Publicité

Séries et politique : "Aujourd'hui, les communicants se prennent pour des réalisateurs de séries Netflix"

Par
À gauche, capture d'écran de la web série lancée par Emmanuel Macron pour sa campagne. À droite, image de présentation de la série politique danoise 'Borgen', une des plus remarquées au monde dans le genre et qui revient pour une nouvelle saison.
À gauche, capture d'écran de la web série lancée par Emmanuel Macron pour sa campagne. À droite, image de présentation de la série politique danoise 'Borgen', une des plus remarquées au monde dans le genre et qui revient pour une nouvelle saison.

The West Wing, Borgen, House of Cards, Baron Noir... Depuis une trentaine d'années, la politique inspire les créateurs de séries. Mais récemment, le rapport d'influence s'inverse. Les politiciens s'imprègnent de plus en plus des fictions, dans le but de réinventer leurs stratégies de communication.

Entre séries et politique, la frontière est de plus en plus floue. Depuis une trentaine d'années, les créateurs de séries s'inspirent de la politique. C'est le cas par exemple de la série danoise Borgen, qui sera de retour sur Netflix pour une nouvelle saison début juin, et qui retrace le parcours d'une femme de pouvoir. Mais récemment, le rapport d'influence s'inverse. Les politiciens s'imprègnent désormais des séries dans leurs stratégies de communication. C'est le cas d'Emmanuel Macron. Depuis le début du mois de mars, le président encore en exercice diffuse chaque vendredi sur YouTube un nouvel épisode de sa web-série Le Candidat, revenant sur ses journées de campagne.

Les séries politiques, un genre relativement récent

Pourtant, ces deux univers sont loin d'avoir toujours été aussi proches, rappelle Alain Le Diberder, économiste et sociologue de l'audiovisuel, et ancien directeur des programmes d'Arte et de Canal +. "Les séries politiques, c'est plutôt récent, [elles sont arrivées] dans les années 80 et 90. L_e grand événement, c'est_ À la Maison-Blanche, ou The West Wing, une série américaine sur les présidents, et qui s'inspirait directement de l'actualité. Ça a été un tournant, à partir duquel beaucoup d'autres séries ont traité ce type de questions", explique-t-il.

Publicité

Avant cela, la BBC avait déjà proposé en 1990 la série House of Cards, reprise par Netflix dans une nouvelle version en 2013. En Europe, ce sont Borgen__, série danoise datant de 2010, et la française Baron Noir en 2016, qui font date. 

Ces apparitions relativement récentes de la politique dans les séries s'expliquent, selon Alain Le Diberder, par la multiplication des chaînes. "Jusque dans les années 90, quand vous étiez sur une grande chaîne qui [regroupait] 20% ou un tiers du public, il fallait faire en sorte de ne pas faire fuir trop de monde. Il fallait éviter les sujets qui fâchent, se souvient-il. À partir du moment où la télévision s'est éparpillée dans 20, 30, 50 chaînes, et où chaque chaîne [devait] se différencier des autres, les sujets qui étaient auparavant plus difficiles sont au contraire devenus plus rentables.__" Réalisateurs et scénaristes ont acquis plus de liberté pour introduire le sujet politique dans leurs créations, à des niveaux différents. La série peut aborder l'activité politique en elle-même : les systèmes de partis ou les élection comme dans Baron Noir ou House of Cards. Ou bien mettre en scène des hommes et des femmes politiques gérant des thématiques sociales ou économiques particulières, comme dans Borgen

Entre fiction et réalité, des limites brouillées

Ce qui importe dans une série politique, selon Alain Le Diberder, c'est que la narration soit basée sur le réel :

C'est un exercice difficile. Sur des sujets de pure fiction, il y a des facilités d'écriture qui ne passent pas quand on parle de la réalité. On est obligé d'être à la limite entre de l'inventé et du plausible. Il faut qu'il y ait des cliffhangers [situation de suspense], pour que le public ait envie de voir la fin, mais en même temps, on ne peut pas prendre toutes les libertés possibles avec le réel : il faut que ce soit plausible, plausible, plausible. Tout le temps, donc, et pas trop non plus... Sinon, c'est un documentaire !

Cette recherche du réel, c'est surtout ce qui plaît au public. De façon générale, les citoyens appréhendent de plus en plus la réalité via la fiction. C'est l'avis de Philippe Moreau Chevrolet, professeur de communication politique à Science Po :

Beaucoup de gens perçoivent le monde en général, et la politique, par le biais des séries, donc [par exemple] à travers House of Cards. Aujourd'hui, les catastrophes succèdent au catastrophes : ce sont des moments où l'on n'a plus de clés de compréhension, donc on va aller chercher ailleurs que dans la réalité. La fiction est un bon moyen de digérer l'actualité angoissante. Et du coup, la politique récupère ces codes-là pour essayer de parler aux gens.

L'enseignant va même plus loin, en affirmant que fiction et réalité sont devenues difficiles à différencier. "En fait, on a tendance à penser que les deux se confondent, observe-t-il. C'est ce qu'on appelle la 'Netflixisation' de la vie politique : on pense que House of Cards, c'est vraiment comme cela que se passe la politique, et que cela nous dit des vérités qu'on n'ose pas nous dire. Tout le monde est un peu devenu complotiste__."

Pour afficher ce contenu Youtube, vous devez accepter les cookies Publicité.

Ces cookies permettent à nos partenaires de vous proposer des publicités et des contenus personnalisés en fonction de votre navigation, de votre profil et de vos centres d'intérêt.

Le mélange des genres est total, et touche aussi les politiciens eux-mêmes. L'exemple type est celui du président ukrainien, Volodymyr Zelensky. Incarnant un professeur devenant président dans la série Serviteur du Peuple, le comédien a fini par être lui-même élu à la tête de l'Ukraine en 2019, avant de devenir chef de guerre. Pour Alain Le Diberder, il reste un cas unique :

Il y a des gens qui venaient de la télé ou du milieu audiovisuel, qui sont devenus des hommes politiques. Il y a eu Berlusconi, Schwarzenegger et Trump. Mais Zelensky, c'est un type qui devient en vrai ce qu'il était dans la fiction. C'est un cas unique, un personnage extraordinaire ! Il y a quelques jours, The Spectator a écrit un jugement un peu cruel, mais une phrase magnifique, en disant qu'"en Ukraine un comédien est devenu président, et qu'en France, un président est devenu comédien"...

Des communicants adeptes de l'esthétique Netflix

Effectivement, quand ils ne viennent pas du monde des séries, les politiciens semblent y être irrémédiablement attirés, sur les conseils de leurs communicants.

Pour afficher ce contenu Twitter, vous devez accepter les cookies Réseaux Sociaux.

Ces cookies permettent de partager ou réagir directement sur les réseaux sociaux auxquels vous êtes connectés ou d'intégrer du contenu initialement posté sur ces réseaux sociaux. Ils permettent aussi aux réseaux sociaux d'utiliser vos visites sur nos sites et applications à des fins de personnalisation et de ciblage publicitaire.

C'est le cas de deux candidats de la campagne présidentielle actuelle. Générique, bande-son, mises en scènes, plans larges... La web-série d'Emmanuel Macron, Le Candidat, emprunte tous ses codes aux plateformes de séries. Rien de surprenant pour Philippe Moreau Chevrolet :

Les communicants ont intégré totalement les codes de la série. Aujourd'hui, ils se prennent pour des réalisateurs ou des scénaristes de séries Netflix ! 

Les conseillers du président sortant n'inventent pourtant rien de nouveau. Déjà, lors de la campagne présidentielle de 2012, Jean-Luc Mélenchon avait posté sur son site une web-série intitulée En Marche. Expérience qu'il renouvelle depuis le mois d'août dernier, avec la série 2022 : Nos pas ouvrent le chemin, composée d'épisodes d'une trentaine de minutes, là où ceux du Candidat sont beaucoup plus courts, autour de 8 minutes en moyenne. 

Mais ce sont Les jeunes avec Macron qui ont été les premiers à vraiment reprendre les codes Netflix dans la communication de leur candidat. Esthétique noire, typographie rouge très reconnaissable... Le mouvement de jeunesse de La République en Marche a imaginé des affiches calquées sur les publicités de la plateforme. L'idée : présenter le mandat d'Emmanuel Macron comme une série, dont ils souhaitent voir 5 saisons supplémentaires. 

Pour afficher ce contenu Twitter, vous devez accepter les cookies Réseaux Sociaux.

Ces cookies permettent de partager ou réagir directement sur les réseaux sociaux auxquels vous êtes connectés ou d'intégrer du contenu initialement posté sur ces réseaux sociaux. Ils permettent aussi aux réseaux sociaux d'utiliser vos visites sur nos sites et applications à des fins de personnalisation et de ciblage publicitaire.

Une communication risquée pour l'image politique

Si les proches d'Emmanuel Macron revendiquent cette référence à Netflix, on est pourtant loin d'être sur une communication avant-gardiste, selon Philippe Moreau Chevrolet :

On présente ça comme une série Netflix, mais pour moi, ce n'est pas du Netflix, ce que fait Macron... C'est un reportage de télévision à la Serge Moati, avec des moments capturés, des moments intimes, et pas de voix off, mais juste des petits synthés à l'image qui montrent où on est, la date, etc.

Un reportage fait par des militants qui peut attirer l'attention sur le candidat, mais qui peut aussi, avertit Philippe Moreau Chevrolet, "détruire un peu l'image politique. On donne l'impression que le politique est quelqu'un qui, délibérément, va faire de la fiction, donc va mentir__". Sans compter que l'on appréhende les candidats via une image fabriquée par leur propre équipe, ajoute-t-il :

Le problème que pose cette série est qu'on a un candidat qui va produire ce qui est présenté comme une fiction et qui, en fait, est de la communication. Cela risque de rendre le politique encore moins crédible aux yeux des gens, ou de le faire passer dans un univers encore plus distinct du leur.

À une époque où la confiance envers les élites politiques est brisée, de tels moyens de communication, transpirant le faux-semblant, semblent en effet être un pari risqué. Pour Alain Le Diberder, cela va encore plus loin : 

Les communicants ont un métier en pleine crise. Ils sont nuls ! C'est un métier ringard des années 80, et ils sont toujours à la recherche de la dernière idée à la con. Mais depuis des gens comme Trump ou Boris Johnson, et encore avant Berlusconi, les hommes politiques sont leurs propres communicants. Et ce ne sont pas des agences qui les font devenir populaires, ce sont eux-mêmes, pour le meilleur et pour le pire !

Pas certain, donc, que l'opinion soit vraiment intéressée par ces web-séries de politiciens. La première vidéo du Candidat a été vue un peu plus de 350 000 fois, sans toutefois assurer un changement ni dans l'image d'Emmanuel Macron, ni dans les intentions de vote.