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Skateboard aux JO de Tokyo : les clés du succès du Japon

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La skateuse japonaise Momiji Nishiya, à seulement 13 ans, est devenue la première championne olympique de l’histoire, à Tokyo, le 26 juillet 2021.
La skateuse japonaise Momiji Nishiya, à seulement 13 ans, est devenue la première championne olympique de l’histoire, à Tokyo, le 26 juillet 2021.
© AFP - Lionel Bonaventure

Le Japon, pays organisateur des Jeux olympiques 2021, a remporté cinq médailles sur douze lors des épreuves de skateboard, discipline qui a fait son entrée aux Jeux. Ce succès s'explique notamment par une culture skate fortement ancrée et structurée dans l'archipel.

Il fait partie des cinq sports ayant fait leur entrée aux Jeux olympiques de Tokyo : le skateboard. Du 25 juillet au 5 août 2021, 80 skateurs internationaux se sont affrontés dans deux catégories : le "park" ou "bowl", une sorte de piscine aux parois arrondies qui servent à faire des figures aériennes, et le "street", dans lequel l'objectif est de franchir des obstacles urbains en réalisant des figures. Ces épreuves ont largement été dominées par la délégation nipponne qui a remporté cinq médailles sur les douze possibles. Ainsi, sur les deux podiums des épreuves féminines, on retrouve quatre skateuses japonaises : Momiji Nishiya, Funa Nakayama, Sakura Yosozumi et Kokona Hiraki. Tandis que le skateur japonais Yuto Horigome s'est emparé de la médaille d'or en épreuve de street chez les hommes. Autre enseignement de ces premières épreuves olympiques : la précocité des médaillés. Momiji Nishiya, 13 ans, a remporté la médaille d'or en street femmes tandis que Kokona Hiraki, âgée de 12 ans, a décroché le bronze lors de l'épreuve de park femmes. De jeunes athlètes à l'origine d'une impressionnante moisson de médailles qui a étonné les observateurs. D'autant plus que les Américains, pionniers de la discipline, ont été peu présents sur les podiums.

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Le Japon, nation de skateboard

Ce palmarès n'étonne guère l'anthropologue social Julien Glase, conservateur au Musée d’ethnographie de Neuchâtel en Suisse. Il a consacré une partie de ses travaux au skateboard et à l'image du skateboard, et est l'auteur de l'ouvrage Tokyo-skate : les paysages urbains du skateboard.

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"Le Japon a une longue histoire de skateboard, aussi longue que celle des États-Unis, explique le chercheur. Après la Seconde Guerre mondiale, la présence américaine était importante au Japon et tout un pan de cultures importées des États-Unis s'y est développé à travers les films, la musique. On a assisté à l'importation du surf dans les années 1960 et progressivement du skate. Dans les années 70, il y a ainsi eu un vrai boom du skate qui suivait celui du boom des États-Unis, avec l'apparition des premiers skateparks. Un skatepark emblématique a d'ailleurs été construit en 1978, sur un immeuble de la gare de Shibuya, ce quartier qui avait été développé avec les Jeux olympiques de 1964."

L'interview de Julien Glauser sur l'histoire du skate au Japon

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Déjà en juin dernier, à Rome, le Japon avait frappé fort aux Mondiaux-2021 de street. Avec Yuto Horigome, chez les messieurs, et Aori Nishimura (à gauche) en tête, suivis pour l'argent de Momiji Nishiya (à droite) et de Sora Shirai pour le bronze.
Déjà en juin dernier, à Rome, le Japon avait frappé fort aux Mondiaux-2021 de street. Avec Yuto Horigome, chez les messieurs, et Aori Nishimura (à gauche) en tête, suivis pour l'argent de Momiji Nishiya (à droite) et de Sora Shirai pour le bronze.
© AFP - Tiziana Fabi

La développement du street influencé par les "urbanités des villes"

Julien Glauser poursuit : "La deuxième discipline, c'est le street qui se développe dans les années 1990. Là, ce qui est intéressant, c'est que le street se diffuse hors des espaces aménagés, et il est très lié au développement des villes et aux urbanités particulières des villes où il se développe. Et pour Tokyo, qui a une urbanité très dense, avec des endroits très peuplés, où il y a beaucoup de passages et peu de grandes places ou de grands parcs aménagés, le street s'y est beaucoup développé la nuit, excluant donc une partie des jeunes skateurs qui ne pouvaient pas sortir. C'est donc ce qui a créé un modèle hybride entre le skatepark et des pratiques que l'on va retrouver dans la rue. En ce sens, le Japon a pu développer depuis les années 2000 différents types de street, notamment à Osaka, à Tokyo, où des skateurs ont une approche très différente des lieux." Tokyo s'apparente ainsi davantage à New York pour les skaters qu'à la Californie, explique l'un des skateurs interrogé par le chercheur et vidéaste dans son film Tokyo Through the Looking Glass_. "En ce sens, la scène japonaise du street influence aussi depuis les années 2000 la scène internationale du skateboard."_ Mais le chercheur souligne que le parcours des athlètes victorieuses âgées de 12/13 ans est différent, elles ont grandi dans le skate avec un objectif de compétition : les Jeux Olympiques. Julien Glauser analyse ainsi que les pays qui ont investi dans des structures et une équipe olympique encadrée par des entraineurs ont bien "performé" durant les Jeux olympiques. 

Une pratique du skate "disciplinée"

Ce succès japonais en skateboard est étudié de près par la Fédération Française de Roller et Skateboard. Son président, Boris Darlet, constate que certains athlètes qui ont gagné des médailles au skate "n'ont même pas l'âge minimal pour participer aux Jeux olympiques de la jeunesse. C'est une vraie surprise, même si on savait que le Japon allait présenter des athlètes jeunes", explique-t-il. Mais selon lui, "il n’y a pas d’homogénéité entre les vainqueurs. Si en street homme, le médaillé d’or vit et skate en Californie, les femmes, elles, sont issues du terrain japonais," remarque-t-il.

"Quand on regarde le Japon, il y a une différence majeure avec ce que l'on peut connaître en France, mais aussi avec tous les autres pays du skate. Quand vous écoutez les athlètes, ils expliquent qu'à l'âge de 12 ans, ils ont pris la planche et sont allés dans la rue skater. Ils ont rencontré les plus grands qui leur ont expliqué comment faire des tricks. Et puis, il y a une transmission de génération en génération, et qui se fait dans la rue. Après, on va se perfectionner dans les parks, mais la pratique dans la rue est indéniable. Au Japon, c'est différent. Le skateboard est très mal vu, ça fait du bruit et gêne les piétons. Le Japon crée donc des skateparks et envoie les skateurs dans les skateparks. Il y a donc une pratique beaucoup plus organisée, disciplinée et qui correspond finalement au format de compétition de street ou de bowl. Je pense que ces athlètes là sont mieux préparés et ont une approche du skateboard qui correspond au format de compétition. Alors que dans nos modèles occidentaux, on prend une pratique qui se fait dans le milieu naturel et on vient la structurer dans un lieu de pratique organisé. Au Japon, c'est l'inverse. Ils ont vraiment créé des lieux de pratique organisée pour permettre à des sportifs de pratiquer le skateboard."

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Structurer la discipline pour repérer les futurs champions

Mais la France n’a pas pour autant 'raté le coche' de l’institutionnalisation d’un sport de rue, tient à souligner Boris Darlet. Le skateboard apparaît ainsi au sein de la Fédération en 1998. "Le skateboard existe ainsi depuis plus de vingt ans et il y a toute une organisation qui existe. Mais à l’inverse d’autres sports, il y a une pratique 'libre' qui est massive en France. Entre 500 000 et 1 million de personnes pratiquent le skateboard en France tandis que la Fédération ne compte que 3 000 licenciés, des personnes qui sont intéressées par la compétition." 

L’enjeu pour la Fédération Française de Roller et Skateboard est donc de mieux accompagner le skateboard dans des pratiques organisées. Compte tenu de l’exposition du skateboard à Tokyo, le président de la fédération anticipe une forte demande pour l'apprentissage du skate, notamment chez les 8-14 ans. "On va certainement ouvrir des sections spécifiques pour les très jeunes, avec des séances dans des skateparks auprès d'un éducateur qui montre les bons gestes et les meilleures façons de se protéger. On a déjà tout un plan de formation d’éducateurs, qui, une fois formés, iront dans les clubs. Mais chez les adolescents, le skateboard est un marqueur très fort d’identité, les ados cherchent à définir leur propre culture et on n’a pas l’intention de dénaturer leur culture du skate. L’objectif est donc de proposer des moments clés autour de schémas compétitifs où il pourra se retrouver dans le skatepark, street ou bowl. À l’issue de compétitions, cela nous permettra de structurer les séniors, avec un rythme compétitif plus présent pour que les riders puissent se préparer et qu’on puisse les repérer et les amener en Équipe de France pour préparer 2024."

La fédération compte actuellement 80 étudiants en formation pour devenir entraineur, et prévoit donc de s’organiser pour face à une explosion des demandes de formation. "On pense que sur la séquence 2021-2024 et même 2028, il y a une croissance du skateboard qu’on anticipe dès maintenant. Il y a un ‘effet JO’ qu’on veut utiliser pour poser les bases auprès des plus jeunes."

Le skateboard : cure de jouvence des JO

En intégrant le skateboard dans les disciplines olympiques, l’objectif du Comité International Olympique est en effet assumé : rajeunir l’audience des Jeux et cibler les jeunes. "L’objectif c’est d’amener les jeunes générations à s’intéresser aux Jeux olympiques pour que la marque olympique garde cette universalité," explique Boris Darlet. Une opération réussie puisque les épreuves de street le 25 juillet dernier ont réalisé le meilleur score d'audience sur le réseau Olympic Channel, mais les médias ont également beaucoup parlé du skateboard. "Tous les médias ont traité de la moyenne d’âge des filles sur les podiums" relate le Président. "C'est une forme d'exceptionnalité, tout comme la beauté des images. C'est un sport très télégénique."

Boris Darlet, président de la Fédération Française de Roller et Skateboard

4 min

"L’intégration du skateboard dans le programme des Jeux olympiques est donc l'aboutissement d’un processus d'institutionnalisation" analyse Charly Machemehl, maître de conférences en histoire au sein de l’UFR STAPS de l’Université de Rouen. Or ce processus d’institutionnalisation d’un sport de rue devenu contre-culture donne lieu à des débats au sein de la communauté de skateurs. Certains le déplorent, à l’instar de Tony Alva, selon qui "le skate n'a pas besoin des JO. Mais les JO ont besoin du skate car ils ont besoin d'une audience" estime le pionnier du skateboard et légende de la discipline. Selon Charly Machemehl, ce processus vient certes "remettre en cause l'idée d'une pratique qui s’organise par elle-même, en dehors des institutions sportives. Mais le mouvement skate s’est toujours organisé avec des institutions, qu’elles soient commerciales ou associatives," relate-t-il.

À réécouter : La culture du skateboard

Selon l'enseignant-chercheur, le fait que "la pratique du skateboard s'oriente vers des formes de pratiques qui permettent d'obtenir des médailles, cela va forcément canaliser le côté créatif qu'il peut y avoir dans le skateboard. On peut s'attendre à retrouver des parks relativement standardisés, des formes de pratiques assez standardisées, des figures standardisées, des parcours de skateurs qui permettent d'accumuler des points et de bien se classer. Et cela va à l'encontre d'une pratique plus urbaine où c'est la rue qui fait le skate, où l'on cherche justement de la nouveauté, à expérimenter, à créer des figures. Or ce n'est pas dans une compétition que l'on crée des figures. Aujourd'hui, la créativité se développe davantage dans toute la partie du skateboard qui est liée à sa commercialisation et au travail que mènent les sponsors qui encouragent à la création de vidéos, à la création de contenus. Et les sportifs olympiques jouent aussi cette carte-là," analyse le chercheur.

Mais si cette intégration du skate aux Jeux olympiques s'est faite de manière standardisée, favorisant les jeunes générations et les nations où la pratique du skate est davantage structurée, les skateurs français comme Vincent Matheron (4e lors de la finale de Park) ont prouvé qu'ils pouvaient s'illustrer "sans avoir suivi d'école de skate mais en s'étant formé auprès de ses pairs", souligne Charly Machemehl, selon qui l'objectif est maintenant de développer une structuration du skate à l'échelle nationale. Si les États-Unis ont fait le plein en terme de skateurs sélectionnés lors de la compétition, seuls cinq Français ont été sélectionnés lors de ces Jeux de Tokyo, alors que chaque délégation peut présenter jusqu'à douze skateurs. "Il y a donc un enjeu de développement de la pratique à échelle du territoire, avec plus de skateparks, plus d'écoles afin que le nombre de sportifs susceptibles de gagner des médailles soit plus important", conclut Charles Machemehl.