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Soignants à bout de souffle

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Nombre de soignants sont épuisés et considèrent que l'hôpital n'est pas prêt pour une seconde vague. Photo : une infirmière, syndiquée à la CGT, lors d'une mobilisation des personnels soignants à Paris le 15 octobre 2020.
Nombre de soignants sont épuisés et considèrent que l'hôpital n'est pas prêt pour une seconde vague. Photo : une infirmière, syndiquée à la CGT, lors d'une mobilisation des personnels soignants à Paris le 15 octobre 2020.
© AFP - Alain Jocard

Infirmiers, aides-soignants, paramédicaux dénoncent une nouvelle fois leurs conditions de travail délétères, et alertent sur leur état de santé. Alors que pour la première fois depuis mai, le nombre total de malades du Covid-19 actuellement en réanimation a dépassé lundi soir la barre des 2 000.

La progression des chiffres du Covid-19 inquiète, en France comme dans le reste de l'Europe. Et ce jeudi, le Premier ministre Jean Castex va annoncer qu'un "certain nombre de départements basculeront en alerte maximale", a indiqué mercredi le porte-parole du gouvernement Gabriel Attal. Plusieurs nouvelles métropoles devraient ainsi être concernées par un couvre-feu, six jours après celui instauré entre 21h et 6h dans huit grandes villes ainsi que Paris et l'Ile-de-France. Ce que beaucoup qualifient de deuxième vague intervient alors que " les équipes sont fatiguées" nous expliquait hier le Professeur Xavier Lescure, de l'hôpital Bichat, à Paris. Voici d'autres témoignages en ce sens. 

L'Invité(e) des Matins
43 min

Des jours et des nuits éreintantes avec le souvenir des patients décédés

Pendant trois mois, elle a officié d’un service à l’autre, enchaînant les heures de jour comme de nuit, mais Anne-Frédérique Jourdain n’a pas sauté le pas. Cette infirmière en réanimation à l’hôpital Cochin, à Paris, songe à quitter l’hôpital public, abîmée par la première vague de l’épidémie. D’autres n’ont pas hésité. 

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Nous n’avions jamais le droit de nous reposer. Je faisais parfois jusqu’à 40 heures supplémentaires par semaine. Je ne sais pas si vous pouvez imaginer comme les journées et les nuits sont éreintantes. On a perdu des patients. Je me rappelle de Henri, de Danielle. Ils me hantent encore.

Cet épuisement figurait en bonne place des slogans le 15 octobre dernier. Trois mois après leur dernière mobilisation le 14 juillet, la CGT, SUD et divers collectifs appelaient à la grève et à une nouvelle journée de manifestations pour "des embauches massives immédiates" et des hausses de salaires. Avec plusieurs centaines de personnes dans les rues de Paris, Rennes ou Besançon :

Reportage de Tara Schlegel sur l'épuisement des soignants dans le rassemblement parisien.

2 min

"On a pas assez de compresses, on n'a pas de sérum physiologique. Quand on commande ne serait-ce que du savon, on en vient à avoir des réflexions des directions, même en période de Covid", a notamment confié Lorie, intérimaire en psychiatrie, à Tara Schlegel. Ses heures supplémentaires n'ayant pas été payées depuis juin.

Aucune prise en charge, pas de reconnaissance 

Dans son service, une collègue de Anne-Frédérique est, depuis, en arrêt maladie pour dépression, une autre en congés longue durée. 

Nous ne sommes pas dans un très bon état. Nous attendions la mise en place d’un groupe de parole en septembre. Il n’y a rien eu jusqu’à ce que ma collègue s’effondre dans le RER. Le psychologue est arrivé dans le service. Ils ont pris note de ce qui n’allait pas et depuis, rien. Aucun retour. Si, on nous a demandé d’annuler nos vacances.

Avant d’ajouter, le coeur serré, "le Covid n’est pas reconnu comme maladie professionnelle sauf si nous terminons en réanimation ou si l’on meurt, alors que nous sommes les premiers exposés, parfois sans tenue adaptée Comment prendre autant de risque pour notre santé à nouveau lors d’une seconde vague ? Sans aucune garantie ? Sans aucune protection ? Personne ne connaît les séquelles de cette maladie."

Seuls les soignants atteints du Covid dans sa forme sévère verront leur maladie systématiquement et automatiquement reconnue comme une maladie professionnelle, selon les termes du ministère de la Santé. 

Mobilisation des personnels soignants le 15 octobre dernier à Paris. Avec un appel par plusieurs syndicats et collectifs à faire grève partout en France pour réclamer des embauches et des hausses de salaires.
Mobilisation des personnels soignants le 15 octobre dernier à Paris. Avec un appel par plusieurs syndicats et collectifs à faire grève partout en France pour réclamer des embauches et des hausses de salaires.
© AFP - Jérôme Leblois / Hans Lucas

"Il faut soigner nos soignants" 

A l’approche d’une seconde vague, Hugo Dudouit, aide-soignant aux urgences de l’hôpital public Ambroise-Paré à Boulogne, décrit le manque de blouses, le matériel défectueux, les sous-effectifs, les démissions en cascade. Il compare l’hôpital public à un champ de ruines. "On manque surtout de lits et même si on réclame des lits supplémentaires il faut du personnel supplémentaire et ça, ce n’est pas possible car nous sommes en crise. Une crise qui ne date pas d’hier" soupire le jeune soignant d’à peine 21 ans, entre désarroi et colère

Aujourd’hui, on bricole avec le matériel qu’on a, on fait comme on peut, dans des conditions anxiogènes. Il faut prendre soin des humains, il faut soigner nos soignants. 

Pour motiver le personnel médical, le gouvernement a promis d' accélérer la hausse des salaires négociée lors du Ségur de la santé (signé par la CFDT, FO et l’Unsa) ainsi qu'une prime pour congé non pris et une enveloppe de 50 millions d’euros pour l’ouverture "immédiate" de 4 000 lits supplémentaires. Le membre du collectif Inter Urgences Hugo Dudouit n'est pas convaincu : 

Tant que le personnel soignant ne sera pas reconnu à sa juste valeur, il s’en ira et personne ne sera là pour les remplacer. On est en train d’assister à la mise à mort de l’hôpital public. 

Le Temps du débat
39 min

190 recrutements, 190 départs

Qui plus est, les arrêts maladie ne sont pas remplacés, les heures supplémentaires régulièrement impayées et la reconnaissance absente. "Les départs sont gelés, comme les mutations pour retenir le personnel" explique Aglawen Vega, secrétaire générale de la CGT à l’hôpital Cochin. L'ancienne infirmière qui a travaillé pendant quinze ans aux urgences regrette qu’aucune des mesures du secteur de la santé ne soit visibles aujourd’hui dans les centres hospitaliers :

Un hôpital avec des services en souffrance ne recrutera pas de professionnels qui préfèreront aller dans des services où ils ne seront pas obligés de faire des heures supplémentaires sans limite et de renoncer à des vacances et des repos. Et où ils seront mieux payés. 

"A l'hôpital Bichat, à Paris, il y a eu 190 recrutements depuis la crise et 190 départs" évalue le professeur de médecine de la Pitié-Salpêtrière André Grimaldi. Le résultat de mauvaises politiques de santé publique, avec depuis des années, un seul mot d'ordre : du flux, pas de stock. "L'hôpital public se transforme depuis des années en entreprise" blâme André Grimaldi. Il dénonce une politique de "suractivité rentable" qui a pour conséquence, en plus du manque de masques, de tests, de médicaments, un personnel compétent qui s'en va. 

Avec la collaboration d'Eric Chaverou