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Scandales sexuels : enfin une libération de la parole dans le monde politique ?

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Rassemblement d'associations féministes aux abords de l' Assemblee nationale le 11 mai 2016 après les accusations de harcèlement visant le député Denis Baupin.
Rassemblement d'associations féministes aux abords de l' Assemblee nationale le 11 mai 2016 après les accusations de harcèlement visant le député Denis Baupin.
© Maxppp - IP3 PRESS

Previously. La révélation de l'existence d'une liste noire à l'Assemblée nationale, mardi dernier, vient faire écho au mouvement #Metoo et #balancetonporc. Plusieurs scandales sexuels dans le monde politique avaient déjà placé cette problématique au cœur du débat public.

Alors que les mouvements #MeToo et #Balancetonporc battent son plein sur les réseaux sociaux, la parole se libère jusque dans les couloirs de l'Assemblée nationale. Dimanche 22 octobre, l'ancienne assistante parlementaire Marine Tondelier a témoigné dans le journal de France 2 de l'existence d'une "liste noire" : des députés aux mains baladeuses, ou tenant des propos déplacés.

D'autres scandales sexuels, comme l'affaire DSK ou l'affaire Baupin, mais aussi les frasques de Michel Sapin, ont réveillé la parole des femmes dans le monde politique. Cependant, malgré de nombreuses initiatives, et de courageuses prises de paroles, la lutte contre le sexisme dans les alcôves du pouvoir reste fragile.

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Reportage de Sophie Delpont sur le harcèlement sexuel dans les couloirs de l'Assemblée nationale

2 min

2009-2014 : la bataille juridique

En 2009, dans la commune de Villefranche-sur-Saône, Aline Rigaud effectue un stage à la mairie. Un soir d'octobre, Gérard Ducray, l'adjoint au maire, la prend dans ses bras, la caresse, lui fait des avances pendant plus d'une heure et demie. Une semaine plus tard, il réitère sa tentative. Aline Rigaud décide alors de porter plainte contre l'ancien député. S'en suivent de longues années de procès. En 2011, la culpabilité de Gérard Ducray est reconnu par la Cour d'Appel de Lyon.

En dernier recours, la défense de Gérard Ducray dépose une Question Prioritaire de Constitutionnalité (QPC) auprès du Conseil Constitutionnel, avançant que la loi est trop floue. Le 4 mai 2012, la loi est abrogée.

Aline Rigaud est l'une des premières femmes a avoir témoigné à visage découvert à propos du harcèlement dont elle a été victime, dans le documentaire "Sexe, mensonges et harcèlement", réalisé par Clarisse Feletin. Elle est suivie par la réalisatrice pendant la procédure au Conseil Constitutionnel. Devant la décision "d'abrogation totale et immédiate" de la loi sur le harcèlement sexuel, elle s'effondre en larmes, avant de murmurer, "c'est bon, DSK il peut y aller. En France, il n'y a aucun problème".

L'abrogation de la loi sur le harcèlement sexuel a créé un vide juridique sans précédent. Malgré le vote d'une nouvelle loi bien plus complète seulement quatre mois plus tard, plus de 2 000 femmes voient leurs procédures classées sans suite. En effet, en France, la loi pénale n'est pas rétroactive, et il n'y a plus aucune possibilité de recours. Aline Rigaud est pourtant parvenue a faire requalifier les faits en "agression sexuelle" devant la cour d'appel de Lyon. Le 17 novembre 2014, Gérard Ducray est condamné à un mois de prison avec sursis, sans inscription sur le fichier des délinquants sexuels.

Pour Aline Rigaud, cette sentence "risible" , c'est la preuve de l'impunité des harceleurs dans le monde politique. Selon elle, le mouvement actuel ne prendra pas sans un réel travail des législateurs, pour produire une loi dissuasive :

"On sait bien qu'il y a une omerta et qu'on est toutes grillées professionnellement si on parle"

2 min

Ce que j'aimerais c'est que Marlène Schiappa* qui a commencé à légiférer par rapport au harcèlement de rue parte de l'affaire pour aller plus loin.

*Secrétaire d'État auprès du Premier ministre, chargée de l'Égalité entre les femmes et les hommes

Mai 2011 : l'affaire DSK

En mai 2011, DSK est arrêté aux Etats-Unis pour avoir abusé de Niafissatou Dialo, une femme de ménage de l'hôtel Sofitel où il réside.
En mai 2011, DSK est arrêté aux Etats-Unis pour avoir abusé de Niafissatou Dialo, une femme de ménage de l'hôtel Sofitel où il réside.

L'affaire DSK a placé le viol et les agressions sexuelles au cœur de l'agenda politico médiatique et des conversations pendant plusieurs semaines. Mais l'image du président du FMI menotté à la sortie du Sofitel a davantage bouleversé la primaire socialiste, qu'elle n'a encouragée les femmes à porter plainte. Des associations féministes l'ont expliqué par les réactions sexistes de plusieurs médias et de personnalités politiques, notamment l'idée d'une théorie du complot contre l'homme politique. Ce traitement de l'affaire aurait eu l'effet de renforcer un renfermement sur elles-mêmes des femmes victimes de viols, réveillant la peur que leurs paroles soient mises en doute, de la même manière que celle de Nafissatou Diallo.

Les poursuites pénales contre Dominique Strauss-Kahn ont été abandonnées le 23 août 2011.

5 mai 2015 : "Bas les pattes", le manifeste des femmes journalistes

Les comportements déplacés et les agressions sexuelles ne sont pas réservés qu'aux députées et aux assistantes parlementaires. Le 5 mai 2015, une quarantaine de femmes journalistes co-signent une tribune dans le quotidien Libération afin de dénoncer, au mieux, un sexisme latent de certains politiciens, au pire, des gestes pourtant inconcevables dans le cadre d'une relation professionnelle, notamment des baisers forcés.

Pour l'une des co-signataires de cette tribune, Hélène Bekmezian, rédactrice en chef adjointe du journal Le Monde, la libération de la parole est progressive :

Hélène Bekmezian est l'une des co-signataires de la tribune "Bas les Pattes", parue dans Libération. Dans cette tribune, des femmes journalistes dénoncent le comportement de certains hommes politiques

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Quand Sandrine Rousseau et d'autres femmes ont choisi de s'exprimer à visage découvert pour faire part des accusations qu'elles portaient contre Denis Baupin (...), la tribune que nous avions rédigée dans Libé un an auparavant, ça les a aidées à parler.

Mai 2016 : l'affaire Baupin

Le 9 mai 2016, un nouveau scandale sexuel éclate au sein de la Chambre des députés. Huit femmes parlementaires accusent le député écologiste Denis Baupin de harcèlement et d'agressions sexuelles. Le lendemain, la justice ouvre une enquête. Denis Baupin démissionnera peu après de son poste de vice-président de l'Assemblée nationale, mais niera les faits. Il portera également plainte contre Mediapart et France Inter, qui avaient révélés ce scandale, pour diffamation. Les accusations à l'encontre de l'élu parisien sont classées sans suite pour prescription. Mais elles ont délié quelques langues. Cinq autres femmes témoigneront quelques jours plus tard, sollicitées par France Inter et Mediapart.

Suite à ces révélations, 17 femmes ministres co-signent une tribune dans le Journal du Dimanche. Parmi les signataires, on compte Roselyne Bachelot, Cécile Duflot ou encore Fleur Pellerin. Ce texte intitulé "l"impunité c'est fini", dont la première phrase souligne la volonté de ces femmes de s'engager contre cette loi du silence, malgré leurs différences : "Nous nous sommes engagées en politique pour des raisons diverses, nous défendons des idées différentes, mais nous partageons la volonté que le sexisme n'ait pas sa place dans notre société".

En parallèle de ces déclarations, plusieurs femmes travaillant à l’Assemblée nationale, au Sénat, dans des ministères et collectivités territoriales, créent le blog Chair Collaboratrice. Des témoignages de femmes politiques victimes de harcèlement sexuel y sont collectés et publiés. Dans la rubrique intitulée "Qui sommes-nous", elles expliquent leur volonté de dénoncer le sexisme dans le monde politique :

Beaucoup de gens, femmes comme hommes, continuent d’omettre ou de nier que c’est une ambiance sexiste que nous vivons au quotidien, constituée de blagues lourdes, de regards suggestifs, de gestes déplacés. Cette ambiance, nous pensons qu’elle constitue le terreau sur lequel peut prospérer ensuite le harcèlement, voire les agressions sexuelles.

Mathilde Julié-Viot, fondatrice de "Chair Collaboratrice", le 27 octobre 2017
Mathilde Julié-Viot, fondatrice de "Chair Collaboratrice", le 27 octobre 2017
© Radio France - Nathalie Lopes

Mathilde Julié-Viot est l'une des fondatrices de Chair Collaboratrice. Elle était l'invitée de France Culture ce vendredi, interrogée par Antoine Marette :

"Le rôle social de la personnalité politique a été fait par les hommes et pour les hommes"

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L'affaire Baupin permettra enfin l'allongement du délai de prescription pour le harcèlement et les agressions sexuelles, passé de trois à six ans.

2017 : Enfin un changement ?

Alors même que Marlène Schiappa a introduit une proposition de loi contre le harcèlement dans les débats de l'Assemblée nationale, les problèmes de harcèlement sexuel ne semblent toujours pas être réglés au sein de la Chambre des députés. Suite à la révélation de l'existence de cette fameuse "liste noire", une petite fiche de prévention est ainsi placardée dans les couloirs du bâtiment :

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Des dispositions avaient été prises auparavant pour protéger ces femmes travaillant dans le monde politique. En 2013, une référente harcèlement a été nommée au sein de l'Assemblée nationale. Nous avons plusieurs fois cherché à joindre Marianne Brun, mais elle n'a pas souhaité nous répondre sur la nature de son travail.

Mercredi 25 octobre, François de Rugy, le président de l'Assemblée nationale, a annoncé une nouvelle mesure. Dans le cas d'une plainte pour harcèlement sexuel, si l'immunité parlementaire d'un député faisait obstacle à la justice, elle pourrait être levée. François de Rugy qui s'affiche dans le même temps sur une Une polémique du journal Le Parisien intitulée "#TousConcernés : ils prennent la parole contre le harcèlement sexuel".

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De plus, le groupe de travail sur les conditions de travail des employés de l'Assemblée nationale, présidé par le député France insoumise Michel Larive, va auditionner notamment "Chair collaboratrices" et le syndicat national des collaborateurs parlementaires le 2 novembre prochain. Lutter contre la précarité des contrats est l'une des pistes pour favoriser la libération de la parole. Les collaborateurs sont embauchés en CDI uniquement pour la durée du mandat de leur député. Celui-ci peut mettre un terme à ce contrat "si le lien de confiance est rompu".

Ce qui est en train de naître avec cette libération de la parole des femmes victimes de harcèlement, d'agressions sexuelles, ou de viol, c'est l'espoir d'un progrès sur le long terme, estime l'ancienne assistante parlementaire Marine Tondelier : "c'est un mouvement qui est parti dont je souhaite qu'il ne s'arrête pas".

Marine Tondelier interviewée par Sophie Delpont : "La question des noms c'est même pas un sujet pour moi. Sans même dire de noms, ceux dont je parle savent pertinemment que je parle d'eux"

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