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Spectateurs donc voyeurs

Par
La Reprise - Histoire(s) du théâtre (I)
La Reprise - Histoire(s) du théâtre (I)
- Christophe Raynaud de Lage / Hans Lucas

Avignon 2018. Gymnase Aubanel. La Reprise, Histoire(s) du théâtre, une pièce conçue et mise en scène par l’artiste suisse Milo Rau reconstitue un fait réel (le meurtre d’un jeune homosexuel) en usant de tous les recours du théâtre pour placer le public dans une position intenable. Edifiant.

Quelle différence y-a-t-il entre un spectateur et un voyeur ? Réponse : aucune. Dans les deux cas celui qui observe consent à la passivité, aussi effroyable soit la scène qui a lieu sous ses yeux. C’est à cette impasse infernale que mène Milo Rau, metteur en scène qui a le don immense, rare, gênant, troublant, de mener le public vers un état de perception du réel si aigu qu’il n’est qu’à peine tolérable. La Reprise est un spectacle documentaire et fictif, joué par des professionnels et des non professionnels, et qui reconstitue l’assassinat gratuit d’un jeune homosexuel, un soir de fête, en Belgique. Avant le crime, on rencontre les parents, inquiets du silence de leur fils. Puis voici le petit ami de la victime qui cherche en vain un sens au carnage. Et enfin, il y a l’anatomie du massacre. Le garçon fait l’erreur, à la sortie d’une boite de nuit, de suivre trois hommes en quête de « meufs » (ce sont leurs mots). Et très vite leurs coups pleuvent. Son corps en charpie sera abandonné nu sur un terrain vague. Cette scène de violence aveugle, Milo Rau la fait rejouer par quatre acteurs à l’intérieur d’une voiture à l’arrêt sur le plateau et filmée de très près. La séquence dure, elle s’éternise. 20 minutes au bas mot. Elle nous passe par le corps. Elle est insoutenable. 

Irregardable

Pourtant, on nous l’a dit en préambule : tout ça c’est du théâtre, du chiqué, de la triche, du faux. Alors, pourquoi sort-on de cette représentation nauséeux, mal à l’aise et chancelant ? Sans doute parce que pendant ces 20 minutes d’un tabassage aussi inepte que tragique, nous avons détourné les yeux. La scène était irregardable, le théâtre ayant succombé aux effets de réel. Et pourtant, nos yeux au fond de nos poches, nous sommes restés passifs. Spectateurs donc voyeurs. Voyeurs donc complices. Complices et responsables. Responsables donc coupables.  Ce théâtre-là ne nous laisse pas en paix. Et ça, c’est édifiant.

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%C3%A0%20r%C3%A9%C3%A9couter : la%20chronique%20dans%20le%20Journal%20de%2018h%20du%20mardi%2010%20juillet%202018