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Seul.e en scène : Avignon raconté à travers 5 solos inoubliables

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La chorégraphe Anne Teresa de Keersmaeker lors d'une répétition sur la scène de la Cour d'honneur du Festival d'Avignon en juin 2013
La chorégraphe Anne Teresa de Keersmaeker lors d'une répétition sur la scène de la Cour d'honneur du Festival d'Avignon en juin 2013
© AFP - BORIS HORVAT / AFP

Avignon 2020. Etre seul sur une scène aussi prestigieuse que celle de la Cour d'honneur, ou plus largement face à un public aussi exigeant que celui du Festival d'Avignon. Les plus grands s'y sont risqués, d'Isabelle Huppert à Fanny Ardant. Comédiens ou danseurs, ils et elles racontent cette expérience unique.

2020, le festival n'aura pas lieu... Après le Festival de Cannes en mai, c'est au tour du Festival d'Avignon de tirer le rideau. Créé en 1947 sous le nom de la "Semaine d'art en Avignon", le grand rendez-vous annuel du monde du théâtre devait se tenir du 3 au 23 juillet. Mais cette 74e édition ne disparaît pas totalement. C'est en effet à ces mêmes dates que Radio France et France Télévisions ont choisi de proposer de nombreuses fictions, captations, lectures en direct, masterclasses et documentaires pour une programmation spéciale intitulée "Un rêve d’Avignon". Pour sa part, et pour continuer à "rêver d'Avignon", franceculture.fr vous invite aussi à découvrir une sélection d'archives issues de nos émissions. Ici, retour sur cinq spectacles marquants de l'histoire du festival qui ont en commun d'avoir confronté un acteur ou une actrice à l'expérience de jeu à haut risque que représente le monologue ou le solo.

1993, Philippe Caubère, "Le Roman d'un acteur"

Comédien-auteur, Philippe Caubère compose un "théâtre d’acteur", dont le matériau premier est sa propre biographie. La mort de sa mère et la rupture avec Ariane Mnouchkine et sa troupe - après un compagnonnage au long cours avec la fondatrice du Théâtre du Soleil - sont les grands moments de séparation à partir desquels il a composé deux cycles fleuves, parce que, dit-il, "ce sont toujours les ruptures qui donnent naissance à l’écriture". _Le Roman d'un acteu_r qui raconte treize années de sa vie, suivi de L'Homme qui danse, soit 20 spectacles de près de trois heures chacun, forment une fresque théâtrale unique en son genre dont Philippe Caubère a été l'auteur, le metteur en scène et l'unique interprète. Ces one-man-show marathons, à la fois autocentrés et drôles - l'acteur joue notamment sa propre mère en train d'accoucher de lui - interprétés au Festival d’Avignon sur la scène du Cloître des Carmes en 1993, ont valu à Philippe Caubère de connaître un succès public pendant plus de vingt ans.

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Dans cet entretien avec Frédéric Taddéi, en 2012, Philippe Caubère défendait cette idée selon laquelle l'expérience de l'acteur est au cœur de la création théâtrale : 

J’ai toujours pensé qu’il y a un "roman d’un acteur" dans chaque acteur, et même un Molière, un Shakespeare dans chaque acteur. Je pense que tout acteur qui aurait le besoin, l’envie, la pulsion de raconter son roman intérieur peut le faire. Et s’il le faisait - avec ses moyens d’acteur, sans endosser le déguisement d’un écrivain - ce serait forcément formidable. Quand Galabru écrit sa vie, c’est magnifique. Quand Anny Duperey écrit "Le Voile noir", c’est magnifique. Quand un acteur se met à table, ça ne ressemble à rien d’autre, c’est très fort. Pour moi, l’art relève du corps des acteurs, bien plus que de la réflexion politicienne des programmateurs et des metteurs en scène. Philippe Caubère

59 min

2006, Marcial Di Fonzo Bo, "Loretta strong" de Copi

Argentin de naissance, le dessinateur et dramaturge Raul Damonte, dit Copi, avait fui la dictature péroniste et fait de Paris sa ville d’adoption en 1963. Avant d’être emporté par l’épidémie de sida en 1987 à l’âge de 48 ans, Copi a eu le temps d’écrire une dizaine de romans et une vingtaine de pièces. Retrouvez dans cette série de cinq émissions cette œuvre inclassable, mêlant une verve comique déjantée à des couleurs plus sombres, et la voix de son auteur, qui en était aussi l'interprète. Il confiait : "Ce que j'aime c'est avoir le public en face, tu peux le fendre comme un bateau. On avance, et le public est toujours devant, comme une illusion d'optique. Rester en scène comme on reste sur un bateau".

59 min

En 2006, Marcial Di Fonzo Bo prend Copi au mot et interprète, au milieu de la salle, le monologue de Loretta Song, d'où sourd la plus noire des angoisses, et que Copi lui-même avait joué à plusieurs reprises tout au long de sa vie, improvisant pendant dix minutes ou trois heures, en fonction de son humeur ! Dans une navette spatiale, Loretta Strong, intrépide cosmonaute, doit faire face à la mort de son co-équipier Steve Morton. Elle essaie de joindre au téléphone la Terre, qu’elle finit par avoir en ligne… quand une certaine Linda fait irruption dans la communication. Dans cette performance qui a marqué les esprits, le jeune comédien d'origine argentine, après avoir transformé la rue d'Avignon en scène de happenings avant la représentation, s’en être donné à cœur joie en survolant les spectateurs, littéralement pendu à son téléphone, finit seul sur scène, transi de froid, à la recherche de son anorak comme ultime rempart aux angoisses morbides de Copi.

Dans cet entretien avec Maylis Besserie enregistré au Festival d'Avignon en 2015, Marcial di Fonzo Bo revenait sur sa rencontre posthume avec Copi, et sur les trois pièces présentées au Festival en 2006 : 

Je suis arrivé en France en 1987, l’année de la mort de Copi, je ne l’ai donc jamais rencontré. Mais quand j’ai lu "L’Uruguayen", son premier roman, je me suis dit que cela ne parlait que de moi et cela a scellé un lien très fort entre lui et moi. Dans ce texte, il postule que l’exil serait une période de la vie où l’homme s’ouvre à la liberté. Cela peut paraître paradoxal puisque si on est exilé, on n’est pas libre, mais en même temps, ça ouvre un espace de liberté parce que vous n’êtes plus lesté par le sentiment d’appartenance à une nationalité, la langue dans laquelle vous vous exprimez n’est plus la vôtre, etc. A partir de là, je me suis beaucoup penché sur son œuvre et, avec Elise Vigier, nous avons monté trois de ses textes au Festival d’Avignon 2006, "La Tour de la Défense", "Les Poulets n’ont pas de chaises", un petit opéra dans lequel les dessins de Copi s’animaient, et "Loretta Strong". Marcial Di Fonzo Bo

1h 13

2011, Anna Teresa de Keersmaeker, "Fase"

Inspirée par les quatre œuvres de jeunesse du musicien minimale Steve Reich, Piano Phase, Come Out, Violin Phase et Clapping Music, Anne Teresa de Keersmaeker crée en 1982 l'oeuvre chorégraphique Fase, composée de trois duos et un solo dansés. Bras balanciers, tours des jupes crèmes, gestuelles élancées et figures répétées, claires et sans emphase, s'accordent selon le procédé du phasing : un phrasé progressif où l’unisson initial entre les danseurs se désaccorde. En 2011, Fase est projetée à Avignon, réalisée par Thierry de Mey qui a repris la composition en quatre parties de l'oeuvre en la filmant dans quatre sites différents. Considérée aujourd'hui comme une oeuvre majeure de l'histoire de la danse contemporaine, Fase vaut à sa chorégraphe un Bessie Award en 1999, une récompense attribuée aux chorégraphes novateurs de danse contemporaine. 

Depuis, Fase est régulièrement programmée à travers le monde, cumulant plus de 160 représentations. Lorsque Steve Reich découvre la pièce d'Anne Teresa De Keersmaeker, en 1998 à New York, il est époustouflé : "Jamais je n'avais vu une telle révélation chorégraphique à partir de mon travail. Elle avait totalement compris l'essence de mes œuvres de jeunesse. (...) Sur le plan émotionnel et psychologique, j'ai senti que j'avais appris quelque chose à propos de mon propre travail". (Writings on Music 1965-2000, par Steve Reich et Paul Hillier, Oxford University Press, 2002).

Dans cet entretien avec Laure Adler en 2016, Anne Teresa de Keersmaeker revenait sur la relation entre musique et mouvement, qu'elle place au cœur de son travail : "La musique, c’est une organisation du temps, c’est un très haut de degré d’abstraction, quelque chose qui se déploie comme un champ vibratoire qui a un impact très englobant. La musique sera toujours mon premier partenaire. Dans de nombreuses langues africaines, il n’y a pas deux mots différents pour dire musique et danse". Elle évoquait également son intérêt pour la musique de Steve Reich : "Dans les années 1960, le minimalisme américain a été une réponse au sérialisme, c’est une musique qui marque un retour à la pulsation, qui a un lien très direct avec la musique africaine ou balinaise. Pour moi, elle entretient un rapport très immédiat avec la danse".

44 min

Dans cette conférence, la chorégraphe revient sur 40 ans de création.

59 min

2015, Isabelle Huppert, "Juliette et Justine, le vice et la vertu" d'après Sade

Considérée comme la plus grande comédienne française de sa génération, Isabelle Huppert n’a cessé, depuis ses débuts dans les années 1970, d’alterner rôles pour le cinéma et pour le théâtre. Travaillant pour des metteurs en scène aussi prestigieux que Luc Bondy (Les Fausses confidences), Krzysztof Warlikowski (Phèdre(s)) ou Bob Wilson (Orlando, Mary Said What She Said). Le Festival d’Avignon garde en mémoire son interprétation inoubliable de Médée dans une mise en scène de Jacques Lassalle en 2000. Mais c’est en 2015 que la comédienne fait l’expérience de la lecture en solo dans la Cour d’honneur, avec un montage de textes de Sade, conçu par Raphaël Enthoven. Ce soir-là, le mistral souffle en rafales, manquant de faire envoler les feuilles du texte, mais ne parvenant pas à empêcher Huppert de faire résonner la verve érotique du divin marquis ni l’essence de sa philosophie libertaire sous les vénérables pierres de la Cité des Papes.

Dans cet entretien accordé à Michel Ciment en 2018, Isabelle Huppert revenait sur son rapport au théâtre qui selon elle "reste le lieu d’une utopie quand le cinéma l’est de moins en moins, pour des raisons commerciales" :

Se présenter sur une scène de théâtre est un geste incongru, ce n’est pas naturel. L’idée même de jouer devant des centaines de spectateurs est une épreuve en soi. Mais grâce à certains metteurs en scène, j'ai trouvé ce que j’attendais du théâtre : ne pas être contrainte, ne pas donner l’impression de jouer un personnage. Je me suis retrouvée complètement libre grâce à des gens comme Peter Zadek ou Bob Wilson, qui veulent juste des êtres humains sur un plateau, qui proposent à la fois une forme très puissante, radicale, imposée - pour le meilleur - au spectateur mais à l’intérieur de laquelle le comédien se retrouve dans une liberté totale. Et c'est cela qui, pour moi, est la marque des très grands metteurs en scène. Isabelle Huppert

29 min

2015, Fanny Ardant, "Cassandre" d’après Christa Wolf

Le 22 juillet 2015, jour de l'unique représentation de cette Cassandre sur la scène de l'Opéra Grand Avignon, Arnaud Laporte s'entretenait avec Fanny Ardant, à quelques heures du lever de rideau. La comédienne, qui avait déjà interprété Médée dans l'opéra de Cherubini, confiait sa vision de ce personnage : "Quand on joue un rôle, on le trahit toujours, avec ses propres obsessions. Mais au fond, je ne crois pas que Cassandre soit une femme forte. Savoir la vérité, savoir des choses ou les penser au-delà de la cité, du groupe, de la pensée commune, cela vous rend vulnérable : ou vous passez pour un fou ou vous parlez pour ne rien dire. C’est cela qui me plaît dans ce personnage, elle est la voix de l’être humain contre la société. C’est encore plus important à notre époque, qui curieusement, sans qu’il n’y ait aucun dogme qui force les gens à entrer dans un groupe, a une pensée commune qui asphyxie l’esprit, la réaction. Tout le monde pense pareil, ouvre des portes qui sont déjà ouvertes. D’un coup, ce personnage de Cassandre dit non, à la guerre, aux lieux communs qu'une société aime à entendre. Ce n'est pas tant qu’elle dit la vérité, mais elle refuse d’entrer dans le groupe".

Arnaud Laporte s'entretient avec Fanny Ardant, 22 juillet 2015

25 min

En octobre 2016, Fanny Ardant se confiait au micro de Philippe Bresson. Dans cette série d'entretiens, elle revenait notamment sur ses débuts au théâtre et sur sa vision de la tragédie : 

J’ai fait mon éducation théâtrale grâce à des personnalités comme Jean Perimony qui a été mon professeur, et Alain Cuny aussi, j’aimais les gens qui faisaient sonner les mots, qui n’étaient pas réalistes. J’avais lu quelque part chez Barthes que la tragédie, il ne faut pas la psychologiser, que ce sont comme des blocs qui avancent, qui doivent sortir comme de la lave, comme des crachats, qu’on ne commence pas à ciseler le texte avec des détails. Fanny Ardant

À réécouter : La musica de Fanny Ardant

En savoir plus sur la programmation "Un rêve d'Avignon"