mais avec un enthousiasme réel.

Berlioz notamment, proche d’Adolphe Sax, parle dans son* Traité d'instrumentation et d'orchestration* (1843), des prodigieuses inventions de Sax.

Mais si ces compositeurs sont désireux d'exploiter la souplesse de timbre, la volupté et la puissance du son de l'instrument, ils le considèrent presque avec un oeil d'expérimentateur, lui trouvant une dimension quasi exotique :

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Sax, qui souhaitait créer un instrument d’orchestre, goûte donc au revers de son succès : "Il va obtenir des commandes d’Etat en prouvant que le saxophone est un instrument qui joue juste et peut être décliné dans toute une famille. Donc les militaires vont lui en commander, mais du coup, il aura beaucoup de mal à s’installer au niveau de l’orchestre ", explique **Pascal Terrien. Enseignant-chercheur, maître de conférences à Aix Marseille Université et professeur de sciences de l’éducation au CNSM, il a dirigé la publication d'Une histoire du saxophone par les méthodes parues en France : 1846-1942 , (septembre 2014, éditions Delatour). **

L'une des raisons de cette difficile entrée au sein des orchestres est aussi que l'enseignement du saxophone n'en était encore qu'à ses balbutiements. Pascal Terrien :

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Notons quand même qu'Adolphe Sax enseignait son instrument à quelques jeunes militaires, souvent des clarinettistes reconvertis, au Gymnase musical, sorte d’annexe du conservatoire de Paris, comme l'explique Pascal Terrien : "Il aura parfois de très bons échos sur les examens de fin d’année que passent les saxophonistes dans ce gymnase musical, mais il ne parviendra pas à faire rentrer le saxophone au Conservatoire. "

Grâce à cette souplesse lui permettant d’imiter une ligne vocale, l'instrument fait florès dans la musique militaire et la musique populaire. Mais pour ce qui est de la musique classique, l'utilisation du saxophone reste mineure, et ce jusqu’à la fin du XIXe siècle.

De 1890 aux années 1940, de l'orchestre militaire au big band jazzique : decrescendo * / crescendo pour le saxo*

Elise Hall
Elise Hall

De 1860 à 1890, de nombreuses méthodes d'apprentissage du saxophone sont publiées.

Mais dans la dernière décennie du XIXe siècle, l'instrument décline tout doucement : "Les musiciens étaient de moins bonne qualité et l'enseignement a vraiment pâti de cette médiocrité. Ils n'étaient pas à l'orchestre symphonique et restaient cantonnés principalement dans les orchestres militaires, en dehors de quelques exceptions... C'est certainement l'une des raisons pour lesquelles le saxophone, sans disparaître, périclite un petit peu ", explique Pascal Terrien.

Un avis que partage Gilles Tressos :

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Lors de la première Guerre mondiale, les premiers orchestres de jazz arrivent en France avec les soldats américains, et notamment noirs américains. On assiste alors à des échanges entre les musiciens d'outre-Atlantique et les musiciens français, qui redonnent un peu de vie au saxophone - même s'il y avait toujours eu jusque là quelques saxophonistes de talent à la Garde républicaine qui, en quatuor, réinterprétaient de grandes oeuvres classiques (celles de Mozart, par exemple). "Les saxophones sont transportés à fond de cale, souvent vendus au prix du métal, et vont connaître leur seconde vie en Amérique pour prendre essor dans le jazz ", relate Gilles Tressos.

Alex Dutilh
Alex Dutilh

"Le saxophone existait dans le jazz dès la Nouvelle-Orléans, mais c'était un instrument pour défiler, comme les clarinettes, les trombonnes, les trompettes... Il n'était pas du tout soliste ", explique [Alex Dutilh, grand spécialiste du jazz, producteur de l'émission Open Jazz sur France Musique](sur France Musique).

Dans les premiers big band , le saxophone n'était pas non plus spécialement à l'honneur. Il a fallu attendre Coleman Hawkins, musicien de l'orchestre de Fletcher Henderson, pour qu'émergent les premiers solos de saxophone à la fin des années 1920. Premier d'une lignée de talentueux jazzmen :

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Alex Dutilh souligne que si l'expressivité de l'instrument a "si bien collé au jazz" , c'est grâce à ses effets presque vocaux : "*Quand on entend Coltrane ou Ben Webster jouer une ballade, on se dit que ce sont des chanteurs. Ils prennent un instrument, mais ce qu'ils ont à dire ressort du chant fondamental. C'est un homme, ou une femme, qui souhaite exprimer quelque chose et le fait, comme le * violoncelliste pour les cordes le fait sur l'instrument le plus proche du timbre de la voix humaine. "

Alors, est-ce le jazz qui a réinventé le saxophone, ou le saxophone qui a réinventé le jazz ?

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Le saxophone renaît après la première Guerre mondiale parce que la variété, les dancings dont Poulenc parle dans certaines lettres... vont véhiculer ce timbre du saxophone. On va avoir des modes de jeu à l'époque un peu surprenants, mais qui vont relancer la curiosité pour l'instrument.

Pascal Terrien

A la même époque, de premières commandes sont passées à de grands compositeurs : Claude Debussy, André Caplet, Florent Schmitt... Enfin, les années 40 sont un moment fort pour ce qui est de l'enseignement du saxophone qui fait son entrée officielle au Conservatoire : Marcel Mule y est nommé professeur en 1942 par Claude Delvincourt, alors directeur de l'établissement. Gilles Tressos :

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Le saxophone a été et reste un instrument singulier, "pas tout à fait admis dans l'institution, estime Gilles Tressos.* "Il a cette autonomie qui a fait sa force dans tous les styles de musique : traditionnelle, classique, contemporaine, jazz. Je pense que son histoire lui a permis de trouver son propre chemin.* " Une vie à part entière, mais toujours relativement éloignée des grandes salles de concert, puisque les orchestres symphoniques tournent principalement aujourd'hui sur un répertoire du XIXè-début XXe siècle : "On pense que la musique contemporaine n’est pas une musique accessible pour tout le monde. Si vous programmez des œuvres de Xenakis et Boulez, vous allez avoir du mal à remplir une salle ! ", regrette ainsi Pascal Terrien.

Pour terminer, écoutons ou réécoutons deux oeuvres recommandées par Gilles Tressos, dans lesquelles s'illustre le saxophone.

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Le bien connu* Boléro* de Maurice Ravel : "Ravel utilise le saxophone soprano et le saxophone ténor dans deux registres, aigu et grave, très diffenrenciés, et utilise très très bien les qualités lyriques de chant possible de l’instrument, avec sa sonorité très brillante, très langoureuse ".

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Et une pièce plus récente, qui signe les débuts d'une utilisation très contemporaine de l’instrument : la Sequenza IXb de Luciano Berio, à l’origine écrite pour clarinette. "Elle s’appelle IXb car c’est une deuxième version. Elle a été tout à fait cautionnée par ce compositeur italien de la fin du XXe siècle aujourd’hui décédé. Pour les saxophonistes du monde entier, cette pièce est le point de départ de l’utilisation de toutes les sonorités possibles de l’instrument. "