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"Solfé" & co, revisitez trois QG politiques pas comme les autres

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Des électeurs socialistes le soir de la victoire du 10 mai 1981, rue de Solférino
Des électeurs socialistes le soir de la victoire du 10 mai 1981, rue de Solférino
© AFP - Dominique Faget

Le Parti socialiste met Solférino en vente. L'occasion de redécouvrir l'histoire du QG de Mitterrand en archives et en anecdotes, mais aussi celle du "paquebot" du FN, lui aussi liquidé, ou encore du siège du PCF, qui tient bon place du Colonel Fabien, entre deux défilés de la Fashion week.

Ça sonne un peu comme une vanne glissée par un conseiller ministériel - “On n’a qu’à mettre le socialisme au musée”. Mais en fait, c’est Stéphane Bern qui en a parlé, invité sur LCI à peine missionné par Emmanuel Macron pour veiller au patrimoine. L'animateur propose de transformer le 10, rue de Solférino, à Paris, en “musée du socialisme”, maintenant que le PS a confirmé qu'il mettait son QG en vente :

Le siège du Parti socialiste de 1981, année de la victoire historique d’un socialiste à l’élection présidentielle, sera mis en vente pour renflouer les caisses du parti. Les 6% de Benoît Hamon, candidat socialiste à la présidentielle 2017, et plus encore, le mauvais score des législatives dans la foulée, ont été fatals aux finances du PS.

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Aux abois, peut-être, mais pas prêt à tout : Solférino est à vendre, mais pas au plus offrant. Le parti a annoncé, mardi 19 septembre, à l’issue de son Bureau politique, qu’il se réservait un droit de regard sur les candidats au rachat. Les lieux sont estimés à plus de 50 millions d'euros selon Le Parisien mais l'acquéreur devra répondre "aux valeurs, à l'éthique du PS", a prévenu son trésorier.

Alors que la question du changement de nom se précise au PS, la perspective de la vente de ce qui fut le siège socialiste durant 37 ans achève de boucler un cycle dans l’histoire de la gauche française. L’occasion de revisiter l’histoire politique à travers celle de trois QG emblématiques qui ont connu des fortunes diverses :

  • le 10, rue de Solférino, à Paris, donc
  • à Saint-Cloud, ce qu’on a appelé le “paquebot” du Front national
  • dans le nord-est parisien, le siège du parti communiste, commandé à Niemeyer dans les années 60

1. “Solfé” ou l’ombre de François Mitterrand

L’histoire du 10, rue de Solférino, à quelques encablures de l’Assemblée nationale et des grands ministères, dans le VIIe arrondissement, est celle d’un parti qui eut le vent en poupe. En effet, c’est pour conquérir la victoire que le Parti socialiste s’installe dans cet hôtel particulier cossu. L’objectif est l’Elysée, avec l’élection présidentielle de 1981, mais la vague rose a commencé dès 1977, aux municipales. François Mitterrand, Premier secrétaire du PS depuis le congrès d’Epinay en 1971, déménage ses troupes qu’il avait d’abord installées dans des locaux place du Palais Bourbon.

Quand il choisit la rue de Solférino, Mitterrand sait forcément que cette rue à l’arrière du Musée d’Orsay est plutôt réputée pour être une artère “de droite”. Il y a le quartier, rupin, bien sûr. C’est une rupture après toutes ces décennies où la SFIO avait investi la rive d’en face, et souvent des quartiers plus populaires, du temps de Jaurès ou Blum. Mais il y a surtout les tranches d’histoire que la rue de Solférino a abritées : De Gaulle y avait ses bureaux un peu plus loin dans la rue, au numéro 5, au moment de sa traversée du désert. Puis, c’est le SAC (“Service d’action civique”), l’arrière-cuisine du gaullisme sous la Cinquième république, gros bras et coups fourrés, qui s’y établira.

Mais surtout, à la même adresse exacte, au 10 même de la rue de Solférino, était installé le siège du ministère de l’information pendant la Seconde guerre mondiale. C’est là que Philippe Henriot, patron de la propagande de Vichy et secrétaire d'Etat de Laval, avait été assassiné par un Résistant le 28 juin 1944. A l’été 2004, soixante ans plus tard, France Culture revenait sur cette histoire dans une émission intitulée “Des combattants ordinaires dans la résistance” :

Opération Groupes francs, le 26/08/2004 sur France Culture

29 min

Des militants fêtent la victoire, le 10 mai 1981, rue de Solférino
Des militants fêtent la victoire, le 10 mai 1981, rue de Solférino
© AFP - AFP

Le soir de sa victoire, le 10 mai 1981, François Miterrand y passera, à peine revenu de Château-Chinon. Bien plus tôt, dès l'annonce des résultats, les camarades avaient investi les lieux. Une foule dense et Arlette Chabot, que France Inter avait missionnée ce soir-là rue de Solférino, racontait en direct que le buffet avait bien failli s'effondrer à l'apparition de Michel Rocard :

En direct de Solférino, un soir de victoire le 10 mai 1981

2 min

Deux septennats plus tard, “Solfé” sera le premier déplacement de François Mitterrand lorsqu’il quittera l’Elysée. A peine la cérémonie de passation des pouvoirs avec Jacques Chirac expédie, c'est là qu'il se rendra :

Nous sommes le 17 mai 1995, Mitterrand a 78 ans, il est malade, et il est à cette date l’unique homme politique socialiste à avoir réussi à se faire élire Président de la République sous la Cinquième République. La dernière fois que François Mitterrand avait mis les pieds à Solférino, c’était quatre ans plus tôt, en 1991, pour une célébration des dix ans de la victoire. Il est ému et lâche, alors que toute la campagne présidentielle cette année-là s’est faite autour de l’idée de “devoir d’inventaire” :

C’est là que tout a commencé. Je suis fidèle à tout ce qui a été fait. Je reste avec vous.

C'est Solférino que Mitterrand quitte sur ces mots - il meurt l'année suivante :

Je pars sans le moindre soupçon de regret ou d'amertume. Aussi tranquillement que je suis venu. Sachant que les problèmes politiques sont capitaux pour un pays mais qu'il en est d'autres, qui touchent à la vie personnelle. A la vie et au destin individuel. Il me reste aussi à en traiter quelques-uns et ensuite, on verra bien. J'espère que, ici ou là, j'aurai le bonheur de vous rencontrer. Merci.

Voici les 30 minutes de son dernier discours :

Dernier discours de François Mitterrand à Solférino, le 17 mai 1995

30 min

2. “Paquebot” à vendre : quand le FN prend l’eau

Le siège du Parti socialiste n’est pas le seul à faire les frais d’une trésorerie à la peine. Le Front national a également dû céder “le paquebot” à un groupe de maisons de retraite. Le QG frontiste était installé dans cette bâtisse aux allures de bâtiment officiel depuis 1994. A Saint-Cloud, parce que c’est là que vit Jean-Marie Le Pen. Le Pen père habite à deux pas, en l’occurrence. En fait de “paquebot”, d’anciens ateliers Thomson des années 30, perchés sur un terrain en pente au-dessus de la Seine. La métaphore est un peu tirée par les cheveux mais elle tient du sauvetage : le crépi est austère, l’accès hermétique, et “bunker” aurait eu vite fait de s’imposer, comme le racontait Christophe Foscari, qui a longtemps couvert le FN à Libération :

Ce surnom, trop beau pour être vrai, n'est pas né au fil du temps. Les militants frontistes l'ont imposé pour éviter que des esprits malintentionnés ne lui en attribuent un autre. «Sinon, à coup sûr, ce serait devenu le bunker ou pire encore. Vous voyez ce que cela aurait pu donner», se souvient un des responsables du parti. «Au départ, Le Pen n'en voulait pas. Puis il a fini par le reprendre à son compte», se souvient l'ancien photographe officiel de Le Pen, qui revendique la paternité de cette appellation. Les marins du Paquebot possèdent également des surnoms, pas toujours flatteurs. Comme celui de «Guette-au-trou», attribué à un proche collaborateur de Bruno Gollnisch, pour sa propension à écouter derrière les portes.

Le paquebot, siège du FN, à Saint-Cloud, en 2008.
Le paquebot, siège du FN, à Saint-Cloud, en 2008.
© AFP - Martin Bureau

Jean-Marie Le Pen ne voulait d’abord pas le vendre : lors de son installation dans ces murs, en 1994, le FN vivait des années fastes, celles de résultats électoraux inédits. En 2008, pourtant, le parti fondé en 1972 par Jean-Marie Pen annonce qu’il doit céder son antre pour renflouer les caisses. L’année précédente, la double déroute électorale (la présidentielle d’abord, puis les législatives de 2007) a étrillé les finances du parti. La fête est finie, et la plupart des candidats frontistes, qui n’ont pas dépassé les 5%, sont privés du remboursement de leur campagne. Indexée sur les résultats électoraux, la subvention publique que le parti reçoit fond drastiquement, passant de 4,5 à 1,8 millions d’euros.

Mais surtout, le parti a des dettes : outre 200 000 euros à l’URSSAF et trois millions à Cotelec, le micro-parti de Jean-Marie Le Pen, le FN doit plus de 6 millions à son ex-imprimeur, Fernand Le Rachinel. Désormais brouillé avec Jean-Marie Le Pen, Le Rachinel va en justice et obtient gain de cause.

Pour récupérer ses créances, l’ancien militant en disgrâce fera saisir les subsides que l’Etat verse au FN au titre du financement public des partis en 2010 et en 2011. L’idée s’impose de vendre la propriété (5 000 m2 et une cour flanquée d’une statue de Jeanne d’Art peinte en gris couleur cuirasse), qui est évaluée à 15 millions d’euros. Mais la vente est si difficile que Le Pen avait fini par appeler ce bâtiment “une valise sans poignée”, tant le parti va de déconvenues en revers. Pendant ce temps, Le Rachinel maintient sa pression, menaçant d’obtenir une vente forcée en liquidation. En 2010, un avocat du FN lui répliquait sur France inter, évoquant “un cadavre qui bouge encore” :

Le Rachinel, "un cadavre qui bouge encore", la réplique du FN en 2010

50 sec

Techniquement, le siège de Saint-Cloud n’était propriété du Front national qu’à 89%. En fait, le montage est celui d’une SCI, la “SCI Clergerie-Hugo”, mais les 11 pourcents restants reviennent à des adhérents et des sympathisants. Neuf ans jour pour jour après l’accession, historique, au second tour de l’élection présidentielle, Jean-Marie Le Pen annonçait en personne à l’AFP que la vente était conclue - “autour de 10 millions d’euros”. Il répondait à la rédaction de France Inter le 28 avril 2011 :

Jean-Marie Le Pen annonce la vente du paquebot le 28 avril 2011

1 min

3. Colonel Fabien, des ruches et des hommes

Le siège du Parti communiste français au 2, place du Colonel Fabien, à Paris
Le siège du Parti communiste français au 2, place du Colonel Fabien, à Paris
© AFP - Jean-Didier Risler

Quelques ruches ont été installées l'an dernier sur les toits du siège du Parti communiste, place du Colonel Fabien, dans le XIXe arrondissement. Pour l’édition 2017 des journées du patrimoine, on pouvait les découvrir de près, mais pas goûter leur miel : la récolte n’a pas été bonne, les abeilles du Parti communiste n’ont pas produit suffisamment de miel. A côté du stand de l’association apicole qui donne un coup de main au PCF, propriétaire de ses ruches, un bureau de l’autre côté de la baie vitrée. Un ordinateur portable, deux ou trois tracts, et un courrier à en-tête flanqué de la signature de Pierre Laurent, le secrétaire national du parti communiste depuis sept ans. Le bureau est toujours occupé, le siège historique du PCF n’est pas un musée à la gloire du mobilier vintage mais toujours le QG d’un parti qui ne se résout pas à le quitter malgré les charges écrasantes de l’entretien du bâtiment.

Pour renflouer ses caisses, le parti communiste loue désormais deux étages à un site de vente en ligne, jeunes commerciaux en batterie pianotant toute la journée entre deux travées. Plus ponctuellement mais régulièrement, certains espaces sont loués pour des défilés de mode. En 2000, les Inrocks racontaient comment Prada avait investi le Colonel Fabien pour la Fashion week :

Place du Colonel-Fabien, au petit matin, l'heure est plutôt au trash. Les verres brisés jonchent le sol, des pieds de tables sont maculés de vomi. Un cynique commentateur de la mode s'emporte soudain contre cette marque qui vend du sportswear élaboré à toute la planète. C'est de la mode globalisante . Une sorte d'uniforme de la mondialisation ? En tout cas la parfaite illustration de la thèse défendue par Jeremy Rifkin dans L'Age de l'accès, lâche soudain une jeune femme face au foyer, enfin clairsemé. En louant le siège du PCF, Prada achète un peu de son architecture, un peu de son histoire, un peu de son échec, un peu de notre présence. C'est la nouvelle culture de la location, le marché de l'expérience?

Imperméables à ces réflexions, les derniers clubbers ramassent leurs affaires sous la coupole désormais silencieuse. Il est presque 5 heures. Dernières gorgées d'alcool, au goulot, dernières offensives de drague, sous les yeux plissés de fatigue d'un observateur, au ton prophétique : Tout le monde se remet à sortir. On a la musique, le fric : c'est le grand retour des fêtes. Il ne manque plus que la réouverture du Palace.

De temps en temps, aussi, un cinéaste profite des décors 70s pour y installer un tournage de film. Car les lieux sont restés dans leur jus, spectaculaires et plutôt bien conservés, des fauteuils du foyer, dessinés par l’architecte, jusqu’à la vaste cafétéria de formica et de béton.

Dans l'espace central du siège du parti communiste, place du Colonel Fabien
Dans l'espace central du siège du parti communiste, place du Colonel Fabien
© AFP - Daniel Janin

Quand vous pénétrez sous la coupole immaculée juchée à l’entrée du terrain en pente, vous entrez dans une salle de délégation identique à celle qu’on connue les camarades en 1971, lorsqu’ils ont découvert le bâtiment que leur offrait Oscar Niemeyer. Offrait ? Communiste et réfugié en France avec l'aide d’André Malraux après le coup d’Etat militaire dans son pays, l’architecte brésilien ne se fera jamais rétribuer un centime.

Sous la coupole, au siège du parti communiste à Paris
Sous la coupole, au siège du parti communiste à Paris
© AFP - Daniel Janin

La façade, signée Jean Prouvé, est un joyau, parmi les premières façades rideau réussies, avec ses joints de caoutchouc. Mais les fenêtres s’ouvrent, contrairement à ce qu’aurait voulu l’architecte initialement : le parti l’avait exigé, rejetant l’air conditionné, qui faisait “trop américain”.

Si vous cherchez à visiter ce monument d’architecture XXe siècle, vous découvrirez les demi-jours des meurtrières contemporaines rehaussées de néon et la moquette seventies qui remonte jusqu’au plafond. En attendant, plongez dans cette merveille de béton banché et de verre avec “Le génie des lieux” de Camille Juza, sur France Culture, qui consacrait une émission au bâtiment de Niemeyer à l’été 2017 :

30 min