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Soupçons de discrimination au CNRS : l'ampleur réelle des déclassements

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Dans 15 sections, le classement du jury d'admissibilité a été modifié par le jury d'admission
Dans 15 sections, le classement du jury d'admissibilité a été modifié par le jury d'admission
© Getty - Tim Teebken

Dans au moins 15 sections sur 41, le CNRS a détricoté l'évaluation et le classement auxquels avaient procédé les jurys composés de spécialistes, qui perdent progressivement la main sur le recrutement des jeunes chercheurs.

Un gros mois a passé depuis l'annonce des résultats finaux du concours pour devenir chargé de recherche au CNRS, qu'on peut consulter en ligne. Et côté chercheurs, la mobilisation ne désenfle pas, tandis que certains cas commencent à être médiatisés, comme celui de Akim Oualhaci, le sociologue évincé, le 6 juin, par le jury d’admission.

Akim Oualhaci n’est pas un cas isolé. On peut certes regarder sa trajectoire funeste comme un cas singulier :

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Mais il n’est pas un cas particulier, loin s'en faut. A l’échelle des 41 sections disciplinaires que compte le CNRS, il apparaît aujourd’hui que l’ordre a été modifié au moins à quinze reprises entre les deux étapes finales du concours de chargé de recherche que sont :

  • d'abord le jury d’admissibilité (constitué de pairs issus de la discipline, qui épluchent le parcours académique et le projet des candidats auditionnés) 
  • puis le jury d’admission (qui siège à l’échelle de chaque institut du CNRS, sans recevoir les candidats dont les projets ont pu parvenir seulement une poignée de jours avant de statuer à des rapporteurs qui n’appartiennent pas toujours au champ disciplinaire concerné)

Ce chiffre de quinze classements bouleversés (auquel il faut ajouter une dizaine d’autres cas dans le cadre du concours au poste de “directeur de recherche”, le grade du dessus) est d’autant plus spectaculaire que dans le monde académique, tout le monde s’accorde à dire que jusqu’à très récemment, ces modifications étaient aussi rares que marginales. C’est aussi parce que cette évolution est récente et spectaculaire, que les chercheurs engagés collectivement dans un bras de fer avec la direction du CNRS battent le rappel.

Ces quinze classements modifiés (qui embarquent parfois plusieurs rétrogradations dans un même classement chamboulé) ne correspondent pas tous à des déclassements de même ampleur, ou de même nature. Parfois, leur impact tangible sur le recrutement potentiel est tout compte fait limité : en section 1 par exemple (“Interactions, particules, noyaux, du laboratoire au cosmos”), la candidate classée huitième à l’admissibilité a “simplement” été rétrogradée au neuvième rang par le jury d’admission… mais en étant à chaque fois ex aequo avec un autre, et sans jamais être classée assez haut pour être recrutable à aucune des deux sessions, avec sept postes à pourvoir. Si la question de savoir ce qui a pu pousser un jury à modifier malgré tout l’ordre du premier jury conserve tout son sel, dans les faits, l’impact réel est marginal puisque dans les deux cas, la candidate rétrogradée n’aurait pas été recrutée.

Geler un poste plutôt que suivre le classement du premier jury

Parfois au contraire, un candidat bien classé, c’est-à-dire “en rang utile”, dans le mouchoir de poche permettant d’être recruté comme chercheur fonctionnaire, a pu se voir sensiblement rétrogradé, au point d’être évincé du tiercé ou du quarté recrutable. Là encore, toutes les rétrogradations ne se ressemblent pas puisqu’on découvre que parfois le jury d’admission a préféré geler un poste plutôt que de l’octroyer à celui que le jury d'admissibilité avait jugé le deuxième meilleur candidat : ce fut le cas cette année en section 50, pluridisciplinaire, pour le concours de directeur de recherche : un seul candidat finalement choisi, pour deux postes ouverts au concours, et donc deux admissibles qui passent par pertes et fracas. Sur le site du Lass, le laboratoire concerné, on précise que contrairement à 2019, “le classement [avait] été maintenu lors de la phase d'admission” à l'occasion des éditions 2018 et 2017 du même concours.

Ailleurs encore, on peut distinguer ici ou là ce que les syndicats nomment, dans le jargon du monde académique, des postes “fléchés” ou “coloriés”. Avant même l’intervention des jurys d’admission, le SNCS, déplorait ainsi “une orgie de coloriages hors de propos”, écrivant par exemple ceci dans un de ses bulletins le 8 janvier 2019 :

Les concours, normalement, sont donc des concours “blancs”, ouverts sur la totalité des thèmes de recherche de chaque section du Comité national. En marge de cela, la direction de l’établissement garde la possibilité de “colorier” (souplement) ou de “flécher” (impérativement), par le biais de restrictions thématiques ou géographiques, une partie des postes mis au concours. Cette pratique, justifiée au nom de la “politique scientifique” de l’établissement, est supportable tant qu’elle n’empiète pas trop sur le nombre des postes blancs. Le problème est qu’elle atteint, en 2019, un taux record, qui dénature complètement les concours d’instituts entiers.

Si ces cas ne recouvrent pas la totalité des déclassements qu’on peut recenser cette année (et par exemple pas l’histoire d’Akim Oualhaci en section 36), ce pilotage du recrutement au truchement d’axes de recherches que l’institution entend privilégier par rapport à d’autres est une tendance croissante, qui a même progressé à mesure que le CNRS perdait progressivement la main sur l’évaluation de ses chercheurs. D’ailleurs, en interview le 24 juin, Antoine Petit ne faisait pas de ces priorités un tabou, et reconnaissait volontiers l’accent mis sur des thématiques de recherche comme “le réchauffement climatique, à la radicalisation, aux énergies renouvelables ou à l'intelligence artificielle”

Le scientifique et le politique : une longue histoire

Mais cette tendance ne date pas d’Antoine Petit, arrivé l’an dernier à la tête du CNRS : en 2011 déjà, on retrouve dans les archives syndicales des traces de déclarations de l’institution qui affichait sa volonté de recruter en fonction des axes de recherche à renforcer… ou au contraire à périphériser. S’attirant au passage les foudres de la communauté scientifique, aussi viscéralement attachée à l’autonomie de la recherche qu’à l’évaluation entre pairs.

2011 avait déjà des antécédents, et notamment une réforme par décret qui remonte à 1979, quand les chercheurs ferraillaient, déjà, contre “le contrôle du politique sur le scientifique”, un tour de vis nouveau dans l’institution, et les sections disciplinaires qui dénonçaient, déjà, des prérogatives rabotées.
Or tous ces cas, particulièrement nombreux donc notables cette année, n’interrogent pas seulement sur la volonté de pilotage par l’institution - “une mise au pas” ou encore “une crise d’autoritarisme”, comme le dénonce un collectif de chercheurs dont Antoine Petit a reçu une délégation le 9 juillet. Ces cas particuliers dont le nombre finit par faire système reposent aussi la question des critères sur lesquels les candidats sont jugés bons (ou pas), et tout compte fait recrutables (ou pas). Quand l’institution invoque l’excellence, de quoi cette excellence est-elle finalement faite ? C’est notamment la question que pose un candidat réputé prometteur, dont le destin a été passablement détricoté par le jury d’admission de l’InSHS puisqu’il a tout bonnement disparu du classement au soir du 6 juillet.

Son nom est Maxime Menuet, un jeune universitaire qui se présentait pour la première fois au concours, sitôt sa thèse (soutenue en mai 2018) en poche. Le jury d’admissibilité de la section 37 (“Economie et gestion”) avait classé au premier rang le candidat qui patientait à l’IRD comme jeune chercheur (avant d'en démissionner pour passer le CNRS). Pas premier ex aequo, mais premier tout court - sachant que trois postes étaient ouverts au concours. 

Or, le 6 juin, le jury d’admission qui tranchait le sort des dix sections sous la bannière de l’Institut national des sciences humaines et sociales, a non seulement décidé de le rétrograder… mais l’a carrément sorti du classement final. Car Maxime Menuet n’a pas fini second ou troisième (ce qui lui aurait théoriquement donné accès à un poste), ni même cinquième ou sixième : des six candidats finalistes, il est le seul à ne pas figurer du tout sur le classement final - rayé de la liste, tout comme le candidat sociologue Akim Oualhaci, bouté hors des radars (et donc pas susceptible des mêmes recours) le 6 juin lui aussi. Officiellement souverain autant que muet, le jury n'a pas à justifier son choix. Mais certaines langues se délient pour évoquer une intervention en haut lieu.

Capture écran du classement au terme des deux jury au concours en section 37 au grade de chargé de recherche du CNRS
Capture écran du classement au terme des deux jury au concours en section 37 au grade de chargé de recherche du CNRS

Un "bon chercheur", c'est-à-dire ?

Le 25 juin, la section 37 adoptait par 13 voix sur 14 (avec une abstention) une motion publique pour protester contre cette modification de classement au préjudice de Maxime Menuet. Profitant de cette mise en cause publique, rare dans le monde de la recherche, la section rappelait au passage son attachement à “l’examen approfondi” au terme duquel ses membres du jury d'admissibilité avaient collégialement décidé de placer en tête Maxime Menuet, dont la thèse, “Dette publique, équilibre politique, et instabilité agrégée”, menée sous la direction de Patrick Villieu et saluée par ses pairs, venait tout juste d’être auréolée du Prix de la Banque de France

Une semaine plus tard, c’est sur France Culture que des membres de la section 36 avaient décidé, de leur côté, de dénoncer l’opacité et l’arbitraire du même jury d’admission. Derrière ce déclassement à rebours de la reconnaissance du travail de thèse du candidat, plane une question : qu'est-ce au fond qu'un bon chercheur - et quels sont critères pour en juger ?

Ce jeudi soir 11 juillet, Antoine Petit est l’invité de l’émission Du Grain à moudre d'été, sur France Culture. En studio, le PDG du CNRS débattra avec le sociologue Stéphane Beaud, qui a longtemps officié au jury d’admissibilité en section 36 avant d’en démissionner il y a un an. En cause, déjà, le déclassement d’Akim Oualhaci et la question du dessaisissement du jury d’admissibilité. A l’époque, aucun décompte global permettant de mesure l’envergure du phénomène des modifications de classement n’avait été effectué. Contrairement à cette année.

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