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Sexualité : comment l'Eglise a inventé le péché de chair

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Adam et Eve, version moderne
Adam et Eve, version moderne
© Getty - Rob Melnychuk

Le pape François a recommandé le recours à la psychiatrie pour des parents constatant des penchants homosexuels chez leur enfant. L'occasion de revenir plus largement sur la névrose cléricale autour de la sexualité, aux sources de l'invention du "péché de chair" par les Pères de l'Eglise.

"Quand cela se manifeste dès l'enfance, il y a beaucoup de choses à faire par la psychiatrie, pour voir comment sont les choses. C'est autre chose quand cela se manifeste après vingt ans." C'est dans l'avion qui le ramenait d'Irlande le 26 août, alors même que l'Eglise tente de se dépêtrer avec des affaires de pédophilie impliquant des prêtres (certains soupçonnent que le timing n'était pas anodin), que le pape François a lâché ces propos polémiques sur l'homosexualité ; et ce près de trente ans après le retrait de cette dernière par l'OMS, de la liste des maladies (en 1990). Dans son catéchisme, l'Eglise affirme que "les actes d’homosexualité sont intrinsèquement désordonnés". Mais au-delà de l'homosexualité, elle estime que tout plaisir sexuel est également "moralement désordonné, quand il est recherché pour lui-même." Mais d'où vient cette phobie cléricale liée à la chair ? 

Réponses avec un "Concordance des temps" de janvier 2013 : depuis saint Clément de Rome jusqu'à Saint-Augustin, pour qui la chair sexuée était "pourrissante", enquête sur l'invention du péché de luxure au temps des premiers Pères de l'Eglise.

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En savoir plus : L'Eglise et la sexualité
59 min

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Sexualité dans les textes sacrés : un héritage biblique ambigu et sexiste

Il n'est pas souvent question de sexualité dans les textes bibliques, comme le notait l'historien français spécialiste du Moyen Âge André Vauchez au début de cette émission de 2013. Il commençait bien sûr par évoquer le mythe fondateur d'Adam et Eve dans l'Ancien Testament :

Il y a un accent très fort au début, dans le livre de la Genèse, c'est à dire la création du monde, de l'homme et de la femme. Dieu prélève une côte d'Adam pour créer Ève, donc il y a un lien extrêmement étroit et profond entre hommes et femmes, postulé par le récit biblique. Donc au départ est affirmée la conjugalité, l'union des sexes qui permettra la propagation de l'espèce.

Dans ces écrits antérieurs à Jésus-Christ, l'autre texte incontournable sur la question est bien sûr le Cantique des cantiques, un éloge de l'amour conjugal, dans un registre quasi érotique :

LUI Ah ! Que tu es belle ! Que tu es douce, amour, en tes caresses ! Tu es élancée comme le palmier, tes seins en sont les grappes. J’ai dit : je monterai au palmier, j’en saisirai les fruits. Tes seins, qu’ils soient comme des grappes de raisins, ton haleine, comme une odeur de pomme, ta bouche, un vin exquis… ELLE Il s’écoule vers mon bien-aimé, abreuvant des lèvres endormies. Je suis à mon bien-aimé : vers moi, monte son désir.

"On l'a interprété au Moyen Âge en disant que cela exprimait la relation entre l'âme et Dieu, mais enfin, au sens premier du terme, il conserve une dimension humaine extrêmement forte", analysait encore André Vauchez à propos de ce cantique, aussi appelé "Chant de Salomon".

Mais ces textes fondateurs cohabitent avec d'autres textes permettant de prendre le pouls de la phobie sexuelle originelle du christianisme, qui va de pair avec une phobie du sexe féminin. Citons par exemple Saint-Paul, dans cette première épître aux Corinthiens (chapitre 7) extraite du Nouveau Testament :

Il est bon pour l'homme de s'abstenir de la femme. Toutefois, pour éviter tout dérèglement, que chaque homme ait sa femme et chaque femme son mari. Que le mari remplisse ses devoirs envers sa femme, et que la femme fasse de même envers son mari.

Cet extrait de l'Ecclésiastique, 25, cité dans l'émission, est lui aussi assez éloquent :

C’est par la femme que le péché a commencé et c’est à cause d’elle que tous nous mourons.

Joseph (fils de Jacob) résistant aux assauts de la femme de Putiphar (1640-1645)
Joseph (fils de Jacob) résistant aux assauts de la femme de Putiphar (1640-1645)
- Bartolomé Esteban Murillo

Stoïcisme païen et christianisme : même combat pour la "vertu" dès le IIIe siècle

Mais au-delà des textes, comment se sont construits ces dogmes cherchant à normaliser la sexualité, à la restreindre, à l'échelle des individus, à l'ambition procréative ? C'est à partir des IIIe et IVe siècles, avec la disparition des structures de l'Etat romain, que l'Eglise et ses Pères sont en position d'imposer leur propre doctrine du mariage. Mais lors de ces premiers temps de l'Eglise, il est étonnant de noter une convergence entre ces doctrines émergentes, et celles du stoïcisme païen. C'est ce qu'expliquait l'historien Paul Veyne dans l'émission Les lundis de l'histoire, en juillet 1983, qui établissait un parallèle entre le stoïcien populaire Épictète, qui avait des règles morales très différentes de la vieille morale sexuelle du paganisme, et le saint de la période paléochrétienne Clément d'Alexandrie : 

Il y a d'abord une première période païenne, où il y a une espèce d'attitude comme civique, militariste, et très extérieure devant la sexualité, comportant ce que nous appellerions pour les hommes, beaucoup de liberté. Ensuite commence avec Musonius [philosophe du Ier siècle, NDR] une nouvelle période tout à fait différente où il y a intériorisation des nouvelles règles de morale. Par exemple, le mari a autant le devoir de ne pas tromper sa femme, que la femme son mari, alors que durant la première période ce n'était pas le cas. On constate que dans cette seconde période païenne, les règles morales sont les mêmes que chez les premiers chrétiens, par exemple chez Clément d'Alexandrie. On dirait donc à ce moment-là que le christianisme n'est qu'une partie du vaste mouvement qui, au premier siècle de notre ère, nous fera passer de l'empire romain à ce monde mystique, moralisant, éthique, ascétique du bas-Empire. Païens et chrétiens, à partir de la fin du Ier siècle, seraient pris dans le même mouvement.

VIe siècle : la passion amoureuse perturbe la recherche de l'intériorité

Pourquoi cette curieuse convergence entre les mœurs ?  Pour André Vauchez, elle est fondée sur la croyance que la passion amoureuse, l'orgasme, risque de perturber le sage, de le déposséder du contrôle de lui-même : 

C'est contraire à l'idéal d'impassibilité du sage qui doit s'affranchir du désir, qui le perturbe dans la recherche de son intériorité. C'est un thème qu'on voit déjà chez les stoïciens et les platoniciens, et qui va influencer beaucoup le christianisme.

Le monachisme, qui se développe au IVe siècle finira d'entériner cette attitude de l'Eglise face à la sexualité. C'est aussi à cette époque que sera formulée la doctrine du péché originel par l’incontournable Saint-Augustin, grand maître à penser de l'Occident. Ancien libertin repenti, celui qui figure parmi les quatre Pères de l'Église et ses trente-six docteurs écrivait dans ses Confessions (rédigées entre 397 et 401) : "Audacieux jusqu'à foisonner en forêts d'amours changeantes et sombres, ma beauté s'est flétrie, j'ai pourri sous tes yeux."

André Vauchez parlait dans ce "Concordance des temps" de la vision "pessimiste et sombre" de Saint-Augustin, par rapport à la chair :

"Tout être vivant humain naît pêcheur, et ce caractère fondamentalement pêcheur de l'homme est transmis à travers la sexualité, à travers l'acte sexuel les conjoints engendrent des enfants mais leur transmettent en même temps le péché originel. Chez Augustin il y a une conception pessimiste, sombre, de la sexualité, y compris dans le mariage. "Pourquoi l'étreinte des époux est-elle soustraite et cachée aux yeux des enfants, sinon parce qu'ils ne peuvent accomplir leur louable union sans une honteuse volupté ?", écrit-il.

Enfin, c'est à cette même époque que les religieux commencent à instaurer des sortes de nomenclature du péché et des punitions ; et notamment avec le moine Jean Cassien, qui prône une doctrine ascétique et rigoureuse : "Il développe l'idée que plus on s'éloigne de la chair, plus on est un être spirituel. Le péché charnel prend alors une importance grandissante par rapport aux autres péchés. La notion de luxure, qui servira à définir le péché sexuel, émerge. Elle vient après l'orgueil et l'avarice, en troisième position dans les péchés capitaux", explique encore André Vauchez.

Au cours du haut Moyen Âge, les interdits se multiplient... de petits livrets appelés les "pénitentiels" qui prévoient des sanctions pour tous les cas de luxure envisagés, sont délivrés aux membres du clergé et aux laïcs. Ainsi, à la fin du VIe siècle, Colomban de Luxeuil, moine missionnaire irlandais visiblement hanté par la question de la sodomie, écrivait par exemple dans son pénitentiel :

Si quelqu'un a commis de fait un péché parmi les péchés les plus importants, s'il a commis un homicide ou le péché de sodomie, qu'il fasse pénitence pendant dix ans, si un moine a forniqué seulement une seule fois, qu'il fasse pénitence pendant trois ans, si cela était plus souvent, pendant sept ans [...] Si un laïc a vraiment forniqué selon la manière sodomite, c'est-à-dire s'il a péché avec un homme à l'exemple du coït avec une femme, qu'il fasse pénitence pendant sept ans, les trois premières années au pain, à l'eau, au sel et aux fruits secs du jardin, les quatre années restantes, qu'il s'abstienne de vin et de viandes et ainsi que sa faute soit effacée, que le prêtre prie pour lui et ainsi qu'il soit relié à l'autel.

Dès cette époque, l'Eglise préconise une limitation des temps ouverts à la copulation jusque dans le cadre conjugal, estimant que les rapports sexuels devaient être conditionnés à la procréation.

Un millénaire et demi plus tard, en 1992,  le dernier Catéchisme de l'Eglise catholique, rédigé par le Vatican et Jean-Paul II et toujours en vigueur, montrait que sur cette question l'Eglise n'avait pas évolué d'un iota :

Tous les fidèles du Christ sont appelés à mener une vie chaste selon leur état de vie particulier. [...]  La luxure est un désir désordonné ou une jouissance déréglée du plaisir vénérien. Le plaisir sexuel est moralement désordonnée, quand il est recherché pour lui-même, isolé des finalités de procréation et d’union.