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Semmelweis, le médecin qui tenta d'imposer le lavage de mains

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Une femme se lavant les mains
Une femme se lavant les mains
© Getty

le fil culture. Aussi incroyable que cela puisse paraître, le lien entre hygiène des mains et infections microbiennes était inconnu… il y a seulement deux siècles ! Une ignorance qui fit de nombreuses victimes. Semmelweis fut le premier médecin à avoir l'intuition de ce lien, mais il le paya au prix fort.

Par ces temps d'angoisse liée à l'épidémie de coronavirus, vous êtes sans doute nombreux à vous promener avec un flacon de gel hydroalcoolique dans la besace.

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Saviez-vous pourtant, qu'il n'y a pas deux siècles, le lien entre la propreté des mains et la propagation des infections n'était même pas imaginable ? Il fallut attendre la fin du XIXe siècle pour que Louis Pasteur démontre l'omniprésence des microbes et leur rôle dans l'apparition des maladies.

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Le premier à avoir l'intuition que la saleté des mains n'était sans doute pas étrangère aux fièvres puerpérales - fièvres survenant après un accouchement ou une fausse-couche - qui firent de très nombreuses victimes parmi les femmes et les nouveaux-nés, s'appelait Ignace Philippe Semmelweis. Mais lorsque ce médecin obstétricien hongrois voulut convaincre le monde scientifique de sa découverte, il fut mis au ban par des médecins trop sûrs de leur savoir et de leur autorité pour être capables d'autocritique ; comme Galilée qui, par sa découverte de la rotation de la Terre, remettait en cause la toute-puissance de l’Église. C'est le parallèle qu'établissait récemment Guillaume Erner dans son "Humeur du matin" : "Le destin de Semmelweis fut d’être un Galilée du savon, je veux dire qu’il fut persécuté pour ce conseil étrange, il mourut à l’asile pour avoir suggéré à ses contemporains de se laver les mains…".

Grâce notamment à une des "Discussions du soir" de 2016, nous vous proposons ici un portrait de Semmelweis, auquel en 1924, l'écrivain Céline, alors étudiant en dernière année de médecine, consacra sa thèse pour le réhabiliter.

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XIXe siècle : entre 5 et 12% des accouchées emportées par la fièvre puerpérale

C’est l’indignation qui inspire ma plume. Je croirais commettre un crime en me taisant plus longtemps et si je ne publiais pas les résultats de mon expérience. J’ai l’intime conviction que, depuis 1847, des milliers de femmes et d’enfants sont morts, qui seraient en vie si je n’avais gardé le silence et si j’avais combattu toutes les erreurs commises sur la fièvre puerpérale.

Ce cri du cœur est tiré d'un ouvrage daté de 1861, intitulé L’Étiologie, le concept et la prévention de la fièvre puerpérale, et dans lequel Ignace Semmelweis rassemble toutes ses données et réflexions.

Replantons le décor : au XIXe siècle, et surtout en Europe, la fameuse fièvre puerpérale emporte entre 5 et 12% des accouchées dans les hôpitaux… un pourcentage effarant ; tandis qu'en chirurgie, neuf patients sur dix décèdent d’infection.

C'est à cette époque, en 1818, que naît à Budapest Ignace Semmelweis. Il commence par étudier le droit dans cette même ville, avant de finalement s'orienter vers la médecine. Dans "Les Discussions du soir", le producteur René Frydman faisait le récit de son premier contact avec le monde médical, à une époque où celui-ci fait presque figure de nouvelle Église, de nouvelle religion :

Comme il s’ennuie, un copain l’emmène voir une autopsie, car les autopsies étaient ouvertes au public à l’époque : on poussait la porte et on pouvait voir, c’était assez fascinant. Il rencontre ainsi un grand professeur, Rokitansky, qui va d’ailleurs laisser son nom sur certaines pathologies, et qui est un as du scalpel. Il a fait six mille autopsies ! Semmelweis sera fasciné par ça. 

Semmelweis quitte Budapest pour se rendre à "la Mecque de la médecine", le grand Hôpital général de Vienne, où il veut apprendre la chirurgie au service obstétrique. A partir de 1846, il travaille aux côtés de deux médecins, le professeur Klein et le professeur Bartch. 

Portrait du Dr Ignace Semmelweis, gravure sur cuivre de Jenő Doby, 1860
Portrait du Dr Ignace Semmelweis, gravure sur cuivre de Jenő Doby, 1860

Il constate rapidement qu'il y a dans le service de Klein, qui forme des étudiants en médecine, une mortalité post-natale très importante par fièvre puerpérale, entre 10 et 40% ! Chez Bartch en revanche, qui forme des sages-femmes, elle ne dépasse pas 3%, chiffre moyen à l'époque. Au point qu'à Vienne, alors que les deux maternités alternaient les gardes, certaines femmes préféraient accoucher dans la rue plutôt que d’aller chez Klein.

La raison de cette différence ? Les sages-femmes, à l'inverse des étudiants en médecine, ne disséquaient pas de cadavres avant d'approcher les parturientes… 

Semmelweis procède lui-même ainsi et "ça le rend malade", relate René Frydman dans son émission : "Il constate que la mortalité augmente après ses interventions et comprend qu’il a été le vecteur de quelque chose… mais de quoi ?! On est avant Pasteur, personne ne connaît les microbes".

Un monde médical trop arrogant pour reconnaître le lien entre les germes et le lavage des mains

De manière empirique, le médecin s’aperçoit que lorsqu'il se lave les mains, les contaminations deviennent moins fréquentes. Il a l'intuition de l'existence de "miasmes" qui passeraient des cadavres aux parturientes comme le racontait Yves Buin, médecin, pédopsychiatre, écrivain et auteur d'une biographie de Céline, invité de cette même émission de René Frydman : 

Il passe deux ans à l’Hôpital général de Vienne et essaye alors d’imposer cette remarque empirique sur le lavage des mains de manière un peu maladroite et agressive. Évidemment, un patron comme Klein, très imbu de lui même, ne supporte pas que ce Hongrois vienne donner des leçons aux grands médecins viennois sur le lavage de mains.

Un jour, une femme présente une infection purulente. Douze autres patientes sont alitées à côté d'elle… et l'infection se propage. Semmelweis voit son intuition confirmée, mais personne ne veut voir les résultats de son étude, y compris en France, comme le déplorait Frydman dans l'émission :

Finalement, on ne bouge pas beaucoup. Les femmes meurent en couches, ça fait partie de la nature, on souffre et on meurt pour l’accouchement. Six nouveau-nés sur dix ne passent pas la première année… On est dans un monde où les grands pontes en Europe, y compris en France et en Angleterre, acceptent cette fatalité et essayent de trouver des causes plutôt telluriques, magiques.

Non contents de ne pas l'écouter, Klein et la commission hospitalière congédient Semmelweis, qui retourne à Budapest en 1848 au moment de la révolution hongroise : "Il a des années d’errance, étant très affecté par son éviction et la non reconnaissance de sa découverte. Il perd un bébé, puis une petite fille de deux ans, puis des amis à la suite d’infection, comme le professeur d’anatomie Jakob Kolletschka."

Il comprend définitivement le lien de causalité entre la manipulation des cadavres putréfiés et l’infection, et se lance alors dans la rédaction de son gros ouvrage, L’Étiologie, le concept et la prévention de la fièvre puerpérale (mentionné plus haut).

En 1851, Semmelweis prend un poste à la maternité Saint-Roch de Budapest dirigée par le professeur Birley, où il peut appliquer ses méthodes de lavage de mains et du matériel. Si la fièvre puerpérale se raréfie dans le service, la maladresse et le manque de tact du médecin irritent jusqu'à son protecteur. 

Un début de gloire et puis la chute

Birley meurt, et Semmelweis lui succède. Ses idées commencent à faire florès en Hongrie, et le gouvernement émet même un décret ordonnant de systématiser ses méthodes. Fort de sa nouvelle position institutionnelle, il va essayer de diffuser ses pratiques en Europe. Il envoie notamment l'un de ses assistants à Paris, où les méthodes et hypothèses de Semmelveis ne vont intéresser personne. "Pourtant quand on regarde les registres de la maternité de Port-Royal de l’époque, le nombre de parturientes décédées saute aux yeux…", souligne René Frydman.

Son ouvrage paraît en 1861 : 543 pages verbeuses et belliqueuses qui laissent le monde médical totalement indifférent. Peu à peu, Semmelweis devient paranoïaque, déprimé, et agressif. Un jour, suite à une autopsie, il se contamine à son tour avec un scalpel. La fièvre, corrélée à l’infection, le fait délirer. "La boucle est bouclée", commente Yves Buin :

Cette fameuse piqûre anatomique… Sans compter sa situation déjà difficile à Budapest, où il irrite et embarrasse tout le monde ! Un jour il a été invité à faire un diagnostic sur un membre de la famille royale, une femme. Il la consulte le matin et lui dit : “Vous avez un cancer de l’utérus”. Et puis il réfléchit, pas tout à fait satisfait de son diagnostic, et le voilà qui débarque dans la nuit, à la cour, bouscule les gardes du corps, entre violemment dans la chambre nuptiale, fait un nouveau toucher vaginal, et lui dit : “Madame vous n’avez pas de cancer de l’utérus, je me suis trompé, vous avez une métrite” [infection de l’utérus, guérissable]. Voilà le type de comportement atypique qu’il a.

Ses amis décident de le transporter à Vienne pour qu’il soit soigné à l’asile d’aliénés, où il meurt trois semaines après dans de grandes souffrances. Certains évoquent aujourd’hui l’hypothèse du suicide.

En 1924, un jeune étudiant en dernière année de médecine âgé de trente ans, Louis Destouches, connu aujourd'hui sous son nom de plume, "Céline", écrit une thèse sur La Vie et l'Œuvre de Philippe Ignace Semmelweis. Elle sera plus tard considérée comme sa première œuvre littéraire. Dans la préface, il affirme avoir voulu être "intense, bref, substantiel". Son objectif ? Réhabiliter "un très grand cœur et un grand génie médical".

À réécouter : "Semmelweis" de Louis-Ferdinand Céline, choisi et lu par André Dussollier

Supposez qu'aujourd'hui, de même, il survienne un innocent qui se mette à  guérir le cancer. Il sait pas quel genre de musique on lui ferait tout de suite danser ! (...) Ah ! Il aurait bien plus d'afur à s'engager immédiatement dans une Légion étrangère ! Rien n'est gratuit en ce bas monde. Tout s'expie, le bien, comme le mal, se paie tôt ou tard. Le bien c'est beaucoup plus cher, forcément. - Préface à la réédition de 1936 de la thèse de Céline