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"Si tu me vois, commence à pleurer" : la sécheresse fait réapparaître les Pierres de la Faim

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Sur les rives de l'Elbe, à Decin, en République tchèque, une Pierre de la Faim gravée en 1616 porte un message funeste : "Si tu me vois, commence à pleurer".
Sur les rives de l'Elbe, à Decin, en République tchèque, une Pierre de la Faim gravée en 1616 porte un message funeste : "Si tu me vois, commence à pleurer".
© AFP - Michal Cizek

Avertissement ancestral, les Hungerstein, ou Pierres de la Faim, sont de nouveau visibles sur les rives des fleuves d'Europe centrale. Emergées lors des sécheresses dès le début du Moyen Âge, ces pierres portent la mémoire des famines passées. Plutôt inquiétant...

Dans le lit de l'Elbe, du Danube, du Rhin et même de la Moselle, les Hungerstein, Pierres de la Faim en allemand, rappellent que le continent européen a déjà souffert à cause du manque d'eau. Elles ont été placées dans les cours d'eau du milieu du Moyen Âge, vers 1340, jusqu'au 18e siècle, pour que les prochains habitants prennent conscience des dangers provoqués par une sécheresse. Maître de conférences à la Sorbonne Paris 1, spécialiste de l'histoire contemporaine de l'Europe centrale, Alain Soubigou rappelle le contexte de la création de ces pierres : "Elles apparaissent dans des terres éloignées des mers. Et évidemment, la disparition ou la baisse du niveau de l'eau provoque une inquiétude bien plus marquée que dans des pays comme, par exemple, la France, qui est bordée de mer et d'océan".

Avertir les générations futures

À l'époque, le manque d'eau signifie une baisse de la production agricole, mais aussi de la pêche, car les poissons se font de plus en plus rares dans les cours d'eau. "Et donc, d'abord des disettes localisées, puis éventuellement de la famine", ajoute Alain Soubigou. Les activités commerciales sont également touchées. "Les fleuves de l'Europe centrale sont, depuis le Moyen Âge, des vecteurs de commerce. Par exemple, une organisation commerciale qui regroupait des marins et des entrepreneurs de commerce dans le nord de l'Europe, la Ligue hanséatique, transportait du blé, des pots, de l'ambre, du sel... Tout cela par les fleuves", explique l'expert. Or, avec l'abaissement du niveau des cours d'eau, les transports deviennent plus compliqués.

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Des sécheresses passées aux lourdes conséquences donc, résonnant avec les perturbations actuelles du transport fluvial sur le Rhin, trop bas pour que les péniches puissent être chargées au maximum. Ce n'est donc pas une coïncidence si, au même moment, les Pierres de la Faim réapparaissent. "Sur ces Hungerstein, il y a souvent une sentence, une phrase annonçant la sécheresse, ensuite la famine, puis la mort de masse, raconte Alain Soubigou. Souvent, ce sont des variantes autour de ce thème : 'Si tu me vois, commence à pleurer'". C'est ce qui est écrit sur une pierre gravée en 1616 sur les rives de l'Elbe, à Decin, en République tchèque. Dans une autre commune du pays, Tuchlovice, une Hungerstein porte l'inscription "Nous avons pleuré, nous pleurons et vous pleurerez".

Autrefois visibles une fois par siècle, des pierres de plus en plus au sec

Le message doit-il vraiment être pris au sérieux ? Les dizaines de Pierres de la Faim existantes sortent en moyenne une fois par siècle. Pourtant, quelques roches visibles cette année étaient déjà sorties de l'eau en 2018. "Quand elles réapparaissent, cela paraît miraculeux et dangereux à la fois, affirme Alain Soubigou. Elles sont ancrées tellement profondément que parfois, dans la mémoire de l'Homme, à l'échelle d'une génération d'une vingtaine d'années, on les oublie. Mais en ce moment, elles sont presque toutes visibles".

Si l'avertissement interpelle localement, elle devient aussi une attraction touristique. "Les générations actuelles les prennent beaucoup plus au sérieux que les générations antérieures, qui voient dans ces pierres un folklore et un tourisme, admet Alain Soubigou. Les jeunes générations associent cela avec des phénomènes beaucoup plus larges, d'ampleur mondiale, comme le réchauffement climatique".

En 2018 en effet, l'ONG Greenpeace s'était emparée du symbole, en gravant un message sur une pierre, à Magdebourg en Allemagne : "Si vous me voyez, c'est une crise climatique".