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Socialiste, révolutionnaire, patriote : qui était vraiment Orwell, l'auteur de "1984"

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George Orwell, au micro de la BBC, en 1940.
George Orwell, au micro de la BBC, en 1940.
© Getty - BBC

George Orwell tombe dans le domaine public en 2021. L'occasion de se plonger dans une œuvre riche, politique, et de rappeler que s'il est cité à l'envi par l'ensemble du spectre politique français, l'auteur de "1984", socialiste révolutionnaire, exprimait nettement ses convictions propres.

Cela fait maintenant sept ans que je n’ai pas écrit de roman, mais j’espère en écrire un dans un proche avenir. Ce sera nécessairement un ratage – tout livre est un ratage – mais je vois assez bien le genre de livre que j’ai envie d’écrire”, estime Orwell en 1946, dans un petit texte intitulé Pourquoi j’écris, trois ans avant la parution du livre sur lequel il œuvre : 1984. Le “ratage” en question est devenu, on le sait, un des grands monuments de la littérature, loué pour ses qualités, étudié et enseigné, constamment cité comme l'un des chefs-d'œuvre de la littérature d’anticipation. 

Fort d’un indémodable succès, 1984 a d’ailleurs bénéficié d’une nouvelle traduction en 2018 chez Gallimard, et d’une autre en 2020, pour la Pléiade - toujours chez Gallimard - en compagnie de quelques autres ouvrages majeurs d'Orwell. Ce soudain intérêt pour l'écrivain britannique, dont le roman phare n’avait pas bénéficié d’une nouvelle traduction depuis 1950, tient surtout au fait que l’ensemble de sa bibliographie va tomber, au 1er janvier 2021, dans le domaine public. “En janvier prochain, chez Gallimard, on comptera cinq éditions, basée sur trois traductions différentes de “1984”, regrette l’éditeur Thierry Discepolo. C’est une bataille de propriété qui ne peut plus passer par la propriété juridique, et qui passe donc par le pur rapport de force éditorial et médiatique”.

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Orwell, inlassablement cité et récupéré

Le fondateur des éditions Agone connaît d’autant mieux le sujet qu’il publie en janvier prochain une traduction de 1984, augmentée de deux mises au point de l'écrivain. Car après sa parution en 1949, l’ouvrage d’Orwell est largement interprété, aux Etats-Unis, comme une critique du stalinisme, et par extension du socialisme. Alité en raison de la tuberculose qui l’emportera sept mois plus tard, Orwell prend néanmoins le temps de préciser sa pensée : pour lui, le risque du totalitarisme existe autant chez les libéraux que chez les socialistes.

Orwell a vraiment pris le soin de souligner, après la parution du roman, que "1984" n'est pas uniquement une satire de l'Union soviétique. Il s'est donné la peine de dicter deux déclarations à son éditeur en expliquant que le nom suggéré dans "1984" est bien entendu l’”Angsoc”, donc le socialisme anglais, mais que dans la pratique, un large éventail de choix est ouvert. [...] Il aurait pu tout à fait construire son roman en parlant de la dictature managériale dont il considérait qu'elle était en train de s'instaurer aussi bien à l'Ouest qu'à l'Est. C'est ça qui nous ramène dans l'intérêt extrêmement contemporain d'Orwell, c'est-à-dire qu'il a vu arriver des méga-Etats extrêmement puissants. Et la principale caractéristique de ces super États, c'est l'asymétrie grandissante entre les moyens répressifs technologiques dont dispose le pouvoir et l'impuissance dans laquelle chacun des individus est jeté. Celia Izoard, traductrice de la nouvelle édition de "1984" chez Agone, dans l’émission Signes des temps

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Malgré les précisions d'Orwell_, 1984_ n’a de cesse d’être récupéré, digéré et recraché, dans un indistinct gloubi-boulga, par l’ensemble de la classe politique française. De Marine Le Pen à Jean-Luc Mélenchon, en passant par la totalité du spectre politique, les grands concepts d’Orwell, Big Brother et Novlangue en tête, sont cités à l’envi. La journaliste et éditorialiste Natacha Polony, conservatrice revendiquée, a créé ainsi en 2015 un Comité Orwell et sa Orwell TV... finalement rebaptisés Comité Les Orwelliens et Polony TV, pour des raisons de droits d’auteur. Récemment encore, le philosophe et économiste Frédéric Lordon, plutôt proche de la gauche radicale, citait Orwell dans une de ses tribunes. Et au début de la pandémie de Covid-19, c’est encore une fausse citation de 1984 qui a émergé, alors que le nom d’Orwell est de plus en plus régulièrement invoqué dans les commentaires Facebook laissés au détour d'une publication par divers tenants de théories du complot… 

"1984, comme la Bible, est souvent mal cité"

Ces nombreuses allusions à l'œuvre d'Orwell tendent à brouiller son message politique. Pour Quentin Kopp, président suppléant de la Orwell Society, qui s’attache à faire perdurer l’héritage et la pensée de l’auteur de 1984, ce dernier est “un peu comme la Bible, cité et souvent mal cité, avec des phrases à consonance orwellienne qu’il n’a jamais écrites, par des personnes qui espèrent ainsi ajouter du poids à leurs arguments. La propre position d’Orwell découle, comme il le dit lui-même dans Pourquoi j’écris ?, du contexte : 'Il est impossible d’apprécier les raisons qui poussent un homme à écrire sans savoir quelque chose de ses premiers pas dans la vie. Les sujets qu’il sera amené à traiter seront déterminés par l’époque à laquelle il vit'” .

Quand on oublie des parties de sa pensée, c’est facile de récupérer quelqu’un, surenchérit Thierry Discepolo. Orwell n’est pas marxiste, donc les communistes n’en veulent pas, les socialistes aujourd’hui sont tellement convertis à l’ordre libéral qu’ils n’en veulent pas vraiment non plus, et les néo-conservateurs trichent puisqu’ils le récupèrent en oubliant complètement qu’Orwell était farouchement défenseur d’une société égalitaire, juste, dans laquelle les pouvoirs ont été abattus".

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Anti-impérialiste, socialiste, révolutionnaire… Où se situe Orwell ? 

Pourtant, au vu de la somme des écrits laissés par Orwell, il n’est guère compliqué de savoir où le romancier et journaliste britannique, dont la pensée est toute entière tournée vers le politique, se situe précisément. “Ce à quoi je me suis le plus attaché au cours de ces dernières années, c’est à faire de l’écriture politique un art à part entière, statue-t-il d’ailleurs dans "Pourquoi j’écris ?". Ce qui me pousse au travail, c’est toujours le sentiment d’une injustice, et l’idée qu’il faut prendre parti. Quand je décide d’écrire un livre, je ne me dis pas : “Je vais produire une œuvre d’art”. J’écris ce livre parce qu’il y a un mensonge que je veux dénoncer, un fait sur lequel je veux attirer l’attention et mon souci premier est de me faire entendre”.

Toujours dans Pourquoi j’écris ?, Orwell est on ne peut plus clair sur ses idéaux politiques :

Tout ce que j’ai écrit d’important depuis 1936, chaque mot, chaque ligne, a été écrit, directement ou indirectement, contre le totalitarisme, et pour le socialisme démocratique tel que je le conçois. [...] Toute la question est de savoir quel camp on choisit et quelle méthode on adopte. Et plus on a conscience de ses propres partis pris politiques, plus on a de chances d’agir politiquement sans rien renier de sa personnalité esthétique ou intellectuelle. 

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Il est bien connu qu’Orwell a changé d’avis sur de nombreux sujets au cours de sa vie, lorsqu’il était confronté à de nouvelles informations”, précise Quentin Kopp. Plus encore que son éducation, c’est le parcours d’Orwell qui va forger sa pensée politique. En 1921, à sa sortie du Eton College, alors âgé de 19 ans, Eric Blair, qui n’a pas encore choisi le nom de plume de George Orwell, est recruté au sein des forces de police coloniale en Birmanie. Ce “partisan naïf de l’impérialisme” va comprendre “petit à petit que la gestion de l’Empire, au-delà de la seule Birmanie, repose avant tout sur une double déshumanisation : celle des colons, celle des colonisés”, rappelle le professeur de littérature Olivier Esteves dans George Orwell, l'Empire et l'opinion publique britannique. Dans deux courts récits autobiographiques aux titres évocateurs, Un pendu et Comment j’ai tué un éléphant, Orwell décrit en filigrane toute l’absurdité et la violence de l’impérialisme britannique ; mais c'est surtout dans Une Histoire birmane (1934) qu'Orwell conte comment cette expérience du colonialisme fait de lui un opposant de l’impérialisme sous toutes ses formes : 

Mon cher docteur, dit Flory, comment pouvez-vous imaginer que nous sommes ici pour autre chose que pour voler notre prochain ? C’est pourtant très simple. Le fonctionnaire maintient le Birman à terre tandis que l’homme d’affaires lui fait les poches. [...] Jamais nous n’avons appris aux Indiens un seul métier utile. Nous n’osons pas : cela nous ferait trop de concurrence sur le marché. Une Histoire birmane

C’est également par l’expérience qu’Orwell va devenir un fervent partisan du socialisme. A son retour de Birmanie, l’écrivain va vivre des années difficiles, côtoyant de près la misère en France puis en Angleterre, dont il tirera d’ailleurs son premier roman, Dans la dèche à Paris et à Londres. Il y décrit les affres de la pauvreté et dénonce la vision qu'ont les classes aisées des plus démunis, souvent perçus comme responsables de leur propre sort. Une réflexion qu’il complète dans Le Quai de Wigan, après être allé à la rencontre du prolétariat anglais dans les régions minières du nord de l’Angleterre. Orwell y dénonce l’industrialisme, porté par le libéralisme économique, qui exploite la classe ouvrière britannique. 

Antifasciste, tu gardes ton sang-froid

Les trois moments fondateurs, pour Orwell, ce sont l’anti-impérialisme, la classe ouvrière dans le cadre travailliste, et ensuite évidemment le socialisme révolutionnaire, dans le cadre de la guerre d’Espagne. C’est le moment fondamental qui va structurer 1984”, résume Thierry Discepolo. Si Orwell cite, dans Pourquoi j’écris, l’année 1936 comme la date butoir de l’éveil de sa conscience politique, c’est en raison de son expérience de la guerre d’Espagne : parti rejoindre les républicains qui affrontent le général Franco, l’écrivain va combattre aux côtés du Parti ouvrier d'unification marxiste. Là, dans une unité d'une douzaine d'hommes qui prend l'intégralité de ses décisions collégialement, Orwell se bat sur le front d'Aragon avant d’avoir la gorge traversée d’une balle en 1937. La mise au ban du Parti ouvrier d'unification marxiste, déclaré  "hitléro-trotskiste" et complice des franquistes, met pour la première fois l’écrivain face à la portée des mensonges des Etats modernes et achève de faire de lui un farouche anti-fasciste :

J'avais depuis longtemps remarqué qu'aucun événement n'était jamais relaté exactement par les journaux, mais en Espagne, pour la première fois, j'ai lu des articles de journaux qui n'avaient aucun rapport avec les faits, pas même le genre de rapport qu'implique habituellement de mentir à leur sujet. J'ai lu le récit de grandes batailles là où il n'y avait eu aucun combat, puis pas une ligne quand des centaines d'hommes avait été tués. J'ai vu des soldats qui avaient bravement combattu dénoncés comme traîtres et lâches, et d'autres, qui n'avaient pas essuyé un seul coup de feu, salués comme les héros de victoires parfaitement imaginaires, tandis que les journaux de Londres reprenaient à leur compte ces mensonges et que des intellectuels zélés y allaient de leur battage émotionnel sur des événements qui n'avaient jamais eu lieu. J'ai vu, en fait, l'histoire s'écrire non pas en fonction de ce qui s'était passé mais en fonction de ce qui aurait dû se passer selon les diverses "lignes de parti". [...] Ce genre de choses m'effraie, car cela me donne le sentiment que la notion même de vérité objective est en train de disparaître de notre monde. Réflexions sur la guerre d'Espagne, 1942

"Il n’y a aucun doute sur le fait que de faux journalistes, à cette époque, ont fait le compte-rendu de batailles qui n’ont jamais eu lieu et n’ont pas parlé de batailles qui ont existé, raconte Quentin Kopp. La suppression du Parti ouvrier d'unification marxiste et des autres mouvements qui ne supportaient pas infailliblement les vues de Staline sur le monde, ainsi que l’emprisonnement, la torture, y compris de l’ami d’Orwell qu’était mon père (ndlr : Quentin Kopp est le fils de George Kopp, le commandant d’Orwell durant la guerre d’Espagne), et l’exécution de nombreuses personnes innocentes, ont eut un énorme impact sur Orwell. Sa motivation pour révéler la vérité et son désir de contre-attaquer toutes les formes de totalitarismes l’ont d’ailleurs conduit à l’écriture de "La Ferme des animaux" et de "1984". 

Le film "La Ferme des Animaux" a bénéficié d'un financement de la CIA, dans le cadre de l'opération "Mockingbird". La fin du film diffère de celle roman,  lequel assimile communisme et capitalisme.
Le film "La Ferme des Animaux" a bénéficié d'un financement de la CIA, dans le cadre de l'opération "Mockingbird". La fin du film diffère de celle roman, lequel assimile communisme et capitalisme.
© Getty - John Halas et Joy Batchelor

La critique directe et assumée de l'URSS par Orwell lui pose d'ailleurs quelques problèmes lorsque celle-ci devient l'alliée de la Grande-Bretagne dans le conflit mondial qui se joue. L'écrivain aura toutes les peines du monde à faire publier La Ferme des animaux, comme il le dénonce dans une préface publiée en 1945 (et lisible chez les éditions Ivrea) où il fustige "la servilité avec laquelle la plupart des intellectuels anglais ont gobé et répété la propagande russe depuis 1941".

“Le Lion et la licorne” : Orwell, patriote révolutionnaire

Revenu en Angleterre, Orwell se revendique désormais d'un “patriotisme révolutionnaire”. “Si on me demandait pourquoi je soutiens l’effort de guerre, je crois que je serais capable de l’expliquer. Il n’y a pas de troisième voie entre résister à Hitler ou capituler devant lui ; et d’un point de vue socialiste, je puis dire qu’il est préférable de résister”, écrit Orwell en 1940 dans De droite ou de gauche, c’est mon pays. L'écrivain prendra d’ailleurs bien soin de distinguer “patriotisme” et “nationalisme” :

Le nationalisme englobe des opinions et des mouvements aussi divers que le communisme, le catholicisme militant, le sionisme, l’antisémitisme, le trotskisme et le pacifisme. Ainsi entendu, il n’implique pas nécessairement l’allégeance à un gouvernement ou à un pays, et moins encore à son propre pays, et il n’est même pas absolument indispensable que l’entité au service de laquelle il se met possède une existence effective. [...] Le nationaliste commence par choisir son camp, pour se persuader ensuite que celui-ci est effectivement le plus fort ; et cette conviction, il se montre capable de la soutenir alors même que tous les faits sont contre lui. Le nationalisme, c’est la soif de pouvoir tempérée par l’illusion. Notes sur le nationalisme, 1945  

S’il est patriote, c’est parce qu’Orwell estime qu’il est nécessaire de gagner la guerre contre le fascisme avant de pouvoir mener à bien une révolution. Socialiste, égalitariste, démocrate et farouchement antifasciste, l’écrivain fait ainsi paraître en 1941 Le Lion et la licorne, dans lequel il estime que “seule une révolution serait de nature à libérer le génie propre du peuple anglais. [...] Que ce changement s’effectue dans un bain de sang ou sans qu’une seule goutte de sang ne soit versée dépend largement du lieu et de l’époque”. L’écrivain y prêche, entre autres, pour la nationalisation des richesses et un écart salarial entre plus riches et plus pauvres qui soit de 1 à 10 :

Il est devenu manifeste depuis quelques années que la "propriété collective des moyens de production" ne suffit pas à définir le socialisme. Il faut y ajouter aussi une égalité approximative des revenus (il suffit qu’elle soit approximative), la démocratie politique, et l’abolition de tout privilège héréditaire, en particulier dans le domaine de l’éducation. Ce sont là les indispensables garanties contre la formation d’une nouvelle classe dirigeante. La propriété centralisée ne change, en tant que telle, pas grand-chose si les gens n’ont pas un niveau de revenu à peu près égal et n’ont aucun moyen de contrôler d’une manière ou d’une autre le gouvernement. Si ce n’est pas le cas, “l’État” ne sera qu’un parti politique se mandatant lui-même, et l’on assistera à un retour de l’oligarchie et de privilèges fondés, cette fois, non pas sur l’argent mais sur le pouvoir. Le Lion et la licorne, 1941

Dépassé, Orwell ? 

Quand vous lisez Orwell, ses analyses, ses essais, ses comptes rendus, il y a plein de moments où c’est un homme de son temps, temporise cependant Thierry Discepolo. La façon dont "Le Lion et la licorne" lit la société ne fonctionne plus très bien aujourd'hui, et il faut faire des abstractions pour en tirer quelque chose”. Pour le fondateur des éditions Agone, Orwell a surtout inventé un vocabulaire qui permet, encore actuellement, de décrire des situations contemporaines : “La modernité d’Orwell n’est pas visionnaire, elle est analytique”. 

Bien avant ses contemporains, Orwell, après son passage en Espagne, a compris l’importance à venir de la place de la vérité, non seulement dans les conflits mais plus encore en politique. Si les termes “novlangue” ou “police de la pensée” sont entrés dans le vocabulaire et l’imaginaire commun, c’est avant tout parce qu’ils font écho au problème soulevé par l'écrivain britannique : “Le principal ennemi du langage, c’est l’hypocrisie”.

Pour Quentin Kopp, le président suppléant de la Orwell Society,un autre travail essentiel à lire pour comprendre Orwell, d’autant plus important en ces temps de “fake news”, est “La Politique et la langue anglaise”. Un passage critique de ce travail résonne notamment avec les mensonges perpétrés par les politiciens” :

Les discours et les écrits politiques sont aujourd'hui pour l'essentiel une défense de l'indéfendable, [...] à l'aide d'arguments d'une brutalité insupportable à la plupart des gens, et qui ne cadrent pas avec les buts affichés des partis politiques. Le langage politique doit donc principalement consister en euphémismes, pétitions de principe et imprécisions nébuleuses. Des villages sans défense subissent des bombardements aériens, leurs habitants sont chassés dans les campagnes, leur bétail est mitraillé, leurs huttes sont détruites par des bombes incendiaires : cela s'appelle la "pacification". Des millions de paysans sont expulsés de leur ferme et jetés sur les routes sans autre viatique que ce qu'ils peuvent emporter : cela s'appelle un "transfert de population". [...]. Cette phraséologie est nécessaire si l'on veut nommer les choses sans évoquer les images mentales correspondantes. La Politique et la langue anglaise, 1946

La manipulation du langage et les mensonges à visage découvert des politiciens, Donald Trump ou le premier ministre britannique Boris Johnson en tête, sont l’exemple même des avertissements donnés par Orwell dans “La Politique et la langue anglaise”, poursuit Quentin Kopp. Orwell avait compris que les gens réagissent à leur perception de la “vérité” et non à ce qui est réellement vrai. C’est d’ailleurs ce qu’a fait Trump, sachant sa campagne présidentielle en difficulté, qui a affirmé sans le prouver que les votes par courrier seraient de la fraude. C’est ce que pensaient 70 % de ses électeurs le 3 novembre dernier, selon Reuters !

On vit dans un monde dans lequel la vérité est quelque chose qui dépend du pouvoir, résume Thierry Discepolo. C’est une position épistémologique forte : la vérité est quelque chose d'extérieur à nous. Si elle est extérieure à nous, cela signifie que tout un chacun peut la découvrir. En revanche, si la vérité est quelque chose de relatif, c’est-à-dire quelque chose qui va dépendre de la décision du pouvoir, alors on n'a plus rien à quoi s’accrocher. C’est ça qu’Orwell essaye d’expliquer.” 

Si Orwell reste donc dans l’air du temps, c’est pour son immarcescible défense de la vérité. Mais pour être fidèle à sa pensée, il convient, pour lui rendre hommage comme pour le citer, de s’appuyer sur les faits. 

Consciemment ou inconsciemment, chacun écrit en partisan. Au cas où je ne l’aurais pas déjà dit quelque part dans ce livre, je vais le dire ici : méfiez-vous de ma partialité. George Orwell, Hommage à la Catalogne