Fanny Herrero
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Fanny Herrero : la revanche des showrunners

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Séries : la revanche des showrunners, avec Fanny Herrero

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Vos séries préférées, ce sont eux qui les écrivent, pourtant leurs noms sont éclipsés par celui du réalisateur. Les scénaristes ont décidé de se faire entendre, comme Fanny Herrero, "showrunneuse" de "Dix pour cent".

Scandale dans le monde des séries. Ils écrivent les feuilletons qui vous accompagnent comme jamais depuis le confinement, mais ils sont spoliés, abusés, invisibilisés. Aujourd’hui, les scénaristes sont prêts à prendre leur revanche. Comme Fanny Herrero, scénariste et showrunneuse : "On va ouvrir un programme télé, et on voit “une série de... le nom des réalisateurs, qui bien souvent sont des gens qui sont venus faire deux épisodes et qui sont partis et qu’on n’a plus jamais revus alors que la série a duré cinq saisons, c’est énervant. Les réalisateurs se sont en fait accaparé la paternité d’un récit. Et c’est quelque chose dont on a longtemps souffert, nous les scénaristes, et c’est pas terminé." 

"Writing is gold"

Ce sont des stars aux Etats-Unis, mais en France, ils se comptent sur les doigts des deux mains, ces “showrunners” comme Fanny Herrero, scénariste superviseuse, cheffe d'orchestre de la série à succès Dix pour cent (France2), après avoir participé à l'écriture de Fais pas, ci fais pas ça (France2), Un Village français (France3 et France5), Kaboul kitchen (Canal+). 

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Symbole d’un mépris du rôle des scénaristes, ce métier en mal de reconnaissance en France n’a pas de traduction. Et ce n’est pas anodin. 

Fanny Herrero, scénariste, showrunneuse : "Quand je travaillais sur Un Village français_, Frédéric Krivine, qui était le “showrunner”, appelait ça le “show-rené’, c’était assez drôle. Aux Etats-Unis, l’écriture, c’est extrêmement valorisé. Les producteurs là-bas disent “writing is gold”. Ça je ne l’ai jamais entendu en France. En France, on est entre 3 et 5 % du budget d’une série alloué à l’écriture. Aux États-Unis, c’est entre 10 et 15 %. L’argent, ça montre aussi les rapports de force. Tout est lié, le matériel et le symbolique. Donc nous devons pouvoir exiger à un moment des conditions de travail. Pendant très longtemps, on n’avait pas de pièce dédiée à l’écriture par exemple, on travaillait chez nous. Cela fait quelques années que les producteurs comprennent que, maintenant, on a besoin d’un lieu pour écrire qui soit payé par la production. Souvent, on oublie de nous accorder la paternité de notre travail, donc ça, c’est le rapport avec les réalisateurs ; on oublie de nous rémunérer quand notre travail a du succès, ça, c’est le rapport avec les producteurs. On fait en sorte qu’on ne prenne pas trop de place dans la fabrication de la série… A plein d’endroits comme ça, on commençait à se sentir à l’étroit. Et à un moment, ce métier-là est trop important aujourd’hui, il est en train de devenir majeur sur l’échiquier artistique, pour qu’on soit ignoré encore plus longtemps."_

Libération de la parole

Les scénaristes commencent à briser l’omerta. Ils partagent ces abus, ces humiliations, via le groupe “Paroles de scénaristes”. Ils dénoncent, s’organisent, et se battent.

Fanny Herrero : "Par exemple, longtemps, nos séries en France ne s’exportaient pas. Donc la question de gagner de l’argent au-delà du territoire français ne se posait pas. Mais depuis une dizaine d’années, il y a des séries françaises qui s’exportent, et bien. Pourtant, nos contrats n’ont pas changé, eux, donc il n’y avait pas d’intéressement au succès de nos œuvres à l’étranger. Notre travail pouvait être vendu partout dans le monde, et nous, on gagnait zéro dessus. Je me pince chaque jour du succès de Dix pour cent à l’étranger, je n'en reviens pas. C’est dingue, c’est grâce aux plateformes. Moi j’ai dû énormément lutter pour ça, sur Dix pour cent par exemple, pour à un moment, ça a été des négociations extrêmement violentes pour obtenir un intéressement au succès de la série. Ça paraît fou en fait, enfin ça paraît très naturel pour n’importe qui, mais chez nous, ça ne l’était pas." 

La clé de voûte des personnages

Cette déconsidération prend sa source en France dans un schéma centré sur le cinéaste auteur, le modèle du réalisateur tout-puissant hérité de la Nouvelle Vague. Mais depuis une quinzaine d’années, l’ampleur des séries, de plus en plus feuilletonnantes, exige plus que jamais de garantir leur cohérence. Elles demandent aussi de préserver leur clé de voûte, spécifique à l'écriture sérielle : la force des personnages. 

Fanny Herrero : "Ce que je retiens de Six Feet under_, de_ A la maison blanche_, des_ Soprano_, c’est les personnages, c’est vrai. Pour rester 8, 9, 10 voire 58 heures dans un monde, ce sont les gens, les personnages qui vont nous donner envie de rester. Donc si on veut éviter que tout ça se dilue, et que ça risque de donner une sorte de tarama à l’ananas, c’est l’auteur, en série, c’est un scénariste. Et aux Etats-Unis, c’est comme ça, les grands showrunners sont à la base des scénaristes. Ce sont eux qui sont les garants de la cohérence de l’ensemble et ce sont eux ensuite qui vont écrire “Une série créée par…” et ce sera leur nom. Pourtant, il y a 150 personnes qui ont travaillé avec eux."_

Après Dix Pour cent, Netflix a démarché Fanny Herrero pour créer une nouvelle série consacrée à l'univers du stand-up. "Avant même un projet, c’est l’auteur qui les intéresse. En l'occurrence, ça a été comme ça avec moi et je les en remercie. Ça a été vraiment très agréable d’être immédiatement placée dans cette position. D’être écoutée, entendue, et respectée à cette place, et d’être reconnue à cette place. C’est vraiment très reposant et très confortable." 

Face au silence des instances professionnelles et étatiques, les scénaristes et showrunners continuent à se faire entendre. De plus en plus fort. 

33 min