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Serbie : en promettant l'Europe, le président Vučić étouffe l'opposition

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Avec près de 62 % des voix aux dernières législatives, le parti du président serbe Aleksandar Vučić, ex-partisan de la Grande Serbie converti à l'Europe, s'enracine en fanfare aux commandes du pays.
Avec près de 62 % des voix aux dernières législatives, le parti du président serbe Aleksandar Vučić, ex-partisan de la Grande Serbie converti à l'Europe, s'enracine en fanfare aux commandes du pays.
© AFP - Milos Miskov / Anadolu Agency

C'est un raz-de-marée pour le parti du président Aleksandar Vučić. Le SNS a très largement remporté les législatives en Serbie, s'arrogeant 191 sièges sur 250. Une victoire discutable, néanmoins, pour une opposition qui a boycotté le scrutin, préférant porter le débat démocratique dans la rue.

Les élections législatives serbes auraient dû se tenir le 26 avril 2020, mais la crise sanitaire mondiale en a décidé autrement. Ce qui, au fond, n'en a pas changé l'issue : ce dimanche 21 juin, l'opposition ne s'est pas présentée aux urnes, et le mouvement au pouvoir, le Parti progressiste serbe (SNS), a remporté une victoire totale.

Aleksandar Vučić, qui dirige le vénérable SNS – le parti, qui a été réformé en 2008, date du XIXe siècle –, est un homme puissant en Serbie. Président de la République depuis mars 2017, il a aussi été Premier ministre de 2014 à 2017. Il n'a pour autant pas un parcours très linéaire.

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Aleksandar Vučić a longtemps été un homme d'extrême droite. Pendant les années 1990, il émargeait au Parti radical serbe (SRS), du sulfureux Vojislav Šešelj, un admirateur de la "Grande Serbie", aux côtés de Slobodan Milošević, Radovan Karadžić ou encore Ratko Mladić... Vučić fut alors un avocat zélé des Serbes de Bosnie, accusés de crimes de guerre lors du conflit en Bosnie-Herzégovine. Un passé que l'opposition, en particulier le Parti démocrate (DS), ne pardonne pas.

En 2008, pourtant, Aleksandar Vučić explique qu'il a changé. Il quitte en effet le Parti radical serbe pour recréer le Parti progressiste serbe. Désormais, Vučić veut aller vers l'Europe. Mais l'opposition ne le croit toujours pas. 

Un seul credo : l'Europe

Depuis, il ne ménage pas ses efforts pour convaincre. La Première ministre, tête de liste des dernières législatives pour le SNS, colle parfaitement aux valeurs occidentales. Ana Brnabić a été formée aux États-Unis et en Grande-Bretagne, elle a travaillée dans les énergies renouvelables et revendique son homosexualité. Un profil atypique et engagée dans une Serbie orthodoxe et très conservatrice. 

Ana Brnabić est la première Serbe à devenir Premier ministre. Elle est ouvertement homosexuelle et sa ligne est résolument pro-européenne.
Ana Brnabić est la première Serbe à devenir Premier ministre. Elle est ouvertement homosexuelle et sa ligne est résolument pro-européenne.
© AFP - Ekaterina Shtukina / Sputnik

Encore plus fort, la coalition d'Ana Brnabić – et derrière elle Aleksandar Vučić – rassemble de nombreux partis autour d'une idée : leur attachement à l'Union européenne et à une certaine idée de la modernité. Des centristes, un parti de la minorité bosniaque, des libéraux ou même des royalistes, tous pro-européens !

Une option tout à fait compréhensible quand on sait que la Serbie est candidate à l'entrée dans l'UE, qu'elle souhaite rejoindre à, l'horizon 2025. 

Le triomphe électoral du 21 juin confirme l'attrait des électeurs pour la candidature de la Serbie à l'UE. Près de 62 % des Serbes se sont exprimés en faveur du SNS, et les anti-Européens – le parti issu de l'époque de Milošević, et le Parti socialiste serbe, l'Alliance des patriotes serbes, des populistes d'extrême droite – ne dépassent pas 10 % des suffrages. Vučić peut sereinement se présenter comme le guide de ses compatriotes vers l'Europe.

Emmanuel Macron a lui-même pris acte des engagements de Vučić en faveur de l'Union européenne, notamment lors de sa visite en Serbie en juillet 2019.
Emmanuel Macron a lui-même pris acte des engagements de Vučić en faveur de l'Union européenne, notamment lors de sa visite en Serbie en juillet 2019.
© AFP - Ludovic Marin

L'opposition durablement piégée

Au passage, le piège se referme sur l'opposition. Son boycott n'a pas affecté de façon déterminante le scrutin législatif, auquel près de 1 électeur sur 2 a participé (49 %). Peut-être parce que face à un programme clair - modernité et pro-Européisme - elle n'a pas grand chose à… opposer. Sinon son rejet de Vučić.

L'Alliance pour la Serbie est en effet un mélange hétéroclite de partis qui couvrent tout le spectre politique : de l'extrême gauche à l'extrême droite en passant par les libéraux. Elle est menée par le Parti démocrate (DS), créé par des intellectuels en 1989, à la chute du communisme et du Titisme, ancré dans l'opposition, de Milošević à Vučić.

Une fois encore, le Parti démocrate reste à l'écart du pouvoir. Avec ses alliés, il va organiser des manifestations, qu'il souhaite imposantes. Mais face aux 191 sièges parlementaires acquis à Vučić, il n'est pas certain que l'opposition trouve rapidement le chemin du pouvoir.