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Science et esprit humain : "Nous sommes tous biaisés"

Par
Thomas Durand : auteur et youtubeur à la ferme des Etoiles dans le Gers.
Thomas Durand : auteur et youtubeur à la ferme des Etoiles dans le Gers.
© Radio France - Stéphane Iglesis

Entretien. Le 29e festival d'astronomie de Fleurance réunit des scientifiques de tous horizons dans le Gers du 2 au 9 août 2019. Parmi les intervenants : Thomas Durand, ancien biologiste devenu youtubeur, il est venu parler des biais qui touchent chacun d'entre nous.

Le 29e festival d'astronomie de Fleurance réunit des scientifiques et des intervenants de tous bords dans le Gers du 2 au 9 août. Outre l'observation des étoiles, les visiteurs peuvent assister à des conférences sur tous les sujets, pas forcément en lien avec le ciel. Exemple avec Thomas Durand : après avoir fait des études de biologie et été universitaire, il est devenu auteur, youtubeur (co-créateur de la chaîne "la tronche en biais") et dramaturge. A Fleurance, il est venu parler des biais. 

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Vous avez donné une conférence à Fleurance et vous l’avez appelé "Tous biaisés" : nous avons tous des "a priori" et devons vivre avec ?

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Nous avons tous des biais cognitifs, des petits défauts de raisonnement : nous arrivons à des conclusions qui sont statistiquement plutôt correctes mais elles sont toujours un petit peu fausses. Mais parfois, elles sont plus fausses que d’autres et on n’est pas armés pour voir à quel point on se trompe. Quand on est raciste, on a des préjugés et quand on est un peu chauvin, on a des préjugés, c’est juste que les conséquences ne sont pas les mêmes. Mais le ressenti du chauvin et du raciste sont le même : ils sont aussi sincères l’un que l’autre. Il ne sont pas mal intentionnés et la plupart du temps, ils sont sincères et ne se rendent pas compte à quel point ils sont dévoyés par rapport au réel. Et les gens "normaux" sont aussi dans l’erreur mais en général, ce n’est pas grave. Tôt ou tard, il y aura un sujet où ce sera grave : sur la santé, sur l’éducation, sur plein de sujets de la vie de tous les jours. Et quand on se trompe et qu’on n’est pas habitué à vérifier si on se trompe ou pas, et bien on se trompe et on persiste.

La persistance dans l’erreur c’est un phénomène étrange, car personne ne veut se tromper, personne ne veut persister… Et pourtant, nous voyons autour de nous que beaucoup de gens se trompent et beaucoup persistent. Donc pour comprendre ça, eh bien il faut comprendre les biais.

Thomas Durand, ex biologiste devenu youtubeur, explique son parcours et son travail sur les biais de l'esprit humain.

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Par exemple quand on parle de vaccination ?

On sait que la vaccination fonctionne. Quand on connaît la matière scientifique et qu’on regarde, la vaccination sauve des vies : entre deux et dix millions par an, depuis deux siècles. Donc c’est une des inventions les plus importantes de l’histoire de l’humanité, qui est même vitale dans certaines régions. Mais chez nous, on est tellement habitués à ne pas être malade qu’on exige le zéro risque. Sauf que si vous prenez du paracétamol,  si vous avalez toute la boîte de paracétamol, plus de 8 grammes, vous êtes mort. Si vous buvez plus de 9 litres d’eau, vous êtes mort. Donc, rien n’est sans danger, c’est la dose qui fait le danger. Et pour les vaccins les gens oublient complètement que c’est la dose qui fait le danger.

Et ils oublient que les maladies sont plus dangereuses que les vaccins !

Et il y  a aussi quelque chose de contre-intuitif : et je peux comprendre les parents, car quand on est parent, pourquoi est-ce qu’on voudrait que quelqu’un aille avec une aiguille, injecter dans le corps d’un enfant en bonne santé un médicament ? Je comprends que ça n’ait pas de sens, sauf que quand on prend du recul, il y a des outils épidémiologiques pour mesurer l’efficacité de certains médicaments. Oui il existe un risque mais nous oublions qu’il existe une balance bénéfices/risques. Un médicament qui n’aurait aucun bénéfice, eh bien le moindre risque fait qu’il ne faut pas le prendre. Quand il y a un bénéfice qui est monumental comme les vaccins, le fait qu’il y ait un risque, comme tout produit actif il y a un risque de réaction, mais le bénéfice est tellement important que ce n’est pas raisonnable de dire non. Et là, c’est égoïste car on compte sur les autres pour protéger leurs gosses et protéger les nôtres : il faut vraiment être un "connard".

On a beaucoup parlé des créationnistes, notamment aux Etats-Unis, ils restent très actifs ?

Ils restent très actifs, il y a quand même deux musées créationnistes dans le Kentucky que l’on doit à Monsieur Ken Ham. Ce sont des gens très étonnant qui militent. Et ce sont des gens qui veulent faire croire qu’ils font de la science. Ils ont créé les sciences créationnistes. Donc ils se rendent compte que la science a beaucoup de vertus parce que ça marche… Ils vont prendre le jargon et le vocabulaire de la science et ils vont l’appliquer à leurs préjugés. Donc eux (les créationnistes) sont sûrs de ce qu’ils savent être vrais et ils cherchent plein d’arguments scientifiques pour le valider. En science, on fait l’inverse, on n’est pas sûr de ce qui est vrai : et on pose des hypothèses, on prend les outils et on tape dessus. Celles qui ne cassent pas, ce sont les hypothèses qui sont solides. Eux, ils font l’inverse : ils ont une hypothèse chérie, et ils ne la tape pas du tout, ils tapent partout autour pour disqualifier les sciences de l’évolution. Et il y en a beaucoup aux Etats-Unis, et dans le monde musulman qui est quand même très créationniste.

Mon hypothèse personnelle, c’est que les raisons pour lesquelles on est créationnistes, et les raisons pour lesquelles on est conspirationniste, ce sont les mêmes. C’est le même biais cognitif, c’est le même rejet du fait que, la nature toute seule peut organiser par le jeu du hasard, de l’ordre, de la beauté, de la complexité. Donc parfois il se passe des événements étranges et ça profite à untel et donc on va dire forcément "c’est voulu, quelqu’un l’a fait exprès". C’est pareil pour les créationnistes : ils pensent que parce que les arbres font des fruits et que les fruits c’est bon, quelqu’un a voulu que les arbres existent pour qu’on ait des fruits. C’est la même idée que "ça ne peut pas être dû au hasard". Et donc je pense que si on apprenait mieux les principes darwiniens aux élèves, ils seraient moins sensibles aux théories du complot. Je n’en suis pas totalement sûr, mais c’est un pari que je fais.

Mais au début de l’univers, qu'y avait-il ?

Je suis biologiste donc je laisse ça aux cosmologistes. Mais quant on regarde l’ordre des choses, l’univers va du plus simple au plus complexe.

Poser l’hypothèse qu’il y aurait un dieu ou une volonté à l’origine, c’est extrêmement compliqué. Dans la nature, les cerveaux qui créent de la conscience, de l’intention et de la subjectivité sont des objets extrêmement fragiles, extrêmement complexes. Il y en a très peu dans notre univers. La plupart des êtres vivants, les plantes qui les entourent, ou les bactéries, n’ont pas de cerveau. Donc supposer qu’il y aurait quelque chose qui produirait de la conscience et fonctionnerait comme un cerveau, au début (au commencement), ne me paraît pas raisonnable. Mais je n’ai pas la preuve, que ce n’est pas possible…

Donc les conspirationnistes peuvent s’en donner à cœur joie ?

Un conspirationniste qui voit des complots partout en verra un vrai un jour : parce que, comme disait Voltaire, aucun astrologue n’aurait le mérite d’être toujours seul à se tromper. Une horloge arrêtée donne l’heure exacte deux fois par jour. Donc à force de se tromper, on finit par tomber sur un fait qui est vrai. On ne peut pas disqualifier ce que les gens disent juste parce que la méthode est mauvaise. On peut avoir raison pour de mauvaises raisons. Simplement, ce n’est pas une connaissance donc ce n’est pas fiable. Et moi je ne me fie pas à ceux qui disent qu’ils savent ce qu’il y avait au début de l’univers, surtout si c’est une sorte de dieu ou une conscience, ça me paraît trop compliqué. Après s’ils le prouvent, très bien mais la balle est dans leur camp.

Et ceux qui contestent par exemple le réchauffement climatique ?

Il y a des études qui ont montré que plus on est ignorant sur les OGM et sur le réchauffement climatique, plus on est opposé à ce que dit la science.

Le consensus scientifique dit que les OGM ne sont pas dangereuses pour la santé, il y a peut-être d’autres problèmes d’ordre sociaux, mais ce n’est pas dangereux pour la santé, et, le climat change. On le constate mais surtout les climatologues le voient, et leurs modèles font des prévisions, et leurs modèles collent. Et l’impact de l’activité humaine est démontrée. Moi je ne suis pas climatologue donc je me fie à ce que disent les experts. Pourquoi les gens voudraient rejeter les experts là et en même temps croire que la terre est ronde ? Comment savent-ils que la terre est ronde si ce n’est en écoutant ce que disent les experts ? A un moment donné il faut être cohérent. A un moment donné, soit il y a une méthode fiable et on s’y fie, soit on ne s’y fie pas !

Est-ce qu’il y aurait un complot contre les scientifiques ?

Le cerveau humain de base n’est pas armé pour avoir raison. On a plein d’intuitions qui sont fausses donc la science est la méthode qui est indispensable pour redresser les errements de la raison. Donc le cerveau de base conspire naturellement contre la méthode scientifique car la science est compliquée et demande beaucoup d’efforts. C’est même beaucoup, beaucoup d’efforts pour peu de résultats. Parce qu’il y a beaucoup de questions auxquelles on n’a pas répondu. Et comme le cerveau est un gros fainéant de base, il veut faire un minimum d’effort pour un maximum de résultat. La science c’est l’inverse, c’est très efficace, mais c’est très coûteux.

Donc notre flemme naturelle fait que l’on n’a pas envie de faire de la science, et notre curiosité, que la culture peut alimenter, est la meilleure arme que nous ayons, pour que les enfants en particulier, s’intéressent à ce qu’est la science, et en quoi est-ce bien. Et la science c’est cool, ce n’est pas que compliqué.

Et si nous sommes tous biaisés, comment raisonner juste ?

Eh bien justement, on est tous biaisés, mais quand on raisonne collectivement, il y a évidemment certains biais qui vont tous s’accumuler. Quand on est tous ensemble et si nous sommes tous dans une secte, et qu’on se dit que le gourou a raison, on est foutus. Mais si nous ne sommes pas tous d’accord d’emblée, et qu’il y a des hypothèses différentes, mais que nous sommes d’accord sur l’objectif, si on a un but commun, alors être dans un environnement où on est tous biaisés, ce n’est pas grave : car si on discute les uns avec les autres et qu’on compare nos points de vue, nos hypothèses et comment on les teste, alors on arrive à des résultats qui sont solides. Donc être biaisé, ce n’est pas top, mais ce n’est pas grave, si on a une méthode.

A condition de ne pas vouloir avoir toujours raison ?

N’écoutez pas Schopenhauer, les gens qui sont sûrs d’avoir toujours raison ne sont pas les plus intelligents.

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