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"Séparatisme" : de l'anti-France chez les Soviets à l'islam en passant par la négritude

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"La Baisse du bluff" : manifestation "séparatiste" du 9 avril 1948, dans les rues de Paris.
"La Baisse du bluff" : manifestation "séparatiste" du 9 avril 1948, dans les rues de Paris.
© Getty - Gamma / Keystone

Avant Emmanuel Macron et Gérald Darmanin, dans les années 40 et 50, De Gaulle faisait un usage intensif du mot "séparatiste" pour reconquérir l'opinion avant sa traversée du désert.

Si d’aventure vous vous égarez à taper “séparatiste” sur un site comme leboncoin, vous tomberez essentiellement sur des légos à vendre : ainsi, “le Jedi Starfighter d'Anakin prêt à se battre avec les Séparatistes”, équipé d’un train d’atterrissage rétractable et d’un bouton d’éjection, coûte 30 euros. Et “Séparatiste”, dans l’univers du merchandising de Star Wars, prend une majuscule : ces Séparatistes-là sont grosso modo les membre d’une faction raliée au côté obscur de la Force à la faveur d’une sédition. En langage Star Wars, depuis 2002 et l’épisode II de la saga, le séparatisme a pour centre névralgique le Mouvement Indépendantiste pour l'Autodétermination. Dans la langue française, le “séparatisme” a quant à lui beaucoup muté ces dernières décennies.

Le mot revient en force avec le projet de loi contre les séparatismes dont Gérald Darmanin, à l’Intérieur, et Marlène Schiappa, à la Citoyenneté, ont dévoilé les grandes lignes début septembre. Dans Le Parisien - Aujourd’hui en France, les deux ministres ont annoncé qu’ils y mettaient actuellement la touche finale. Le cadre de ce que peut recouvrir le terme ne fait pas vraiment mystère : quand les journalistes qui mènent l’entretien demandent où en est le texte, Marlène Schiappa valorise aussitôt :

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Nous sommes en train de le finaliser. En trois ans, on a fermé 240 lieux soupçonnés de radicalisation, ce qui démontre le travail accompli sur le terrain.

L'enchaînement, et le bilan, flèchent explicitement un séparatisme d’ordre religieux même si les mots “islam” ou “musulmans” ne sont prononcés explicitement à aucun moment. Les deux membres de l’exécutif s’inscrivent en fait directement dans les pas d’Emmanuel Macron, qui avait marqué une rupture en disant “séparatisme” plutôt que “communautarisme”, en février 2020. Le Président de la République s’exprimait dans le cadre d’une conférence de presse, à l’occasion d’un déplacement sur le terrain, dans le quartier Bourtzwiller à Mulhouse, en Alsace. Nullement improvisé, le terme avait été soigneusement choisi : sur le site de l’Elysée, il figure dans le titre de la conférence de presse, ainsi que dans le texte prononcé ce jour-là - “Protéger les libertés en luttant contre le séparatisme islamiste.

L'identité, le quartier, et "les influences extérieures"

Emmanuel Macron avait lui-même revendiqué la nuance lexicale ce jour-là : 

On avait dans ce quartier des associations qui prônaient de sortir de la République, de la déscolarisation, des influences extérieures. C’est ce que j’appelle le séparatisme. Je ne suis pas à l’aise avec le terme de "communautarisme" car on est dans la nation française mais on peut se sentir des identités multiples si on respecte les lois de la République.

En filigrane, l’idée fondatrice d’une République “une et indivisible”. Et la religion qui entre en tension avec ce socle qui remonte à 1792, quand la séquence de la Révolution française en est à la Convention. Mais en matière de religion, historiquement, le terme a d’abord visé des protestants plutôt que des musulmans. Notamment en Angleterre : les "séparatistes" furent d’abord ces chrétiens en rupture avec l’Eglise anglicane - on dit "separatists" aussi en anglais. C’était le cas des quakers ou des presbytériens, par exemple. A chaque schisme ses séparatistes et autant de marges qui se réinventent ? Le recul historique, et les frontières qui bougent, montrent en tous cas la relativité du séparatisme - et donc de la norme.

Qu’Emmanuel Macron préfère “séparatisme” à “communautarisme” n’est pas passé inaperçu. Mais en réalité, le terme dont il a choisi d’irriguer sa deuxième moitié de mandat jusqu’à l’intitulé de ce projet de loi, n'est pas inédit dans l’espace politique. On l’utilise par exemple pour raffiner les revendications régionalistes en Corse ou en Bretagne, avec une granularité allant du “nationalisme” au “séparatisme” et à “l’indépendantisme” en passant par “l’autonomisme”. De longue date aussi, le mot sert pour définir, plus largement, différentes luttes nationales à la périphérie de l’Etat - en particulier sur le continent africain. Mais en France, chez Charles De Gaulle, le visage du séparatisme, ce fut d’abord celui-ci :

Benoît Frachon, durant un meeting , en mai 1946, à Paris.
Benoît Frachon, durant un meeting , en mai 1946, à Paris.
© Getty - David E. Scherman/The LIFE Picture Collection

Et puis, très vite, aussi, celui-ci :

Après une longévité parlementaire exceptionnelle, Aimé Césaire est mort à 94 ans en 2008.
Après une longévité parlementaire exceptionnelle, Aimé Césaire est mort à 94 ans en 2008.
© AFP - Franck Fife

Le premier portrait est celui de Benoît Frachon, secrétaire général de la Confédération générale du travail, de 1945 à 1967 (avant d’en devenir le président, jusqu'à sa mort, en 1975). Ancien du Front Populaire, il jouera un rôle considérable à gauche, des accords Matignon jusqu’aux accords de Grenelle.

Le second visage vous est peut-être plus familier : c’est celui d’Aimé Césaire, député français de 1946 à 1993. Autrement dit, une longévité record parmi les trajectoires parlementaires.

A eux deux, ces deux incarnations du “séparatisme” disent la charge politique que réservait Charles De Gaulle à ses adversaires politiques. Car, avant de fonder la Cinquième République et de se faire élire, De Gaulle fera un usage massif du mot “séparatisme”. Ou plutôt du nom “séparatiste”, utilisé comme un stigmate qui mettrait l’adversaire hors jeu.

Cette anti-France qui roule pour la Russie des Soviets

On peut pister le mot dans ses discours dans l’immédiat après-guerre. En 1947, à Rennes, il l’emploie dans un discours daté du 27 juillet. Il est alors question d’unité nationale, mais surtout du spectre d’une cinquième colonne à la solde des “Soviets”. Le Parti communiste français, deuxième force politique du pays avec 30% des voix, vient de se faire évincer du gouvernement. La guerre froide redouble de vigueur et le PCF, qui gouvernait depuis 1945 avec la SFIO et le MRP dans le cadre du tripartisme dont avait accouché la Libération, est clairement pointé du doigt :

Voici où nous en sommes : sur notre sol, au milieu de nous, des hommes ont fait voeu d'obéissance aux ordres d'une entreprise étrangère de domination, dirigée par les maîtres d'une grande puissance slave. Ils ont pour but de parvenir à la dictature chez nous, comme leurs semblables ont pu réussir a le faire ailleurs avec l'appui de cette puissance. Pour eux, qui invoquent à grands cris la justice sociale et l'affranchissement des masses, il s'agit, en réalité, de plier notre beau pays à un régime de servitude totalitaire, où chaque Français ne disposerait plus ni de son corps, ni de son âme, et par lequel la France elle-même deviendrait l'auxiliaire soumise d'une colossale hégémonie.

Il est au fond question d’une variante bolchévique de l’anti-France. Quelques phrases plus tôt, De Gaulle avait précisé la charge, depuis son récit des années qui avaient immédiatement succédé à la Résistance. Le détour est éloquent :

Si l'unité nationale put être maintenue malgré ceux qui avaient accepté la loi de Hitler, tout le monde sent qu'elle est aujourd'hui et de nouveau en péril. Je dis qu'elle est en péril par le fait d'un groupement d'hommes, dont ceux qui les mènent placent au-dessus de tout le service d'un État étranger. Je le dis avec d'autant plus de force que j'ai moi-même, comme c'était mon devoir, essayé, jusqu'aux limites du licite et du possible, de les attirer vers le service de la France. 

Oui ! A la Libération, j'avais, avec la Résistance tout entière, jugé qu'il fallait offrir à ces "séparatistes" l'occasion de s'intégrer dans la communauté nationale. Les événements terribles de la guerre avaient fait que beaucoup de ceux qui écoutaient les dirigeants de cet étrange parti avaient pris une part active à la lutte contre les ennemis de la France. Sans doute, les maîtres de leur jeu ne s'y étaient-ils eux-mêmes décidés qu'à partir de l'invasion allemande en Russie des Soviets. Sans doute l'avaient-ils fait en s'appliquant à mener un effort autonome, sinon séparé. Sans doute, cherchaient-ils à exploiter, en faveur exclusive de leur propagande et de leur politique, les actions de Défense nationale auxquelles étaient mêlés ceux des Français qui, de près ou de loin, subissaient leur influence. Mais ces Français-là avaient lutté, enduré les persécutions, essuyé de lourdes pertes, en même temps, sur les mêmes terrains, contre les mêmes adversaires, que nos autres combattants. Il en était résulté entre tous un rapprochement, une fusion, une camaraderie, par quoi, dans la dure lutte commune, ils se reconnaissaient comme les enfants de cette même patrie, à l'appel de laquelle ils avaient répondu et qu'ils confessaient et acclamaient ensemble, dans les cachots, sur les champs de bataille ou aux poteaux d'exécution. Pouvait-on négliger une seule chance d'aider cette conscience salutaire à se maintenir désormais ? D'ailleurs, les nécessités immédiates de notre reconstruction, l'intérêt supérieur qu'il y avait pour la France à se présenter dans les conseils internationaux comme une nation rassemblée, le fait que la Russie n'avait pas encore commencé à suivre une autre voie que celle des peuples libres, tout cela mettait la raison d'État d'accord avec le sentiment pour essayer de faire rentrer moralement dans le giron de la France ceux qui, naguère, en étaient sortis pour suivre l'appel du dehors. 

J'ai joué ce jeu. Je l'ai joué carrément. J'ai introduit des hommes de cette sorte dans le Gouvernement qui réunissait alors des représentants de toutes les opinions. Pour ce que j'en attendais momentanément, pendant la période si difficile et si démunie qui encadra et qui suivit la Libération, cette décision a atteint son but. Mais, aujourd'hui, tout donne à penser que ceux à qui fut ouverte toute grande la voie du service national ont choisi d'en suivre une autre.

A partir de 1947, et à mesure que la guerre froide se fixera, le PCF et la CGT conduiront, ensemble, des grèves massives. Membre du bureau politique du parti communiste, Benoît Frachon oeuvrera à aligner les choix de la centrale syndicale sur ceux du parti. C’est ce que lui reprochera, parmi d’autres, De Gaulle, qui y verra une entorse au principe de neutralité partisane des syndicats, sanctuarisé en France depuis 1919 et un texte qui restera comme “la charte d’Amiens”. Alors que les grèves prennent corps, notamment dans le secteur ferroviaire, De Gaulle étrille dans un discours du 5 octobre 1947 “les séparatistes exploitant les misères et attisant les colères” :

Les séparatistes, exploitant les misères et attisant les colères afin que notre peuple en vienne à ce degré de désespoir où il leur serait possible d’établir leur dictature pour mettre la France au service de leurs maîtres étrangers, emploient toutes les ressources du mensonge, autrement dit de leur propagande, pour empêcher cette union civique et ce redressement de l’État qui les condamneraient tout au moins à l’impuissance.

Pourquoi “séparatistes” ? Parce que, du côté du Champ-de-Mars, où la CGT appelle à battre le pavé dans la capitale, la centrale syndicale aurait au fond un agenda caché : marcher pour Moscou et contre la guerre d’Indochine. Derrière ces “maîtres étrangers”, on retrouve l’idée d’une cinquième colonne, variante anticommuniste de l’anti-France.

"L'abcès du séparatisme"

Mais à la même époque, De Gaulle utilise aussi le terme “séparatiste” pour disqualifier les luttes anti-coloniales. Ainsi, ce n’est plus seulement de politisation de l’agenda syndical qu’il est question chez De Gaulle, qui déplorait par exemple encore en 1950 : “Les séparatistes se sont emparés d’une grande partie des syndicats. Ils utilisent les revendications professionnelles pour leur politique.” Mais aussi de la cause des indépendances qu'il convient de disqualifier - et de museler. Dans son livre de 2015, Justice d’exception, la chercheuse au CNRS Vanessa Codaccioni pointait précisément l’usage du mot en contexte post-colonial. Elle rapporte notamment cet échange entre de Gaulle et Alain Peyrefitte, alors ministre de l’Information : c’est De Gaulle qui parle, et il annonce qu’il va “crever l’abcès du séparatisme ou de ce qu’ils appellent l’autonomisme”.

Ils”, c’est-à-dire, “tous les comploteurs [qui] n’osent pas appeler les choses par leur nom”. On retrouve encore l’idée d’un combat dissimulé, ourdi à l’abri du secret. Vanessa Codaccioni cite un passage plus large de l’échange, qui permet de préciser la focale pour savoir de qui l’on parle au juste : 

Ca suffit comme ça, ces velléités d’indépendance ! Les Antillais ont bien de la chance d’être Français [...] S’il faut en découdre avec Césaire et avec les disciples de Fanon, nous irons au référendum.

A l’époque, voilà déjà seize ans qu’Aimé Césaire est député à l’Assemblée nationale. Et s’il a démissionné du PCF en 1956, sa trajectoire incarne en elle-même un pont entre ces deux usages du “séparatisme” : de décembre 1945 jusqu’à la publication du rapport Khrouchtchev, qui révélera l’ampleur des crimes du stalinisme, Césaire est un militant communiste. A l’Ecole normale supérieure, son biographe David Alliot rappelle qu’il avait même adhéré dès 1935 aux Jeunesses communistes… et qu’en 1953, le père de la négritude était du voyage à Moscou, parmi la délégation menée par Jacques Duclos désignée pour assister aux obsèques de Staline.

De quoi faire doublement de Césaire un “séparatiste” pour De Gaulle, en visite aux Antilles en 1964. On retrouve la trace de cet échange dans le tome 2 du fameux C’était De Gaulle, publié par Alain Peyrefitte en 1997 chez Fayard. Sous la plume du communicant qui revisite plus de trois cents entretiens en tête-à-tête, on apprend que De Gaulle, fraîchement débarqué du Mexique à Pointe-à-Pitre, en Guadeloupe, avait tenu à garder son uniforme kaki  (“Dans ces terres lointaines, si sensibles à sa légende, il ne se met pas en civil. C’est l’homme de la France libre qui vient parler de la France et de la liberté”) ; et aussi ce que De Gaulle disait in extenso, rapporté par celui qui se compare à son “scribe” : 

Les Antillais ont bien de la chance d’être Français. Qu’ils ne la gâchent pas ! C’est le centre d’intérêt de ce voyage. Il faut dissiper les analogies trompeuses avec l’Afrique.

Pas loin d'un demi-siècle plus tard, après la mort d'Aimé Césaire, c'est Nicolas Sarkozy qui prononcera l'hommage présidentiel au grand poète de la négritude, lors d'une cérémonie donnée à Paris, le 6 avril 2011. Ce jour-là, voici ce que Nicolas Sarkozy décide d'en dire, entre autres :

Chez ce poète qui écrivait en français des poèmes antillais qui s'adressaient à tous les hommes,                  
nulle revendication communautariste,                  
nulle tentation de l'entre soi,                  
nul désir de séparatisme,                  
nulle demande non plus de réparation car pour lui le crime était irréparable. Et il disait : "Devant l'Histoire il ne faut pas seulement dire "victime, victime !" mais choisir son destin" - Question de dignité.