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Soixante ans après Malraux, vers la privatisation de la culture

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Blocage du Louvre vendredi 17 janvier 2020 pour manifester contre la réforme des retraites. L'intersyndicale s'est justifiée par "des conditions des agents du musée qui se dégradent de jour en jour, la précarité et le désengagement de l'Etat".
Blocage du Louvre vendredi 17 janvier 2020 pour manifester contre la réforme des retraites. L'intersyndicale s'est justifiée par "des conditions des agents du musée qui se dégradent de jour en jour, la précarité et le désengagement de l'Etat".
© Maxppp - Julien Mattia / Le Pictorium

Le fil culture. A désormais 60 ans, le ministère de la Culture est sous le feu de critiques virulentes qui lui reprochent son tournant libéral. Syndicats, artistes, chercheurs dénoncent la mise à mort d'un ministère public de la culture au profit des industries culturelles et du mécénat privé.

Depuis début décembre 2019, de nombreux salariés d’institutions culturelles françaises sont en grève. Noyées dans le mouvement qui s'oppose au projet de loi sur les retraites, leurs revendications ont pourtant un point commun : s'opposer au désengagement de l'Etat au profit des industries culturelles et du mécénat privé.

En savoir plus : Le monde de la culture s'est-il transformé en zone de conflit ?

"On est aux antipodes de ce que prônait André Malraux"

Il n'y aura finalement pas de voeux aux agents du ministère de la Culture ni au monde de la culture ce lundi de la part du ministre. Franck Riester a annulé le rendez-vous vendredi dernier, considérant que "les conditions ne sont pas réunies pour que leur présentation se déroule sereinement." De nombreux syndicats ont malgré tout maintenu leurs propres voeux au même endroit, à la Bibliothèque Nationale de France. Comme on a encore récemment pu le voir au Louvre ou à l'Opéra de Paris, ils protestent depuis le 5 décembre contre le projet de réforme des retraites, mais aussi contre des réformes dans un service public de la culture de plus en plus éclaté et marchand, selon eux. Avec un dialogue social "quasi rompu" estime notamment Frédéric Maguet, conservateur du patrimoine, anthropologue, et secrétaire général du SNAC-FSU, interrogé par Eric Chaverou :

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Un ministère éclaté et une marchandisation de la culture, selon Frédéric Maguet, le secrétaire général du SNAC-FSU

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Des images ont récemment marqué à propos de ces luttes dans le monde de la culture : celles de salariés du Mobilier national déposant leurs outils lors de la cérémonie des voeux de leur direction. Chargés notamment de conserver et d’entretenir le mobilier de l’Elysée, des ministères, préfectures et ambassades, ils protestent contre le projet de réforme des retraites mais dénoncent également un désengagement de l'Etat et "la disparition de leurs compétences qui depuis le XVIIe assurent la transmission des savoirs et la conservation du patrimoine :

Le ministère de la Culture et le Premier ministre veulent transformer le Mobilier national en établissement public, qui pourra à l'avenir avoir ses ressources propres. Avec déjà des conséquences. Précisions de Cécile de Kervasdoué

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Il y a dix ans, l'ancien ministre de la Culture Jean-Jacques Aillagon avait posé la question de l'existence de son ministère. Question posée avec encore plus de force aujourd'hui par les syndicats du secteur, des artistes, des militants et des chercheurs qui fustigent un ministère privé de moyens publics, des institutions culturelles vendues aux entreprises et aux fortunes privées et des "expériences culturelles" devenues "produits culturels".

On est aux antipodes de ce que prônait André Malraux notamment dans son discours de 1966 quand il a inauguré la maison de la culture d'Amiens. Il fustigeait les industries culturelles qu'il appelait les "usines à rêves". Parce que les usines de rêves ne sont pas là pour grandir les hommes, disait-il, elles sont là très simplement pour gagner de l’argent. Aujourd'hui, le ministère de la Culture n'est plus le garant de l'art et de la culture, il s'est vendu aux industries culturelles et au mécénat. L'anti-Malraux, c'est le Pass Culture.
Claude Patriat, politologue, professeur émérite de l'Université de Bourgogne

Ecoutez l'interview de Claude Patriat, spécialiste de la politique culturelle.

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À lire : "Depuis Malraux, il y a eu une institutionnalisation du flou dans les missions du ministère de la Culture"

La culture doit être rentable

Ce glissement vers la productivité de la culture n'est pas nouveau. Catherine Tasca, la première, a fait rentrer les industries culturelles dans le giron du ministère de la culture. Nicolas Sarkozy ensuite avait exigé que le principe de la RGPP s'applique en premier à la culture (le non remplacement d’un fonctionnaire sur deux).

C'était tuer le principe même de la culture tel qu'édicté par Pompidou ; c'est-à-dire qu'on donne de l'argent pour la culture sans se préoccuper de savoir si ça marche ou si ça ne marche pas, parce que ça ne marche pas à tous les coups ! On a une obligation de moyens, pas une obligation de résultats avec les finances publiques en matière de culture.                                        
Claude Patriat, politologue, professeur émérite de l'Université de Bourgogne

Claude Patriat, politologue spécialiste de la culture. Le ministère de la culture d'aujourd'hui est aux antipodes de ce qu'avait voulu Malraux : il incarne l'échec absolu de la démocratisation culturelle.
Claude Patriat, politologue spécialiste de la culture. Le ministère de la culture d'aujourd'hui est aux antipodes de ce qu'avait voulu Malraux : il incarne l'échec absolu de la démocratisation culturelle.
© Radio France - Cécile de Kervasdoué

C'est ce qu'il expliquait notamment dans son ouvrage La Culture : un besoin d'Etat. Le ministère de la Culture a été créé pour faire survivre la culture cultivée et la culture populaire dans un environnement économique qui ne lui était pas favorable. Il ne devait pas s'occuper de culture de masse (qui est la culture de la satisfaction immédiate et de la consommation) mais de la culture cultivée c'est-à-dire celle qui fait appel au symbolique et qui est l'instrument du collectif.

Contrairement à l'industrie culturelle, incarnée aujourd'hui par la plupart des contenus diffusés sur internet, l'art et la culture ne se cantonnent pas aux plaisirs immédiats du sexe, de l'argent et de la mort. Le propre de l'art est de faire appel au symbolique qui seul peut nous sortir de notre condition. Or aujourd'hui, le pays est plongé dans une immense misère culturelle faite de jugements et de prises de positions sommaires et cet appauvrissement culturel, incarné par les réseaux sociaux, produit les "gilets jaunes".                                        
Claude Patriat, politologue, professeur émérite de l'Université de Bourgogne

Les dangers du mécénat

A la décentralisation culturelle s'est ajoutée la baisse continue des dotations publiques ; et ce n'est pas fini, comme en témoigne la lettre des professionnels du spectacle à Franck Riester, le ministre de la Culture, intitulée : 60 ans, l'âge de mourir ? Aujourd'hui, les institutions et les politiques culturelles sont gérées sans moyens supplémentaires par des collectivités territoriales obligées de se tourner vers des financements privés.

La loi Aillagon de 2003 offre de tels avantages aux entreprises (60 % de déduction fiscale pour les dons, contreparties et allègements fiscaux pour les fondations) que le mécénat s'est largement développé ; les fondations culturelles des grandes entreprises se sont multipliées. A tel point qu'un rapport de la Cour des comptes révélait en novembre 2018 que les dépenses publiques en la matière - dues à la défiscalisation du mécénat - coûte chaque année près d'un milliard d'euros à l'Etat. Mais sur 70 000 entreprises qui pratiquent le mécénat, une trentaine seulement (les plus grosses) bénéficie des trois quarts de ces allègements fiscaux. 

Autre point gênant pour ce dispositif mécénat : le cas de la fondation LVMH qui appartient à Bernard Arnault, l'un des hommes les plus riches du monde, et dont la construction du musée a coûté 7 fois plus que prévu et a été supportée à 60% par de l'argent public. Pour lutter contre ce qu'il appelle un manque à gagner fiscal, le gouvernement prévoit donc de revoir les règles du mécénat et notamment la défiscalisation des dons qui passerait de 60 à 40%. La nouvelle loi est prévue à l'automne.

Ce sont des cas isolés. La grande majorité des actions de mécénat se passe très bien. Le rôle social de l'entreprise est aujourd'hui très bien installé. 9% des entreprises étaient mécènes en 2017 pour un budget dépassant 3 milliards et demi d'euros.                                        
Admical, le portail du mécénat en France. 

Philanthropie toxique, contreparties douteuses

L’exposition Louis Vuitton au Grand Palais à Paris en 2015.
L’exposition Louis Vuitton au Grand Palais à Paris en 2015.
© Maxppp - Arnaud Castagné

Pourtant, de plus en plus d'affaires sortent qui mettent en doute le mécénat culturel et surtout ses contreparties. Dans le domaine de la culture, l'entreprise mécène fait un don d'intérêt général défiscalisé à 60% et peut prétendre à des contreparties à hauteur de 25% de son don. Ainsi, certains mécènes voient par exemple leur nom gravé en lettres d'or sur les murs de certains musées ou peuvent monter des expositions à la gloire de leur marque dans les locaux de ces musées. Surtout, avoir leur nom magnifié par une institution culturelle de renom est une manière très efficace de conquérir de nouveaux marchés ou de redorer son image.

En 2010, la firme Perenco avait organisé au musée du Quai Branly une exposition sur le Guatemala alors qu'elle était mise en cause pour l'exploitation controversée du pétrole dans ce pays. Au Grand Palais en 2015, LVMH organisait une exposition publicitaire sur Vuitton juste à côté de celle sérieuse et scientifique sur Picasso. Le public n'y comprenait plus rien.

Ces publi-expositions se multiplient dans les institutions culturelles publiques. A tel point que les visiteurs s'y laissent prendre parce qu'à aucun moment il n'est précisé, comme c’est le cas dans la presse, qu'il s'agit non d'une exposition scientifique mais bien d'une publicité. C'est la même chose avec la location de salles. Rien n'empêche de louer la salle d'un musée à un mécène mais si le musée fait la promotion des expositions qui s'y tiennent, cela s'appelle de la publicité déguisée. Et tout cela est parfaitement légal. Il est là le scandale.                                        
Bernard Hasquenoph, bloggeur fondateur du Louvre pour tous.

En 2014, Bernard Hasquenoph avait révélé qu'un photographe amateur sud-coréen, nommé Ahaé, milliardaire poursuivi dans son pays pour corruption et notamment pour la mort de 300 adolescents dans un naufrage, aurait blanchi de l'argent via un mécénat de 2 millions et demi d'euros au Château de Versailles et de plus d'un million d'euros au Louvre. La contrepartie : des expositions de ses photos de piètre qualité dont les deux institutions, mondialement reconnues, faisaient largement la promotion. Le photographe a été retrouvé mort en 2014 et une instruction judiciaire est toujours en cours en France, la Corée du Sud demandant que les sommes versées aux institutions culturelles françaises soient récupérées.

Cela a montré combien les musées, les théâtres ou les opéras publics ne contrôlent absolument pas la provenance des fonds privés qu'ils reçoivent. C'est ce système-là qui est en train de craquer. On ne peut pas laisser la culture à l'argent du crime.                                        
Mathis, porte parole de PAIN, le collectif qui s'oppose à la famille Sackler

Le 1er juillet, le collectif PAIN a manifesté devant le Louvre où, comme à la Portrait Gallery de Londres ou au Musée Guggenheim de New York, il demande que le nom de Sackler soit retiré de l'institution culturelle. Sackler est le nom de la famille milliardaire responsable de la crise des opioïdes, qui chaque année tue 45 000 personnes par overdose aux Etats-Unis. Une crise sanitaire similaire arrive en France, or suite à une don de 10 millions de francs en 1996, le Louvre avait baptisé son aile d'antiquités orientale du nom de Sackler.

Le 1er juillet au 2019 au Louvre, des militants de l’association PAIN manifestent pour que le musée débaptise l’aile Sackler.
Le 1er juillet au 2019 au Louvre, des militants de l’association PAIN manifestent pour que le musée débaptise l’aile Sackler.
© AFP - Stéphane de Sakutin

La manifestation et ses retombées médiatiques semblent avoir poussé le directeur du Louvre à débaptiser en urgence l'aile Sackler provoquant un grand retentissement dans le monde.

Cela participe à un mouvement de la société civile qui n'accepte pas de voir la culture entachée par la philanthropie toxique. Récemment, aux États-Unis, huit artistes ont boycotté la Whitney Biennal d'art contemporain, retirant leurs œuvres pour protester contre un partenariat avec un vendeur d'armes. En France, le ministère de la Culture vient aussi de rembourser au groupe Lafarge, mis en examen dans le financement du terrorisme, le mécénat offert au musée de Cluny. De son côté, la mairie de Paris a refusé le partenariat de Total pour les JO de 2024. Chaque fois, c'est la peur de la mauvaise publicité (le fameux "name and shame", nommer pour faire honte) qui a été la plus forte.

Reste la question de fond énoncé par le directeur du Centre des monuments nationaux Philippe Bélaval :

Les gens ne veulent pas payer plus d'impôt pour la culture. Ils ne veulent pas non plus du mécénat culturel parce qu'ils lui reprochent ses contreparties. Alors qu'est ce qu'on fait ? 

À lire : Et si on supprimait le ministère de la Culture ?

Avec la collaboration d'Eric Chaverou