Publicité

Soeur Mireille : "Il faut beaucoup de délicatesse, de patience avec soi-même"

Par
Une sœur de la Communauté des Diaconesses de Reuilly, à Versailles (son principal établissement). Cette communauté religieuse protestante a été fondée en 1841 à Paris.
Une sœur de la Communauté des Diaconesses de Reuilly, à Versailles (son principal établissement). Cette communauté religieuse protestante a été fondée en 1841 à Paris.
© AFP - Sébastien Desarmaux / Godong / Photononstop

Entretien . L'enfermement, le ralentissement, le silence, la solitude ou les autres... Les raisons de mal vivre son confinement sont multiples. Les façons de bien le vivre aussi. Comme créer, lire, écrire. Ou simplement ne rien faire et l'accepter, comme le conseille une diaconesse.

Avant de répondre à nos questions, Soeur Mireille tient à ce que les choses soient claires : elle n’est pas là pour donner des leçons. Et d’ailleurs, "il n’y a pas de recette absolue" à bien vivre son confinement, nous assure-t-elle. Tout au plus peut-elle donner des conseils, des pistes à explorer. Car la solitude, le silence et la vie plus lente, Soeur Mireille connaît. A 68 ans, elle fait partie de la communauté des Diaconesses de Reuilly depuis plus de quarante ans. Elle prévient : "Je crois que nous sommes convoqués à un travail intérieur parce qu'il y aura un avant et un après confinement. Un après qui sera différent et auquel il faut se préparer sans savoir de quoi il sera fait”. Entretien depuis Versailles, la maison-mère, où une trentaine de soeurs sont confinées, comme elle.  

"Il y aurait un danger à ne considérer ce confinement que comme une contrainte"

6 min

Comment doit-on penser le confinement pour ne pas trop en souffrir ? 

Publicité

Je crois qu'il y aurait un danger à ne considérer ce confinement que comme une contrainte. Une contrainte, je peux la choisir aussi. Entre contrainte et choix, ce n'est pas une opposition, c'est un dynamisme. Donc, le fait de choisir, me déterminer à choisir ce qui m'est imposé, déjà me pose dans une liberté. 

Ensuite, sur la solitude, il me semble que, en venant souvent d'une activité très dispersante, extérieure, je réfléchirais sur : "Qu’est-ce qui va me rassembler ?". C'est vrai que pour nous, cela va être la lecture, la méditation. Et je pense qu'il y aurait aussi la peinture, il y aurait l'expression de l’art, il y aurait des choses très neuves qui soutiennent mon intelligence. Je crois que je voudrais en faire un levier pour élargir mon être intérieur et je pense effectivement qu'il y aurait de l’art. J'imagine bien de la musique, de la peinture ou du dessin, des choses très modestes. Ou la lecture d'un livre, peut-être d'un livre de sagesse, la Bible ou le Coran. Des découvertes !

Et donc, c'est un moment de création ?

Oui, je crois que c'est un moment de création, effectivement. Une proposition de création ! Cela ne veut pas dire qu'on réussisse toujours. C’est-à-dire que la solitude quotidienne, des fois, elle n'a rien du tout, rien ne se passe. Et il faudrait ne pas avoir peur de ces temps où rien ne se passe en nous, où l'on ne perçoit rien. 

Il faut aussi beaucoup de délicatesse, de patience avec soi-même. Ce sont des temps de jachère. Vous savez, la jachère, c'est le repos de la terre, quand elle ne doit plus produire. Dans la vie spirituelle, je crois que la jachère est un temps difficile mais absolument nécessaire. Des fois, c'est dans une seule journée ces temps où rien ne se passe, et cependant, la vie est en train d’être triomphante en nous. Ce sont des temps de germination, si je prends toujours la métaphore des semences. Et puis, tout à coup, il y a quelque chose qui surgit. Un texte, une parole, une joie ou une découverte. Un émerveillement, une interpellation.

Ou un trait sur une feuille ? Un coup de pinceau ?

Effectivement. L'écriture compte aussi beaucoup dans la méditation personnelle.

D'écrire sur soi, sur ce que l'on ressent ?

Il y a écrire ce que l'on ressent. Il y a aussi écrire le texte qu'on est en train de lire. Il arrive très souvent que nous recopions l’Évangile, pour soi. Une belle écriture sur un cahier ! Dans l’écriture, dans la réécriture du texte, il y a une triple lecture : il y a la lecture des yeux, la lecture de la main, et puis il y a le texte qui tout à coup apparaît sur mon cahier. Dans cette lenteur là, des idées, des pensées, des nouveautés surgissent. 

L'écriture est aussi un bon outil pour vivre la solitude. Je crois que la lenteur, le geste de la main incarnent ces mots en nous et, du coup, on a une certaine lenteur qui donne du poids au texte, qui donne un autre contenu, une autre appréhension et peut être une autre connaissance de ce que l'auteur a voulu dire. C'est une sorte de relation aussi, je suis habité de ce qui m'est dit à ce moment là. La solitude n'est pas la solitude avec soi-même, c'est la solitude en relation.

Cela veut-il dire que si l’on veut bien vivre en communauté, avec les autres, il faut déjà vivre bien seul ? 

C'est un alliage. Certaines d'entre-nous entrent en communauté avec une vraie vocation à la solitude. Mais la solitude doit être vérifiée, en quelque sorte, par la vie communautaire. Être capable d'être seul demande que l'on soit capable de rejoindre l'autre. De rejoindre l'autre dans sa vérité, son unicité et réciproquement. Une soeur qui vient pour la vie communautaire parce que c'est riche et qui ne saurait pas vivre la vie solitaire, il y aurait aussi un manque. Donc c'est un va-et-vient entre les deux. Un équilibre qui est constamment à vivifier. Ce n'est pas de l'ordre de la vérification, c'est de l'ordre du dynamisme. C’est-à-dire que, oui, nos jours ont un rythme, un rythme vital. Nos jours ont cet équilibre entre vivre ensemble et vivre seul. 

Cela, vous l’appréhendez déjà dans votre vie de tous les jours ? Quelle est votre vie de tous les jours ?  

Notre vie, elle, se bat à quatre temps avec quatre temps de prière commune, le matin, le midi, le soir et à l’entrée de la nuit, au moment où nous nous rassemblons dans la chapelle. Nous avons des repas ensemble, suivi d’un temps de détente. 

A la fois, il y a du sérieux et il y a de la légèreté dans notre vie. Il y a aussi des temps de solitude parce que la vocation monastique en tant que telle est une vocation aussi à la solitude, au silence, à la méditation. Donc, elle est équilibrée entre moments communautaires et moments personnels, l'un vérifiant l’autre. Quand on vit bien la solitude, on vit bien la relation fraternelle, et quand on vit mal l'un ou l'autre, on a quelques difficultés. Il y a le pari d'un vivre ensemble qui est à la fois un pari et quelque chose de passionnant.