Spectacle vivant : des acteurs européens engagés pour une révolution écologique

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Spectacle vivant : des acteurs européens engagés pour une révolution écologique

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Des experts du forum “Where to land" étudient les axes de transformation écologique dans le spectacle vivant, au théâtre du Maillon de Strasbourg (5 oct 2022).
Des experts du forum “Where to land" étudient les axes de transformation écologique dans le spectacle vivant, au théâtre du Maillon de Strasbourg (5 oct 2022).
© Radio France - Benoît Grossin

Ralentissement, relocalisation, mutualisation... des axes de transformation radicale du secteur du spectacle vivant sont préconisés par “Where to land”, forum européen à Strasbourg. Il s’agit pour ses participants de réussir, dans les temps, à respecter l’accord de Paris sur le climat.

Face à la crise énergétique, un plan de sobriété vient d’être lancé ce jeudi par le gouvernement. La ministre de la Culture, Rima Abdul-Malak, en présentant son projet de budget 2023, a promis aussi récemment d’”accélérer la transition énergétique”, avec 663 millions d’euros d’investissement, soit une augmentation de 66 millions d’euros par rapport à 2022. Ces nouveaux crédits doivent servir “prioritairement” à des travaux contribuant à l’isolation thermique et l’amélioration des performances énergétiques des bâtiments culturels.

Bruxelles a lancé une étude, qui doit être publiée d’ici fin 2022, sur l’introduction de mesures durables dans le programme Europe Créative, programme d’appui financier au secteur culturel.

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Mais pour le spectacle vivant, des acteurs estiment que les enjeux environnementaux réclament une mise en œuvre très rapide de réformes ambitieuses.

“Il faut des mesures plus profondes et systémiques dans la manière dont on produit et diffuse les œuvres” : Hermann Lugan, co-initiateur et coordinateur de “Where to land”

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Pendant deux jours, les 5 et 6 octobre, au théâtre du Maillon de Strasbourg, quelque 130 experts et professionnels du monde de la culture, ont planché dans des ateliers sur un profond changement d’organisation, un nouveau paradigme, pour parvenir d’ici 2030 à une réduction de 80% des émissions de gaz à effet de serre, comme le prévoit l’accord de Paris sur le climat.

“Connecter la politique culturelle à toutes les autres politiques publiques, dans une vraie approche interministérielle” : Nicolas Dubourg, président du Syndeac et co-initiateur de “Where to land”

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Pour le forum “Where to land”, coorganisé par l’Institut français, le Goethe-Institut et le Syndeac, Syndicat des entreprises artistiques et culturelles, ils sont venus de toute l’Europe - de France, de Grande-Bretagne, d’Allemagne, de Norvège, de Grèce, d’Espagne, de Malte, ou encore de Croatie - afin de partager des expériences de “bonnes” pratiques ou des politiques publiques jugées exemplaires, comme l’éco-conditionnalité des subventions en Angleterre et en Écosse.

De la production à la diffusion des œuvres, en passant par la mobilité du public et des artistes, ils se sont penchés sur une série d’engagements, pour un plan d’actions qui sera formalisé et adressé dans les semaines qui viennent, autant au secteur qu’aux pouvoirs publics, au niveau européen.

Au théâtre du Maillon de Strasbourg, coorganisateur de “Where to land”, les enjeux climatiques sont pris en compte jusque dans  l’affiche de sa saison.
Au théâtre du Maillon de Strasbourg, coorganisateur de “Where to land”, les enjeux climatiques sont pris en compte jusque dans l’affiche de sa saison.
© Radio France - Benoît Grossin

"Décarbonons la culture !", un rapport éclairant

Les émissions de gaz à effet de serre et la dépendance aux énergies fossiles du secteur culturel ont pu être évaluées, depuis mars 2020, dans le cadre du Plan de transformation de l’économie française d’un think tank : The Shift Project, association œuvrant en faveur d’une économie libérée de la contrainte carbone. L’auteur et metteur en scène, Samuel Valensi, diplômé de HEC Paris, en est le chef de projet Culture. Décarbonons la culture !, le rapport qu’il a corédigé est une des principales bases de travail du forum “Where to land”, pour une transformation des usages et de l’organisation du spectacle vivant. Animateur les 5 et 6 octobre au théâtre du Maillon de Strasbourg d’un atelier consacré à la mobilité des publics, Samuel Valensi rappelle que "la culture est la troisième cause de mobilité des Français. On sait donc que s’il faut changer les mobilités, il faut changer la culture." Et il ajoute que "s’il faut changer le numérique qui représente 4% des émissions mondiales de gaz à effet de serre, il faut aussi changer la culture, puisque près de 80% des données que nous consommons sur internet, c’est de la culture." Sans oublier les "dizaines de milliers de bâtiments, la plupart mal isolés et chauffés au fioul en France", Samuel Valensi estime que "si on a l’impression que la culture, c’est 2,3% du PIB et donc du problème, l’ensemble des interactions fait que la culture, c’est plutôt 20 à 30% du problème."

En ayant pu chiffrer les gains de plusieurs dynamiques de transformation, il faut selon lui à la fois : "ralentir, relocaliser, intégrer les questions de mobilité. Mutualiser les transports des œuvres et la venue des artistes, cela peut permettre de diminuer jusqu'à 80 % le bilan carbone associé sur des salles de spectacle. Concevoir sa scénographie pour qu'elle soit très légère et qu'elle rentre dans le plus petit véhicule possible, cela peut diviser par dix, quasiment, les émissions en tournée. L’utilisation du fret ferroviaire pour le trajet de 1 100 compagnies au Festival d’Avignon, permettrait de diviser par trente les émissions de CO2.

Une liste d’engagements pour la mobilité de artistes et autres professionnels du spectacle vivant, affichée au forum “Where to land”.
Une liste d’engagements pour la mobilité de artistes et autres professionnels du spectacle vivant, affichée au forum “Where to land”.
© Radio France - Benoît Grossin

Les festivals doivent aussi se réinventer, "en réduisant les jauges et en travaillant d’abord avec les spectateurs locaux", pour Samuel Valensi : "Il faut savoir que pour une grande manifestation, 3 % des spectateurs venus en avion représentent à eux seuls 60 % des émissions de déplacement du public. Il faut donc des jauges plus raisonnables et une série de petits festivals sur un territoire plutôt qu'un gros festival très dépendant du lointain pour exister. Il y a des leviers qui existent à des échelles plus locales et plus en lien avec les territoires."

Et pour ce qui concerne le subventionnement, "il faut aussi", souligne-t-il, "en revoir les critères pour le rayonnement international des artistes qui favorise des dates uniques et incitent le public à faire des milliers de kilomètres, en soutenant plutôt ceux qui prennent du temps sur les territoires où ils se diffusent. On peut aussi imaginer que les différentes directions régionales des affaires culturelles travaillent ensemble sur des programmations communes pour que, quand un artiste étranger vient en France, il passe beaucoup plus de temps sur les territoires."

“Pour relier l’agriculture à la culture, avec un collectif d’artistes, on a acheté une maison dans le sud de la Belgique” : L'artiste suisse Christophe Meierhans, ex-militant d’Extinction Rebellion

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Samuel Valensi estime qu’un récit ne peut plus tenir : "celui du metteur en scène qui, en devenant connu, ne fait qu'aller dans des salles de plus en plus grandes, avec des décors de plus en plus lourds, avec un système de tournée de plus en plus consommateur d'énergie. Et il n'y a rien de plus frustrant pour moi et les membres de ma compagnie La Poursuite du Bleu, de faire énormément de kilomètres, dépenser beaucoup d'énergie pour aller jouer juste une date sur un territoire. On a envie d'y passer plus de temps, de faire des masters class, de faire des ateliers, d'échanger dans les écoles, de faire de l'éducation artistique et culturelle. Je pense que ni le lieu, ni le public, ni nous allons y perdre. Au contraire, c'est ça l'avenir !

"Les grands festivals doivent réduire les jauges et travailler d’abord avec les spectateurs locaux" : Samuel Valensi, corédacteur de “Décarbonons la Culture !”
"Les grands festivals doivent réduire les jauges et travailler d’abord avec les spectateurs locaux" : Samuel Valensi, corédacteur de “Décarbonons la Culture !”
© Getty - Evgenii Leontev / EyeEm

Et le développement du numérique dans le spectacle vivant est une fausse bonne idée, pour Samuel Valensi : "Avec les nouveaux formats, comme la réalité virtuelle et le metavers, on va multiplier par 120 nos besoins en bande passante. Cela veut dire très concrètement qu'on va faire croître la consommation énergétique. La plupart du temps, on nous présente le numérique comme une solution parce que le public ne va pas se déplacer. Mais la plupart des salles qui ont investi dans des systèmes de diffusion numérique proposent aussi des représentations physiques. Renoncer au streaming, c’est ce qu’a décidé par exemple le Théâtre Nouvelle Génération, Centre dramatique national spécialisé dans l’innovation, en utilisant le numérique uniquement pour le plateau, afin de ne pas rajouter de consommation en dehors de la salle. Pour le spectacle vivant, il ne faut donc pas investir dans le champ du streaming, si cela vient en plus du reste. Il ne faut pas investir dans le metavers, si cela vient en plus du reste. On n'est pas censé participer à un accroissement de la consommation énergétique du numérique alors que dans le même temps, notre ministre nous dit qu'il faut qu'on coupe le wifi chez nous..."

Le Billet culturel
3 min
Caro Overy de l’ONG Creative Carbon Scotland, à la direction de l’atelier “bâtiment, énergie” du forum “Where to land”, les 5 et 6 octobre 2022.
Caro Overy de l’ONG Creative Carbon Scotland, à la direction de l’atelier “bâtiment, énergie” du forum “Where to land”, les 5 et 6 octobre 2022.
© Radio France - Benoît Grossin

Des expériences inspirantes en Grande-Bretagne et en Allemagne

Le forum "Where to land" a réuni des experts de toute l’Europe et notamment de Grande-Bretagne où des politiques publiques ont porté leur fruit, avec l’éco-conditionnalité. Ce principe que le CNC, Centre national du cinéma et de l’image animée, vient tout juste d'intégrer pour accorder ses aides aux producteurs de fictions ou de documentaires, à partir de mai 2023, est de longue date en vigueur outre-Manche.

Ben Twist, animateur au théâtre du Maillon de Strasbourg d’un atelier consacré au pilotage de la transition du secteur du spectacle vivant à l’échelle européenne, accompagne un grand nombre d’organisations, avec son ONG Creative Carbon Scotland : "Depuis 2012 en Angleterre et 2015 en Ecosse, les institutions financées par les pouvoirs publics doivent réaliser un bilan carbone pour pouvoir toucher les subventions. Nous avons travaillé avec 130 organisations, comme le Théâtre royal d’Edimbourg et le Théâtre des citoyens à Glasgow. C’est essentiel et facile à faire. Les gens apprennent aussi bien à réduire leurs dépenses que leurs émissions de carbone."

L’intervention de Creative Carbon Scotland, en lien étroit avec les pouvoirs publics, explique-t-il, se fait à trois niveaux : "En aidant bien sûr d’abord les organisations culturelles à réduire leurs émissions de gaz à effet de serre. Nous introduisons aussi des pratiques culturelles et accompagnons les artistes dans des projets de transformation climatique. Enfin, nous avons des projets stratégiques, pour conseiller les décideurs politiques et les encourager à s'engager."

La hausse "massive" des budgets est à ce titre très encourageante pour Ben Twist : "Les fonds que nous recevons ont augmenté de 250 % cette année par rapport à 2022 et le montant global consacré par Creative Carbon Scotland à la transition écologique, aujourd’hui, s'élève à 0,5 million de livre sterling. Cela ne paraît peut être pas beaucoup en argent, mais c'est très puissant !"

Est-il possible de généraliser, dans une approche européenne, ce principe d’éco-conditionnalité ? Ben Twist émet quelques réserves à ce sujet : "L'Union européenne a une politique, elle la met en œuvre. L'Union européenne est un interlocuteur, mais je pense que l'essentiel du travail doit plutôt se faire à un niveau infranational, probablement même régional ou local."

En Allemagne, un programme pilote et innovant, "zero", introduisant également l’éco-conditionnalité des subventions, vient d’être mis en place par la fondation fédérale pour la culture, Kulturstiftung des Bundes. Il prévoit pour une vingtaine de structures d’atteindre la neutralité carbone, explique Sebastian Brunger, collaborateur scientifique de la fondation : "Ce nouveau programme de financement, depuis cet été, lie un montant de subventions à un budget d’émissions maximum précis. Une création théâtrale soutenue à hauteur de 100 000 euros pourra émettre au maximum 50 tonnes de CO2. Ce qui correspond à 1000 euros au prix du marché aujourd’hui de 20 euros la tonne de CO2, soit 1% du budget."

En cas de dépassement, les structures bénéficiant des subventions, devront compenser financièrement. Si elles ne peuvent ou ne veulent pas y parvenir, la fondation décidera alors de réduire voire de supprimer les aides. Ce programme "zero" de 3 millions d’euros, avec des conditions environnementales est tout à fait inédit en Allemagne, précise Sebastian Brunger : "Ce qui va être intéressant dans les projets, c’est de voir si cela se répercute en termes d’esthétiques, quels seront les changements en effet dans les créations. Et au niveau des financements, la question va se poser pour nous d’étendre éventuellement ces conditions à l’ensemble des projets soutenus par la fondation culturelle fédérale, ce qui représenterait au total 35 millions d’euros."

Au théâtre du Maillon, quelque 130 acteurs du spectacle vivant, ont réfléchi aux moyens de réduire de 80% les émissions de CO2, dans le secteur en Europe.
Au théâtre du Maillon, quelque 130 acteurs du spectacle vivant, ont réfléchi aux moyens de réduire de 80% les émissions de CO2, dans le secteur en Europe.
© Radio France - Benoît Grossin

À Lille et à Lyon, des opéras donnent le "la"

Il y aussi des initiatives en France. Historiquement, l’Opéra de Lyon a pris en compte les enjeux écologiques, en faisant son premier bilan carbone en 2009 et en engageant des initiatives en termes de transport, de performance énergétique et de gestion des déchets. Ce bilan carbone, réactualisé en 2019, a permis de bâtir un plan d’action pour "être conforme à l’accord de Paris sur le climat, c’est-à-dire réduire de 30% nos émissions carbone", affirme Damien Grole, le directeur de l’exploitation qui a participé au forum “Where to land”. Un contrat de performance énergétique pour le bâtiment depuis 2020, dans le cadre du Décret tertiaire, avec un investissement de 180 000 euros, vise à réduire de 40% les consommations par rapport à 2010. "Que ce soit l’efficience énergétique, la mobilité des spectateurs ou les achats responsables, nous essayons", assure Damien Grole, "en couvrant tous les panels, d’être exemplaires."

Et dans l’activité artistique, cela passe notamment par l’éco-conception des décors, avec "un outil innovant d’aide à la décision", précise-t-il, pour parvenir aux objectifs : "EDEOS, un calculateur qui nous permet d’évaluer l’impact carbone des décors, nos décors, puisque nous sommes une maison de création, et d’arbitrer des choix, sur le plastique ou d’autres matériaux non réutilisables."

Damien Grole ajoute qu’avec l'appui d’ OSCaR, projet d’aide européen, l’Opéra de Lyon fait aussi des progrès sur l’économie circulaire, en "conceptualisant les décors avec des éléments standards qui peuvent être réemployés, jusqu’à 80% sur d’autres spectacles et dans d’autres maisons avec lesquelles nous pouvons travailler en coproduction : l’Opéra de Paris, le Théâtre du Chatelet, le Théâtre de la monnaie à Bruxelles et le Festival d’Aix-en-Provence. Cette mutualisation permet de limiter le poids des décors à transporter et avoir donc un effet positif sur le bilan carbone.

Des décors et costumes de l’Opéra de Lille, conservés dans des conteneurs sur le port de dunkerque, sont en partie redistribués à des compagnies régionales.
Des décors et costumes de l’Opéra de Lille, conservés dans des conteneurs sur le port de dunkerque, sont en partie redistribués à des compagnies régionales.
- Frédéric Lovino / Opéra de Lille

L’Opéra de Lille s’est aussi fortement engagé dans la transformation écologique dans une ville adhérente au réseau Eurocities, et dans laquelle fin septembre un appel de la maire Martine Aubry à "une culture moins carbonée et plus inclusive" a été signé par une vingtaine de métropoles européennes : Avignon, Turin, Dresde, Gdansk, Valladolid, Liège ou encore Glasgow.

Avec des "réductions de 20% du chauffage et de 10% de l’électricité", au cours des dix dernières années, annonce Euxane de Donceel, la directrice administrative et financière de l’Opéra de Lille, les économies d’énergie passent aussi par "un pilotage quotidien dans l’occupation des espaces pour être vraiment au degré près". Et dans la politique d’achat, "l”écologie est devenue un pilier", explique-t-elle, "qui s’ajoute aux facteurs coût, délai et qualité. La durabilité du produit ou du service est depuis un plus de deux ans, un élément décisif de nos choix. L’acquisition de projecteurs et de lampes LED n’a évidemment pas posé de problèmes, en cochant les quatre cases. Mais nous avons par exemple arrêté de travailler avec des fournisseurs dont les propositions de livraison pour du matériel scénique étaient complètement démesurées, des fournisseurs pas disposés malgré nos demandes à respecter l’optimisation contenant-contenu."

La gestion et le recyclage des décors, accessoires et costumes font partie aussi des actions "positives", ajoute-t-elle, grâce à des conteneurs sur le port de Dunkerque "où nous conservons tous les éléments des spectacles, pendant cinq ans après les représentations. Et plutôt que de les jeter à la benne ensuite, nous les trions pour des dons à des compagnies régionales : plus de 30 tonnes de décors et plusieurs mètres linéaires de costumes et d’accessoires dont nous n’avions plus utilité, en 2019 et en 2020. Avec cette redistribution locale, il y a donc aussi sur le territoire moins de dépenses et donc moins d’impact écologique."

Pour Euxane de Donceel, le forum européen "Where to land" est "l’occasion de définir collectivement un plan d’actions, de ne pas se dire si on le fait ou non, mais comment le faire pour agir ensemble, durablement et de façon relativement très radicale finalement. Nous ne sommes plus à l’heure de dire comment on pourrait changer, mais comment on agit tout de suite, dans nos activités pour un impact immédiat, réel !"

Journal de 8 h
15 min