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SNCF : quand la réforme jetait Ricœur contre Bourdieu... il y a 24 ans

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Pierre Bourdieu en 1998 durant une manifestation de chômeurs.
Pierre Bourdieu en 1998 durant une manifestation de chômeurs.
© Getty - Yann Latronche / Gamma-Rapho

En 1995, les intellectuels et la gauche française se fracassaient sur la réforme des retraites, de l'assurance maladie et le statut des cheminots. 24 ans plus tard, c'est Emmanuel Macron, qui se présente en héritier de Ricoeur, qui boucle la réforme avortée du Plan Juppé.

De décembre 1995, on se souvient en France avoir beaucoup marché - pendant trois semaines. Et aussi que la gauche intellectuelle et universitaire s'est fracassée sur la réforme de la discorde. C’est le plan Juppé sur la Sécurité sociale et le système de retraites qui donnera lieu aux grèves de 1995. La réforme est annoncée par le Premier ministre de l'époque, le 15 novembre, à l'Assemblée nationale, alors que plusieurs journées de grève viennent déjà d’avoir lieu ; elle comporte notamment une réforme des retraites, avec un alignement des fonctionnaires sur les salariés du privé et le passage de 37,5 à quarante années de cotisation, et un vaste plan de refondation du statut des cheminots qu’on résumera par “la fin des régimes spéciaux”. 

Le projet suscite une mobilisation d’une ampleur extraordinaire : on dira des manifestations contre le plan Juppé qu’elles sont “les plus importantes en France depuis mai 68”. Six grandes journées de manifestation fédèrent largement, et le 24 novembre 1995, la CFDT est encore dans le cortège. Quatre jours plus tard, le syndicat dirigé par Nicole Notat aura quitté la mobilisation : le syndicat réformiste se range derrière le plan Juppé, tandis que les manifestations et les grèves se poursuivent avec plus de deux millions de personnes dans la rue, le 12 décembre.

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Ce jour-là, Pierre Bourdieu rejoint la salle de spectacles du comité d'entreprise de la gare de Lyon, comble. Le sociologue est là pour soutenir le mouvement contre le plan Juppé. Son discours restera historique. Pas franchement pour l’art oratoire de l’universitaire, qui peinera quelque peu à haranguer les foules. Mais parce que Bourdieu cherche ce 12 décembre 1995 à réanimer la figure de l’intellectuel engagé. Un rôle social qui fait directement référence à Jean-Paul Sartre, qui au moment du mai 68 ouvrier avait cherché avec un succès relatif à faire "la liaison du peuple et des intellectuels" contre le capitalisme.

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Voici ce que commence par dire Bourdieu ce 12 décembre 1995, depuis la salle de spectacles du comité d’entreprise des cheminots :

Je suis ici pour dire notre soutien à tous ceux qui luttent, depuis trois semaines, contre la destruction d'une civilisation, associée à l'existence du service public, celle de l’égalité républicaine des droits, droits à l'éducation, à la santé, à la culture, à la recherche, à l'art, et, par-dessus tout, au travail. Je suis ici pour dire que nous comprenons ce mouvement profond, c'est-à-dire à la fois le désespoir et les espoirs qui s'y expriment, et que nous ressentons aussi ; pour dire que nous ne comprenons pas (ou que nous ne comprenons que trop) ceux qui ne le comprennent pas, tel ce philosophe qui, dans le Journal du Dimanche du 10 décembre, découvre avec stupéfaction "le gouffre entre la compréhension rationnelle du monde", incarnée selon lui par Juppé - il le dit en toutes lettres -, "et le désir profond des gens". Pierre Bourdieu

Ce texte se retrouvera deux jours plus tard dans Libération et L’Humanité, le 14 décembre. L'amorce est sans ambiguïté : Bourdieu est là pour répondre. Ce philosophe qu’il mentionne, c’est Paul Ricœur, qui affirmait notamment dans le Journal du Dimanche quelques jours plus tôt :

Ce qui me frappe dans cette crise, c'est l'énorme distance, le gouffre qui existe entre la compréhension rationnelle du monde, que ce soit l'économie de marché, les télécommunications, etc. , et le désir profond des gens. Je suis aussi frappé qu'il n'y ait pas de colère dans toute cette masse qui marche. La grève, ce n'est pas tellement leur intérêt, mais comme on les entraîne dans un monde qui n'est pas celui de leur attente, ils comprennent les grévistes qui le refusent [...] Je crois que ceux qui nous gouvernent ont confondu acceptabilité et rationalité. Si c'est rationnel, ce sera acceptable, se disent-ils. Mais les chemins de l'acceptation ne voisinent pas avec ceux de la raison[...] Quand il y a un tel abîme entre rationalité économique et désir, on ne se sent pas représentés [...] Nous sommes face à une crise de très longue durée. Il faudra peut-être cinquante ans, de crise en crise, pour parvenir à l'ajustage de la rationalité économique et de nos désirs sociaux. Paul Ricoeur

Le retour des grandes pétitions

Lorsque Bourdieu épingle Ricœur, cela fait déjà trois semaines que deux camps ont cristallisé “le retour des grandes pétitions”, écrira dans Libération l'historien des idées Jean-François Sirinelli. Ils ne dessinent pas une frontière entre la droite et la gauche sur les lignes traditionnelles de partage de l’échiquier politique, mais bien davantage un schisme dans le monde intellectuel, qui traverse en particulier la gauche universitaire. Trois ans après les débats sur le Traité de Maastricht qui laisseront la gauche fracturée, on retrouve, d’un côté, l'Appel pour une réforme de fond de la Sécurité sociale ; de l’autre, l'Appel des intellectuels en soutien des grévistes.

Le premier, "l’Appel pour une réforme de fond de la Sécurité sociale", commence à se propager le 24 novembre, alors que les critiques de Jacques Delors contre la réforme de l’Assurance maladie a laissé une partie de la gauche sociale-démocrate réformiste un peu orpheline. On trouve derrière cette pétition la revue Esprit qui a agrégé diverses personnalités de sensibilité réformiste, qui se rangent derrière la décision de Nicole Notat de finalement soutenir le plan Juppé. Parmi les signataires, Alain Touraine, Pierre Rosanvallon, Jacques Julliard, Paul Ricœur Jean-Paul Fitoussi, Michel Winock, Jacques Le Goff, Alfred Grosser et d’autres personnalités réputées proches de la “deuxième gauche” et du rocardisme, comme Claude Alphandéry.

La revue Esprit n’est en effet pas seule derrière ce texte puisqu’il porte aussi l’empreinte de la Fondation Saint Simon, dont Rosanvallon est le secrétaire et Alain Minc, le trésorier. Signer pour venir à la rescousse d’un gouvernement de droite ne se fera pas sans heurts pour certains des pétitionnaires, et quelques signataires craindront par la suite d’être instrumentalisés par Alain Juppé. Dans une interview à Libération publiée le 7 décembre 1995 où il se dit “consterné par la non-méthode Juppé”, Joël Roman, qui dirigeait alors Esprit, s’efforcera de déminer : cet "Appel" n’était pas une charge contre les manifestants, mais il urgeait d’abord de soutenir Nicole Notat, affirme Roman : “Notre propre appel a été rédigé bien avant le lancement des grèves [...] Nous avons effectivement soutenu Nicole Notat et la CFDT face aux attaques dont ils étaient l'objet. Il y a eu une certaine lâcheté des dirigeants de la gauche politique dans cette affaire.

L'Appel de soutien : une pub payante

En face, circule un autre texte entre le 4 et le 15 décembre, date de sa publication dans le journal Le Monde sous la forme d’une publicité payante pleine page, flanquée du titre “Appel de solidarité avec les grévistes”. Plus de deux cents personnalités le co-signent, parmi lesquelles on peut citer Michèle Riot-Sarcey, qui participe à l’ébauche de la première mouture du texte, Daniel Bensaïd, Luc Boltanski, les époux Aubrac, Jacques Derrida, Annie Ernaux, Antoinette Fouque, Pierre Vidal-Naquet, Jeanne Favret-Saada, Léon Schwartzenberg, Etienne Balibar, Roland Castro, Régis Debray ou encore Marina Vlady, mais aussi de très nombreux universitaires, dont beaucoup de sociologues critiques dans le sillage de Bourdieu (mais pas Jean-Claude Passeron, avec qui Bourdieu a publié Les Héritiers puis La Reproduction). On parlera de ce faisceau de signataires comme d’une incarnation de “la gauche critique”.

C’est une fracture politique que ces deux pétitions racontent. Cette fracture s’incarne aussi dans les parutions de l’époque dans le champ intellectuel. En effet, avant le plan Juppé de 1995, Bourdieu a publié deux ans plus tôt une enquête sociale collective magistrale sous le titre La Misère du monde (sortie en 1993 au Seuil). Tandis que Rosanvallon, Julliard et Furet rééditaient La République du centre, paru en 1988. Juste après la mobilisation de décembre 1995, Alain Finkielkraut invitera Olivier Mongin, d'Esprit, pour une émission intitulée "Y a-t-il deux gauches ?" le  13 janvier 1996 :

Répliques le 13/01.1996 : "Y a-t-il deux gauches ?"

48 min

C’est aussi la place des intellectuels dans le débat public mais surtout dans le débat politique que cette concurrence des pétitions questionne. Tous les signataires, de part et d’autre, ne viendront pas au micro expliciter leur participation, loin s’en faut. Si Ricœur accepte le 2 décembre 1995 l’invitation d’Alain Finkielkraut, dans “Répliques”, c’est pour évoquer son dernier essai, Le Juste, sorti un peu plus tôt. Mais c'est d'abord de la place des victimes et de la crise du concept de responsabilité que Ricœur et Mireille Delmas-Marty débattent :

Paul Ricoeur et Mireille Delmas Marty invités de "Répliques" le 02/12/1995

48 min

On trouve cependant dans les archives radiophoniques une trace du passage de Paul Ricoeur sur RFI, le 29 décembre 1995. Ce jour-là, l'émission “La Grande affiche” passera un coup de fil à Joël Roman, pour qu'il éclaire la participation de Paul Ricœur à l'Appel d'Esprit - et ce que la journaliste appelle "l'affaire Notat à laquelle Paul Ricœur est lié". 

Roman évoquera la posture de Ricœur, "engagé mais pas partisan", "saisi par la société" :

Paul Ricœur a toujours été un philosophe politique ; qui ne s'est jamais senti dans une tour d'ivoire et en tous cas dont l'activité de penser a toujours été préoccupée par sa résonance citoyenne.

Paul Ricoeur et Joël Roman le 29/12/1995 dans "La grande affiche" sur RFI

7 min

Populisme vs silence

Bourdieu sera accusé dès 1995 de “populisme” pour avoir opposé “d_émocratie"_ et "technocratie", "peuple" et "noblesse d'Etat". Ou encore pour avoir dit, par exemple dans son discours devant les cheminots, le 12 décembre à la Gare de Lyon : 

Cette opposition entre la vision à long terme de "l'élite" éclairée et les pulsions à courte vue du peuple ou de ses représentants est typique de la pensée réactionnaire de tous les temps et de tous les pays ; mais elle prend aujourd'hui une forme nouvelle, avec la noblesse d’État, qui puise la conviction de sa légitimité dans le titre scolaire et dans l'autorité de la science, économique notamment : pour ces nouveaux gouvernants de droit divin, non seulement la raison et la modernité, mais aussi le mouvement, le changement, sont du côté des gouvernants, ministres, patrons ou "experts"; la déraison et l'archaïsme, l'inertie et le conservatisme du côté du peuple, des syndicats, des intellectuels critiques.

Parmi ses pourfendeurs, Pascal Perrineau ou Michel Wieviorka qui écrivent dans Le Monde daté du 20 décembre 1995 : “Poussée à l'extrême, la pensée critique s'est parfois confondue avec le poujadisme, comme si, pour atteindre le sens le plus élevé de la lutte, il était nécessaire de flatter un certain populisme". Pierre Bourdieu ne donnera pas suite aux demandes d’interviews et n’apparaît donc pas dans les archives de France Culture à l’époque. En janvier 1996, alors que les cendres du plan Juppé sont encore chaudes, il accepte cependant l’invitation de Daniel Schneiderman dans son émission "Arrêt sur images", sur France 5. 

En plateau, c’est Pascale Clark qui pose la première question au sociologue : “Vous ne vous êtes pas encore exprimé à la télévision sur la grève de décembre dernier, pour quelle raison ?” Silence. Léger rictus. Puis Bourdieu répond :

Je ne sais pas si je dois répondre à cette question. Je pense qu’il y avait foule à la télévision. Et on entendait surtout ceux qui n’avaient rien à dire comme c’est souvent le cas. Je pense que la télévision a cette propriété extraordinaire qu’elle donne presque toujours la parole sur le monde social à ceux qui n’en connaissent rien et qu’elle donne très peu la parole à ceux qui pourraient en parler et c’était particulièrement visible, je pense, dans cette époque, dans cette période. Et je pense que les conditions dans lesquelles j’aurais pu être amené à parler étaient telles que je n’avais pas envie de prendre la parole. 

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L'éternel retour du même ? Près de vingt-cinq ans plus tard, c'est le juppéiste Edouard Philippe qui pilote la nouvelle réforme de la SNCF, régimes spéciaux compris, que l'exécutif a déjà commencé à faire passer. Quant à Paul Ricœur, Emmanuel Macron a d'emblée affiché une filiation envers le philosophe réformiste avant même son arrivée à l'Elysée.