Se faire passer pour un Blanc : histoires de supercheries

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Se faire passer pour un Blanc : histoires de supercheries

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En 1926, William Harmon inventait un trophée pour récompenser les Noirs les plus méritants. Sur la photo de l'édition de 1928, Nella Larsen, auteur de "Passing" et le poète Claude McJ
En 1926, William Harmon inventait un trophée pour récompenser les Noirs les plus méritants. Sur la photo de l'édition de 1928, Nella Larsen, auteur de "Passing" et le poète Claude McJ
© Getty

Découvrez l'épopée invraisemblable de William Ellis racontée par l'historien américain Karl Jacoby. Ou comment un Afro-américain qui se fait passer pour Mexicain fait fortune malgré la ségrégation... et nous aide à mieux regarder nos frontières de classe 100 ans plus tard.

Sur les réseaux sociaux, un hashtag rassemble des histoires de mobilité sociale qui apparemment finissent bien en général. C’est #nerestepasataplace, un étendard abritant aujourd’hui plusieurs milliers de bribes autobiographiques qui ont en commun de raconter que ça leur a été possible, à eux, de déjouer une part de déterminisme social ou quelques vocations contrariées comme on fait sauter un verrou.

#Nerestepasataplace comme phénomène des réseaux sociaux, c’est cette lycéenne qui a eu 20 en français au bac et intégré un Institut d’études politiques en dépit d’un prof qui lui avait dit que Sciences-Po, c’était “pas pour les gens comme elle” ; c’est ce tout nouveau chef de projet digital noir qui raconte un happy end après neuf années à se prendre un mur en essayant de grimper dans la hiérarchie d’un management 100% “monochrome” ; c’est aussi le sociologue Marwan Mohammed, qui glisse au milieu d’une foule de témoignages que, pour lui (natif d’un quartier relégué du Val-de-Marne), tordre le bras à l’assignation sociale, ça avait consisté à capitaliser sur les aides de la CAF, des allocs à une bourse de thèse en passant par le BAFA pour un job d’été.

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#Nerestepasataplace est en fait un hashtag créé récemment par l’activiste Rokhaya Diallo pour la sortie de son livre, Ne reste pas à ta place - Comment arriver là où personne ne vous attendait. La petite quarantaine, Rokhaya Diallo est noire, femme, musulmane, elle a grandi dans les quartiers populaires, issue d’une famille d’ouvriers. Sa réussite, comme chroniqueuse médiatique et comme activiste visible jusque dans les arcanes de l’ONU, tient pour elle de cette quadruple transgression. Pour tenir tout cela ensemble, Rokhaya Diallo se dit “transfuge de classe”. Aujourd’hui plus employé que jamais, le terme s’est récemment frayé un chemin auprès d’un nouveau public, transitant depuis la littérature académique (Bourdieu en 1993, avec La Misère du monde) jusque dans de nombreux récits qui racontent à la première personne des voyages transclasses. Le récit de la chroniqueuse activiste, et le succès colossal de son livre et de ce hashtag ont tout à voir avec l’écho que peut par exemple rencontrer chaque diffusion d’ une vidéo France Culture de Chantal Jacquet après que la philosophe a dirigé, avec Gérard Bras, l’ouvrage collectif La Fabrique des transclasses.

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Race vs classe : lunettes américaines, lunettes françaises 

“Ne pas rester à sa place” est précisément l’expression qu’utilise le chercheur en sciences sociales Benoît Trépied dans un article du dernier numéro de la revue Genèses pour raconter une toute autre expérience, enchâssée dans un contexte historique bien différent : celle de ces protagonistes du passing aux Etats-Unis, qui ruseront du mitan du XIXe siècle jusque dans les années 1960 pour sortir de leur condition en se faisant passer pour Blancs. Historiquement, ce passing-là (il n’y a pas de traduction satisfaisante en français) sera d’abord racial, alors qu’en France la couleur ou l'expérience de l'origine ethnique sont encore largement taboues. Au point que dans le contexte français, "ne pas rester à sa place" est encore d’abord affaire d’ascension sociale - même si bon nombre des témoignages recensés derrière le hashtag de Rokhaya Diallo racontent aussi des histoires d'enfants ou de petits-enfants d'immigrés. 

A la France et son histoire empreinte des privilèges de l’Ancien régime, les subversions transclasses… et aux Etats-Unis de la ségrégation sudiste, le passing racial ? C’est en effet d’abord dans le contexte de l’esclavage (légalement en vigueur jusqu’en 1865) puis des lois Jim Crow (la colonne vertébrals légale de la ségrégation dans les Etats du Sud, de 1876 jusqu’aux années 60) que le passing prendra son essor aux Etats-Unis. La pratique consiste à "passer pour", mais plus précisément à "se faire passer pour". Car il y a une stratégie derrière l’entreprise qui reste clandestine. Les plus normatifs y verront une usurpation d'identité, et on peut aussi faire du passing de genre en naissant homme et en devenant femme (et vice versa), du passing social, voire du passing d’âge, et du "reverse passing", un passing inversé qui peut évoquer les intellectuels établis à l’usine dans les brisées du Mai 68 étudiant, auquel Julie Pagis et Karel Yon consacrent un autre article dans la revue Genèses.

Mais le sens premier, et courant, de ce terme très usuel aux Etats-Unis, est le passing racial. Le phénomène sera numériquement important, en particulier dans l’entre-deux guerres, même si il est difficile à quantifier : puisqu’il s’agit de dissimulation, un passing réussi est par définition un passing qui ne laisse pas de traces… et qui reste donc difficile à repérer et à documenter. Les cas individuels sur lesquels les historiens américains ont pu travailler étaient d’ailleurs des cas lacunaires, énigmatiques, où il s’est souvent agi pour eux d’enquêter dans les creux et les plis, se fiant ici à une intuition, là à un indice à rebours de toute évidence.

La couleur, une condition qui n'a rien de cosmétique

Si ces cas de passing racial impliquent un Noir qui se fait passer pour Blanc, c'est tout simplement parce qu'être Blanc était plus enviable. Ceci suppose d’abord que le tour de passe-passe soit physiquement, matériellement, envisageable : seuls les plus clairs de peau pourront se risquer à ce qui reste une aventure extraordinaire. Car passer pour Blanc, ce n’est pas l’histoire de Michael Jackson qui entreprend de blanchir sa peau à mesure qu’explose son succès planétaire (même s’il n’est pas inintéressant de regarder cette pigmentation au prisme de son histoire de descendant d’esclave).

Passer pour noir n’a pas à voir avec une transformation esthétique mais avec une façon de ruser avec l’identité et l’assignation sociale. Le phénomène bénéficiera des filets lâches d'une bureaucratie encore inachevée : avant 1914, la carte d’identité n’est pas systématique, ce qui facilite la supercherie. Cette usurpation d’identité est d’autant moins cosmétique qu’à l’époque de l’esclavage, puis de la ségrégation, prévalait aux Etats-Unis la règle de la “one-drop rule” : c'est cette règle de la première goutte de sang qui faisait de vous un Noir sitôt qu’un seul de vos ancêtres avait été noir. En creux, l’enjeu de la pureté de la race blanche, et la volonté d’assigner y compris les métisses dans une position inférieure. Et en jeu, le statut d'esclave jusqu'en 1865. Se faire passer pour un Blanc consistait alors à subvertir cette identité, à déjouer l’appartenance raciale et les catégories biologiques qu’imposaient des lois pensées à partir d’une croyance en des races biologiques. Au passage, le passeur ne déjouait pas seulement son appartenance raciale, mais aussi une appartenance sociale, puisque, relégation raciale oblige, devenir blanc était aussi synonyme de passeport pour une vie meilleure.

Transfuge de classe et passing racial ne sont pas rigoureusement équivalents et il y aurait quelque chose d’aberrant à les ramasser l’un sur l’autre. Des différences existent, à commencer par la question de la clandestinité, qui n’est pas un petit enjeu : les passeurs risquaient gros, et pas seulement symboliquement. Non seulement le passing était mal vu, mais il était aussi répréhensible, et le dévoilement vraiment coûteux. Si le blanc était la couleur de l’homme libre, la découverte du subterfuge impliquait un retour à une position servile (du temps de l’esclavage) puis, un accès qui se ferme à des hôpitaux, des écoles, des métiers (du temps de la ségrégation).

Aujourd’hui encore, malgré l’abandon des dernières lois Jim Crow en 1965, un Noir clair de peau, voire un Noir qu’on prendrait facilement pour un Blanc, n’aura pas la même expérience quotidienne de la police, de la justice, du marché du travail, qu’un Noir qu’on prendra… pour un Noir. Il n'aura pas forcément non plus la même mort, si l’on regarde le nombre de bavures liées à la couleur de peau. 

Passager clandestin : le corps social, le corps racial

En France non plus, un habitant des quartiers populaires, ou encore un ouvrier, ne mourront pas au même âge qu'un compatriote qui vivrait dans des zones les mieux dotées (en services publics et en voisins fortunés, car ça va de pair). Sans compter qu’en France, être issu de parents nés à l’étranger a plus de chances de faire de vous un enfant des classes populaires (comme naître du mauvais côté de la color line aux Etats-Unis). Mais celui qui aura franchi des frontières sociales par le haut ne risquera pas sa peau. Malgré cette différence de taille, l’expérience du passeur et celle du migrant de classe n’ont pas rien à avoir. Et il est frappant de voir comme de nombreux récits de migration de classe se racontent aussi sur le mode du passager clandestin. Ainsi, pour désamorcer un regard qui confine au mépris de classe certains ont pu taire une ascension sociale qui tiendrait de la transgression. Par exemple en faisant de cette migration de classe un apprentissage intime, au secret d’une expérience qui passe aussi par le corps : tenir une position et se tenir, réapprendre à parler comme une réinvention de soi, gommer un accent parfois aussi, car riches et pauvres n’affichent pas leur origine régionale de la même manière.

Depuis pas loin de cent ans, la France regorge d’une littérature transclasse bien visible. On n’en a sans doute jamais parlé autant qu’aujourd’hui, mais ça ne date pourtant ni d’Annie Ernaux (même si sa très puissante notoriété a fait de l’auteure de La Place et Les Armoires vides un étendard), ni d’Edouard Louis ou de Didier Eribon. Oui, l’adaptation de leurs récits autobiographiques a bien fait venir un public nouveau qui parfois venait pour la première fois au théâtre parce que c’était ce texte-là

Mais bien avant Ernaux, Eribon ou Louis, il y avait eu Georges Navel et Louis Guilloux, et aussi de nombreuses histoires de mésalliance et de névrose de classe chez Zola ou, dès 1734, Marivaux et son Paysan parvenu.

Passer dans la classe d’à-côté (ou du dessus) est un motif récurrent dans la littérature française. Alors que de ce côté-ci de l’Atlantique, on n’a longtemps rien su ou presque des passing novels. Dès la deuxième moitié du XIXe siècle et plus encore dans les années 20 et 30 avec le mouvement artistique Harlem Renaissance, la littérature américaine regorgera pourtant de ces histoires de passing racial. Au point, même, qu’on parle des passing novels comme d’un motif littéraire, quasiment un genre. On ne peut pas dire que le genre ait pris en France - et pas même dans le giron de la littérature ultramarine : dans l’immédiat après-guerre, seul Boris Vian signera, sous le pseudo Vernon Sullivan, deux romans de passing qui feront scandale sans réellement faire de petits : J’irai cracher sur vos tombes (en 1946) et Les Morts ont tous la même peau (en 1947).

En savoir plus : "Fire ! Harlem 1926"
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Lire Philip Roth comme on s'extirpe d'un long silence

Longtemps d’ailleurs, les romans américains du passing n’ont guère été traduits en français, jusqu’au succès massif de Philip Roth avec La Tache, en 2004 en français. Passing, un roman de Nella Larsen qui date de 1929, ne sera par exemple jamais publié en France avant 2009 (d’abord sous le titre Passer la ligne, puis l’année suivante, Clair-Obscur). Certains auteurs du passing étaient pourtant familiers de la France : un an avant Larsen, en 1928, c’est Claude McKay qui publiait Home to Harlem, son plus beau roman. Or quand l’écrivain natif de Jamaïque et naturalisé américain se fait connaître pour ce roman qui lui vaut une récompense aux Etats-Unis, il vit en France depuis quatre ans. A Marseille, il crapahute aux marges et fréquente les musiciens noirs, américains pour certains - il en tirera Banjo ; mais à Paris, il est familier des écrivains du premier cercle de Gaston Gallimard, et rencontre Aimé Césaire.

Claude McKay chez un bouquiniste des quais de Seine, à Paris, probablement dans les années 20
Claude McKay chez un bouquiniste des quais de Seine, à Paris, probablement dans les années 20
© Getty - National Archives
En savoir plus : Louis Guilloux

Home to Harlem, de McKay, est sorti en France en 1932, sous le titre Quartier noir. C’est Louis Guilloux, qui alors n’a pas 35 ans, qui en signe la traduction. Or Guilloux n’est pas seulement un jeune normalien qui étrillé par l’expérience du front durant la Grande guerre. Il est aussi un transfuge de classe, ce Breton monté à Paris, fils de cordonnier natif du Saint-Brieuc populaire et socialiste, qui racontera sa trajectoire dans Le S_ang noir_

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Chez Guilloux comme chez McKay, le décalage entre ce qui est donné et ce qui est conquis occupera une place importante dans l'oeuvre et sans doute aussi dans la vie., mais les deux auteurs sont rarement mis en perspective. Pourtant, le phénomène du passing, et la manière dont les historiens américains se sont saisis de cette manière de _"ne pas rester à sa plac_e", nous aide bel et bien à regarder les frontières contemporaines qui nous traversent.

Entre "William" et "Guillermo", une frontière au microscope

C’est tout le sens du numéro de Genèses sorti en avril, première revue à s’y consacrer entièrement : le passing comme un outil pour penser les mobilités sociales. Pourquoi maintenant ? Parce que le terme “frontière sociale” s’est imposé en sciences sociales, au point d’être un concept familier (Lilian Mathieu et Violaine Roussel viennent d’y consacrer un ouvrage collectif aux PUL) et que, ces dernières années, des travaux importants sont venus interroger ces frontières, les déplacer, les ausculter avec des lunettes revitalisées.

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Mais parce qu’aussi le grand silence qui entourait les phénomènes de passing commence à se dissiper de ce côté-ci de l’Atlantique. Plus réédité depuis belle lurette, Quartier noir, de MacKay, est toujours aussi difficile à trouver. Et il n’est pas dit que l’idée du passing soit encore très familière du grand public. Cependant dans le giron universitaire français, où les travaux ont longtemps été rarissimes, les choses bougent, comme en témoigne un livre de l’historien américain Karl Jacoby, paru en France à l’automne 2018 (chez Anacharsis). L’Esclave qui devint millionnaire est la traduction d’un livre de Jacoby paru en anglais 2016, qui raconte l’histoire de William Ellis, mulâtre né au Texas en 1864 juste avant l’abolition de l’esclavage, qui devint millionnaire à New-York au début du XXe siècle à la faveur d’un passing fascinant, ressort d’une ascension sociale fulgurante.

Mulâtre donc Noir du fait de la "one-drop rule", Ellis, ce Noir à la peau claire a un parcours singulier : il ne s’est pas fait passer pour un Blanc des Etats-Unis comme dans la plupart des histoires de passing raciaux… mais pour un Mexicain, “Guillermo Eliseo” (la traduction de William Ellis) qui fera fortune de part et d’autre de la frontière, avant de mourir, les poches vides, à Mexico, en 1923. Entre temps, il disparaît, réapparaît Cubain ou Hawaïen pour se refaire en affaires, peaufine son entregent jusqu’à croiser Roosevelt, avant de s’éclipser de nouveau lorsque le vent tourne.

Réussir ou déguerpir, c’était aussi se jouer de son identité comme d’une botte secrète. Ce personnage inouï joue à saute-moutons avec les frontières, qu’elles soient géographiques, raciales, ou sociales, et on comprend pourquoi c’est Karl Jacoby qui s’est entêté à remonter le fil de l’histoire emmêlée d’Ellis : l'historien de l'université Columbia, spécialiste des frontières américaines et de leur part de mythe, a amarré ses recherches dans les borderlands, ces Etats frontaliers du Mexique. Autrement dit, le terrain de jeu favori de William Ellis, et cadre qui rendra possible son saute-moutons.

Avis critique
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Derrière l’énigme qui se lit comme une épopée, on palpe l’énergie qu’il en coûte à celui qui se fait passer pour un autre, les revers de fortune, et surtout la part de ruse que trahissent des archives en sourdine - pour être réussi le passing se doit d’être muet à la fin du XIXe siècle, et les passeurs effacent leurs traces. Ce n’est pas pour rien si ce sont Paul Pasquali et Benoît Trépied qui ont importé ce travail de Jacoby en France où il restait méconnu malgré un prix aux Rencontres de l'histoire, à Blois en 2014 : les deux chercheurs qui signent l’avant-propos du livre (et organisent ce mardi 21 mai une journée d'études en présence de l’auteur, exceptionnellement à Paris) travaillent respectivement sur des questions de mobilité sociale et d’expérience coloniale en Nouvelle-Calédonie. Or l’histoire de William Ellis est justement contemporaine de l’émergence du mythe du self made man. Et on voit se dessiner en filigrane du récit que tisse Karl Jacoby toute une parenté entre des logiques d’ascension sociale et de passing.

"Usurpateurs", "tricheurs", "imposteurs"... ou "traîtres"

Aux Etats-Unis, le changement d’affiliation chez les passeurs sera longtemps perçu négativement. Du côté de ceux qui n’ont pas eu besoin de passer pour être du bon côté, on parlera dans la presse et ailleurs d’"usurpateurs", de "tricheurs", d’"imposteurs". Du côté des Noirs qui observeront le passing de certains des leurs, rares seront ceux qui révéleront l’imposture. Pas qu’on puisse toujours y voir une bénédiction pour autant : ne seraient-ils pas des "traîtres" ? Le terme est familier à qui s’intéresse aux mobilités sociales en France : longtemps, c’est le mot qu’on a utilisé pour dire le dilemme auquel se condamnerait le migrant de classe, tiraillé entre sa condition d’origine, et le sort meilleur que lui ouvre sa réinvention de soi.

Mais les années passant, ici comme aux Etats-Unis, ces migrants d’eux-mêmes sont peu à peu devenus des héros, de ceux qui subliment un jeté de dés pour se donner davantage de chances. Aujourd’hui, les passeurs comme les transclasses nous sont décrits en apôtres de la résilience, prodiges enchantés d’un combat méritant. Pour faire la promotion du livre de Rokhaya Diallo, l’éditeur, Marabout, vante par exemple un récit “à mi-chemin entre l'autobiographie et le guide de développement personnel”, “le parcours inspirant d'une femme qui a réussi à s'extraire de sa condition, à mobiliser toutes ses ressources pour s'élever socialement et intellectuellement et à se nourrir des multiples rencontres qu'elle a su provoquer”

Il y a dans cette présentation un écho du vieux mantra “Quand on veut on peut” qu’on croise aussi dans certains discours militants ou chez les pélerins du mérite  : aux plus méritants une nouvelle condition, aux autres le statu quo qui fige, essentialise… et qui coupe les pattes ? Chantal Jacquet, pour ne citer qu’elle, alertait quant à cette consécration du mérite, à la sortie de son livre, La Fabrique des transclasses. Or près d’un demi-siècle de recherches sur les frontières de classes, et plus récemment sur leur part raciale, ont justement montré que ni le fait de s’extirper de son milieu social d’origine, ni le fait de déjouer un stigmate raciste, ne sont uniquement affaire de bonne volonté individuelle. S’ouvrir à des histoires de passing racial comme celle d’un William Ellis nous permet justement de déporter le regard pour mieux dépasser un double piège : celui d’une lecture par le mérite, et celui d'une identité figée, essentialisée, qui existerait en soi comme si un pourcentage de "sang noir" pouvait avoir un sens qui ne serait pas arbitraire. En embarquant au passage l'expérience raciale comme grille de lecture renouvelée.

Evidemment, la clandestinité impérative, et le coût personnel, intime, du secret qu’impliquait le passing rend le parallèle avec la migration de classe imparfait. Tous les gens d’origine populaire qui ont enjambé les frontières sociales sont ainsi loin d’avoir tous dissimulé leur trajectoire. Mais relire leur histoire à l’aune de celles des passeurs noirs américains permet de zoomer sur l’endogamie qui nous structure encore massivement. Alors que les mariages mixtes étaient prohibés aux Etats-Unis, le passing était aussi un outil pour déjouer l’interdit raciste. En France, en 2019, on peut officiellement faire sa vie avec qui bon nous semble. Mais dans les faits, on continue massivement à se recruter dans un entre-soi plus confortable.